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Le troisième âge de tous les possibles: 18 livres pour illustrer la diversité des relations intergénérationnelles

Les relations intergénérationnelles dans la littérature jeunesse (et au-delà) 4

La vérité sur mes grands-parents

Pour ce quatrième numéro de notre dossier thématique, nous vous proposons une sélection de 18 ouvrages qui montrent la diversité des représentations des grands-parents et des relations intergénérationnelles dans les livres pour la jeunesse. 


1. La vérité sur les grands-parents, d’Elina Ellis, Kaléidoscope, 2019
Album, dès 3 ans

Dans cet album original et drôle, l’autrice nous propose une image des grands-parents remise au goût du jour. Planche après planche, tous les stéréotypes sont déconstruits pour mettre en avant un papy et une mamie funky, modernes et en excellente forme, représentés tour à tour en haut d’une attraction (montagnes russes), sur des rollers, maîtrisant l’art du pancake, à un cours de yoga, passionnés par un jeu vidéo ou dansant joyeusement en compagnie de leur petit-fils. L’histoire est racontée du point de vue du garçon, qui se questionne sur les différentes représentations qui circulent sur les grands-parents – vieux, lents, maladroits, fatigués, etc. – pour proposer des contre-exemples de ce que sont ces figures centrales dans sa vie d’enfant.

La vérité sur les grands-parents est à la fois touchant, humoristique et vivifiant, d’une part parce qu’il montre des facettes des grands-parents que l’on a peu l’habitude de voir: à titre d’exemple, le couple est représenté comme étant encore très amoureux, ce qui détonne fortement avec l’image «traditionnelle» des grands-parents et constitue parfois même un tabou. D’autre part, le contraste créé entre le texte, qui renvoie à différents clichés sur les seniors, et les images, colorées et dynamiques, offre une tonalité humoristique à l’ensemble et rend la mamie et le papy très attachants. Enfin, la complicité entre l’enfant et ses grands-parents jaillit au fil des planches et contribue à la belle énergie qui se dégage de l’album. Des seniors dégourdis, aventuriers et infatigables? On dit OUI! (VM)

La vérité sur les grands-parents
Couverture et image intérieure de «La vérité sur les grands-parents» (©Kaléidoscope)

2. Le camping-car de mon papy, de Harry Woodgate, Kimane, 2021
Album, dès 3 ans

Voyager avec un camping-car nommé Liberté. C’est ce qu’a fait Papy des dizaines de fois avec son amoureux. Chaque fois que sa petite-fille vient lui rendre visite, dans sa jolie maison au bord de la mer, elle lui demande de raconter les péripéties de leur jeunesse: le surf, le concours de châteaux de sables, les feux de camp sur la plage, mais aussi les expéditions dans les villes, dans la jungle. La petite maison mobile les emmenait partout où bon leur semblait et ils étaient heureux. Maintenant que l’amoureux de Papy n’est plus là, sa petite-fille saura-t-elle lui redonner le goût de l’aventure?

Harry Woodgate raconte une belle histoire sur la perte et l’amour entre les générations. Il met en scène une relation très tendre entre une petite-fille et son papy, faite d’écoute et de respect. Élément important mais non central de la narration, l’homosexualité du grand-père est amenée de manière naturelle.

La mise en page est variée, présentant tantôt une planche occupant l’intégralité d’une ou des deux pages, tantôt plusieurs vignettes qui remplissent l’espace, par exemple quand le camping-car nous «emmène» d’une image à l’autre. Une constante cependant: les éléments visuels prédominent toujours sur le texte et ils arborent une fraîcheur colorée. Les techniques d’illustration associent notamment le crayonnage, les Neocolors et le collage. Le camping-car de mon papy vaut le détour car il donne envie de croquer la vie à pleines dents et de prendre soin de celles et ceux qu’on aime. (CS)

3. La surprise, de Nadia Roman et Jean-Pierre Blanpain, Tom’Poche, 2015
Album, dès 4 ans

Depuis quelque temps, la grand-mère du jeune narrateur a un comportement pour le moins inhabituel. Elle s’est teint les cheveux, a acheté un téléphone portable sur lequel elle pianote en douce, s’est mise à fréquenter assidûment la bibliothèque et a décidé de partir quelques jours en vacances. Tout cela ne lui ressemble vraiment pas… Et si mamie cachait un secret?

Cet album, initialement publié aux éditions Thierry Magnier en 2010 et réédité par Tom’Poche dans un petit format souple en 2015, aborde un sujet très peu traité en littérature jeunesse: la vie sentimentale des personnes âgées. La grand-mère dont il est question ici n’est pas enfermée dans son veuvage: elle noue une nouvelle relation amoureuse, porteuse de changements, que son petit-fils va décrire en détail. La perspective tendre et naïve de l’enfant confère une touche humoristique au texte. Ainsi, le garçon ne comprend pas toujours les mots utilisés par les grandes personnes et les réinterprète à sa manière:

«Mamie retraitée et veuve; pour moi ça veut dire qu’elle n’a plus de temps pour venir le samedi matin tôt et je crois que “retraitée et veuve”, c’est quand on devient très occupé ailleurs».

Le mystère autour de la métamorphose de mamie est révélé à la fin du livre par la grande sœur du narrateur: «La surprise de mamie, c’est qu’elle est amoureuse!». La dernière image montre en effet la vieille dame, sourire aux lèvres, donnant la main à un·e inconnu·e, dont seul le bras apparaît dans le champ de vision mais qui, à n’en pas douter, sera bientôt présenté·e à la famille.

Les illustrations de Jean-Pierre Blanpain, qui jouent sur le contraste entre aplats d’encre noire et de couleur (il utilise le rose, le jaune et le bleu), apportent dynamisme et modernité à ce récit. Une belle découverte! (DT)

4. Tortue express, de Sandra Le Guen et Maurèen Poignonec, Little Urban, 2021
Album, dès 4 ans

Après Taxi-Baleine (2019), les deux autrices proposent une nouvelle aventure animalière de la joyeuse famille qui s’est désormais agrandie. Fidèle au rituel de la fin de journée, Tortue-express se met en route posément pour sa tournée et récupère chacun des enfants à leurs différents lieux de garde. Le trajet jusqu’à la maison familiale est l’occasion d’une agréable flânerie durant laquelle rien ne presse. Patient et doux, l’animal est à l’écoute des petits et partage observations, confidences et câlins tout en restant attentif à leur sécurité.

Tortue-express est un grand-père aux allures traditionnelles avec son petit foulard rouge noué autour du cou et ses lunettes rondes en écaille. Il défie pourtant les idées reçues en se chargeant d’aller chercher ses petits-enfants et en leur préparant les gâteaux du goûter quotidien. Alors que la société actuelle impose un rythme effréné, la tortue, animal emblématique de la lenteur, prend tout son temps pour regagner tranquillement le domicile.

Le texte concis, écrit avec bienveillance et réalisme, se marie parfaitement aux illustrations pétillantes et chaleureuses. Les illustrations regorgent de détails et les personnages aux joues rouges rayonnent de joie.

L’ouvrage est une ode à la famille et à la relation forte qui lie les petits-enfants à leurs aïeuls. L’oxymore tortue-express amène à réfléchir sur la nécessité de ralentir pour profiter des moments précieux en compagnie des grands-parents. (MNL)

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«Le camping-car de mon papy» (©Kimane), «La surprise» (©Tom’Poche) et «Tortue express» (©Little Urban)

5. A New York, chez Mamie, de Lauren Castillo, Le Genévrier, 2016
Album, dès 4 ans

Un petit garçon va passer quelques jours chez sa grand-mère à New York. Dès son arrivée, il est catégorique: il n’aime pas cette ville pleine de monde et trop bruyante à son goût. Le soir venu, il n’arrive même pas à s’endormir. Comment va-t-il survivre à ce séjour? C’est sans compter sur sa Mamie, pleine de bienveillance et de bonnes idées…

Narrée du point de vue du petit garçon, l’histoire immerge tout de suite le lecteur dans l’ambiance de la ville vue à travers les yeux du bambin. Les phrases sont courtes et expriment clairement le ressenti de l’enfant, et les illustrations répondent à ses angoisses: sa grand-mère et lui sont les seules touches de couleur parmi une foule grise et compacte se pressant vers la rame du métro ou marchant d’un pas pressé dans les rues de la cité. Devant le désarroi de son petit-fils, Mamie passe la nuit à lui tricoter une cape de super-héros afin de l’aider à affronter ses peurs. Le lendemain, l’enfant se met à voir la ville avec les yeux de sa grand-mère et son point de vue change; il commence à apprécier les choses agréables que la ville peut offrir, comme les balades dans le parc, un concert de musiciens des rues ou encore une démonstration de hip-hop. Les illustrations évoluent également pour accompagner ce changement de vision: la foule n’est plus si grise ni impersonnelle, les gens se teintent de couleurs et on voit désormais leurs visages.

Cet album est un bel exemple de complicité et de transmission entre la grand-mère et son petit-fils. Par la symbolique de la cape, objet de protection, l’enfant se sent en confiance et est prêt à affronter l’inconnu. Le duo va alors pouvoir profiter de toutes les merveilles qu’offre la ville. L’histoire déconstruit ainsi un cliché énoncé par le petit garçon: à son arrivée, il décrète que New York n’est pas un endroit pour une mamie, mais à son départ il trouve au contraire que c’est un endroit parfait! La figue de la Mamie est très intéressante: quoique plutôt moderne par le fait qu’elle aime habiter dans une grande ville et qu’elle apprécie les différents aspects qui effraient au contraire son petit-fils (le bruit, la foule, les nombreuses activités qu’on peut y faire), elle n’en garde pas moins quelques attributs d’une vision plus traditionnelle de la grand-mère, comme le fait qu’elle tricote ou qu’elle vive avec deux chats. Elle est ainsi l’illustration parfaite que ces différentes facettes peuvent cohabiter harmonieusement.

Un bel album à lire et faire lire à tous les duos grands-parents/petits-enfants. (CF)

6. Le petit monsieur, d’Orianne Lallemand et Anne-Isabelle Le Touzé, Glénat Jeunesse, 2021
Album, dès 5 ans

Comme l’indique son titre, Le petit monsieur, c’est l’histoire d’un homme âgé qui vit seul en bord de mer, en y menant une vie paisible. Dans sa grande et belle maison, le quotidien est doux et ponctué d’activités rituelles solitaires, telles que la balade en bord de mer ou le repas du soir composé de sardines à l’huile. La vie, certes simple et agréable, est néanmoins source d’ennui pour le petit monsieur esseulé. Un jour, après avoir croisé de nouveaux arrivants qui «portaient sur eux toute la tristesse du monde», il accepte durant une réunion communautaire d’accueillir dans sa maison une famille issue de ce groupe de réfugiés. Dès lors, Halima, le papa, Amel, la maman et Assaâd, le petit garçon, partagent son quotidien. Au fil des planches, la crainte initiale du petit monsieur et la barrière de la langue, qui se manifeste notamment lors des repas, se transforment en moments de douce complicité et de partages. Ainsi, le petit monsieur n’est plus seul durant ses différentes activités quotidiennes et des liens se tissent entre les personnages, jusqu’à l’établissement d’une joyeuse dynamique de famille.

L’album, coloré et visuellement très réussi, se démarque par ses choix esthétiques. Seul le petit monsieur est représenté comme un humain, tandis que tous les autres personnages, illustrés en animaux, sont anthropomorphisés. En outre, tandis que les habitants du village, habillés de couleurs vives, sont des animaux terrestres – domestiques ou sauvages – les réfugiés sont, eux, des oiseaux vêtus de couleurs ternes et sombres. La symbolique de l’oiseau migrateur permet d’établir le lien avec le statut de réfugié, et devient en ce sens un outil intéressant pour expliquer aux jeunes lecteur·trice·s ce que signifie migrer. Centrale, la figure du petit monsieur offre une vision touchante de la vieillesse, en soulignant notamment la solitude qui la caractérise. Mais, c’est surtout la grande humanité et la générosité du protagoniste qui sont mises en avant, ainsi que l’entraide, l’amitié et la complicité mutuelles qui s’installent dans les relations intergénérationnelles présentes dans l’album. Enfin, Le petit monsieur offre un regard émouvant sur le concept de famille, qui se voit redéfini et élargi par le geste d’accueil du monsieur, qui ouvre non seulement la porte de sa maison, mais également celle de son cœur! (VM)

7. Faut pas pousser mamie et papi dans les orties, d’Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol, Talents Hauts, 2020
Album, dès 4 ans

A l’instar du Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer de Claude Ponti (2008), cet album propose un inventaire jubilatoire de quarante portraits décalés, insolites et cocasses de grands-parents modernes, vus à travers le regard de leurs petits-enfants. A chaque page, un enfant décrit la relation singulière entretenue avec son aïeul-e: «Moi, ma grand-mère… Moi, mon grand-père...». Ce florilège de grands-parents atypiques déconstruit les stéréotypes et démontre leur diversité, qu’il s’agisse de l’âge, la disponibilité, les loisirs, les obsessions, les difficultés ou les origines.

Inspiré de quelques vers du poème Chez moi de René Obaldia, mis en exergue dans la page de garde, Elisabeth Brami explore le lien intergénérationnel avec l’innocence et la fantaisie des plus jeunes. Le texte en rimes est accompagné des notes manuscrites de l’enfant pour une touche plus personnelle. Les dessins colorés, dynamiques et drôles d’Estelle Billon-Spagnol complètent les mots pleins d’esprit.

Cet album est un véritable hymne aux grands-parents d’aujourd’hui… Toutes les mamies ne font pas des gâteaux au chocolat et tous les papis ne jardinent pas avec leurs petits-enfants. Faut pas pousser! (MNL)

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«A New York, chez Mamie» (©Le Genévrier), «Le petit monsieur» (©Glénat Jeunesse) et «Faut pas pousser mamie et papi dans les orties» (©Talents Hauts)

8. Le tout petit Bébé de la rivière, d’Armelle Modéré, Albin Michel Jeunesse, 2017
Album, dès 5 ans

Rien que le graphisme du titre et la composition de l’illustration de la couverture jouent avec les contrastes, contrastes qui jalonneront l’album entre deux mondes que tout ou presque oppose: celui de l’abandon et de l’accueil, de la misère matérielle et de la richesse de cœur, de la dureté de la réalité et de la douceur de la relation… En effet, le tout petit Bébé de la rivière est un titre écrit en minuscules, même pour le 1er déterminant le, comme pour induire la taille négligeable du personnage, mais qui, immédiatement après, s’oppose à la seule majuscule, celle qui identifie ce même personnage – Bébé –, lui attribuant par là même une importance de taille, une personnalité qui se détache, prémisse de la construction d’un individu unique et précieux.

Les trois petites vignettes de la couverture donnent à leur tour des indices clairs d’une relation privilégiée d’attention, d’écoute, d’émerveillement mutuel entre une éléphante adulte âgée et une petite lapine blanche: là encore, une rencontre de deux personnages improbables que seul l’amour peut réunir. Cette paire est originale autant qu’unie: la couleur blanche de l’innocence, celle, grise, de la vieillesse, «baignent» joyeusement dans les eaux bleu bébé de la rivière; mais il y a aussi le vert de la robe du bébé, le même que celui de l’écharpe de la matriarche, vert clair d’espoir; le rose, encore, celui de leurs quatre oreilles attentives ou le rouge, symbole de vie, d’amour, de lien indéfectible, même si ce n’est pas celui du sang!

La narration textuelle est épurée, toute en tendresse, en sagesse, en transparence, délivrant un message où seul l’essentiel compte: accueil, dévouement, partage, simplicité, contentement, éducation, scolarisation. Elle conte l’histoire touchante de l’une de ces fillettes indiennes abandonnées – souvent tuées, car elles représentent une charge de trop pour leur famille à cause de l’endettement pour lui fournir une dot au mariage! – qui a été accueillie par une femme pauvre en biens matériels mais si riche d’amour et de sagesse de vie. En filigrane, la survie à l’orphelinat et la possibilité d’adoption qu’il offre, mais surtout la chance que représente la scolarisation des filles pour leur assurer un futur où reconnaissance rimera avec renaissance.

Voici un magnifique hymne à l’amour inconditionnel, capable de faire face aux idées reçues pour les combattre dans les gestes quotidiens; un hymne à la compréhension, au respect mais surtout au courage de lutter contre les traditions injustes et sexistes jusqu’à l’extrême, celui de la discrimination infanticide. Cet amour qui prend mille formes, celle de la bonté spontanée, de l’abnégation parfois nécessaire, de la reconnaissance de l’autre, dans toutes ses dimensions, de la valorisation des petits gestes quotidiens qui font la différence, même s’il faut avoir la patience pour en voir les fruits.

La narration visuelle est composée par de belles illustrations au pastel, expressives et pleines de tendresse, faites de vignettes de différentes tailles qui rendent la lecture dynamique comme l’est la vie trépidante des petits enfants qui s’émerveillent à chaque nouvelle découverte; la douceur des traits et du coloriage crée une ambiance heureuse et sereine, malgré la dure réalité environnante de la misère et des difficultés quotidiennes qui lui sont corrélées.

Comment mieux définir la relation entre une «grand-maman de cœur» et sa petite-fille d’adoption que celle décrite dans cette histoire simple et pourtant profonde, quotidienne et tellement extraordinaire, commune mais pourtant unique? Être grand-maman devrait signifier être deux fois maman et d’un grand âge. Mais ici, il n’y avait jamais eu de maternité et l’âge lui-même s’est retrouvé gommé, effacé, par cette qualité d’amour dit «maternel», qui transcende les milieux et statuts sociaux, dépasse les époques et même survit à la mort, comme une graine profondément enfouie et qui ne cesse de croître, de porter du fruit.

Dans cette relation entre la lapine adoptée et la vieille éléphante, l’amour se décline avec la responsabilité d’éduquer, de prendre soin, de servir d’exemple dans chaque geste, comme une maman sait le faire, même dans les moments difficiles; mais ici, l’amour est aussi sage, patient, joueur et délicat, comme celui qu’une grand-maman peut plus facilement offrir, car plus libérée des contraintes lourdes du quotidien… Un hymne à la gratuité de l’amour intergénérationnel, bienveillant et serein, qui sait transmettre une compréhension vécue de la vie, pas souvent rose, mais toujours précieuse autant que mystérieuse.

Un album pour petits et grands qui procure une sublime sagesse de vie et l’occasion d’une profonde réflexion sur les valeurs constitutives d’une société. Un vrai coup de cœur! (SR)

9. Julian est une sirène, de Jessica Love, Pastel, 2020
Album, dès 6 ans

Il s’agit d’un album tendre et onirique mettant en scène un petit garçon et sa grand-maman. Leur lien tout en découverte et en tendresse est saupoudré d’extravagance et de malice. Le normal côtoie l’extraordinaire dans ce premier ouvrage de Jessica Love.

En sortie piscine avec sa grand-maman, Julian déambule entre les éléments. Une fois dehors, il repère dans la rue trois jeunes femmes flamboyantes et peut-être déguisées en sirène qui avancent avec de longues traînes. Illusion, réalité, tout se confond un peu dans la tête de l’enfant qui s’abandonne à la rêverie. C’est alors un univers de visions qui s’ouvre à lui. Dans un lagon bariolé aux couleurs délicatement posées, il se transforme, et devient ondoyant. Rentré à la maison, il concrétisera cette vision, et s’inventera une tenue faite de végétaux et de voilages. Surpris dans sa transgression par sa grand-mère, il tremble de se faire réprimander, mais celle-ci, compréhensive, l’encourage dans sa créativité, et, tel qu’annoncé précédemment dans son rêve, lui offre un collier qui parachève et embellit son intention. Elle l’accompagne à la fête.

En cette époque de frontières mouvantes entre les genres, à travers lesquelles le jeu des apparences prend des formes inédites, cet album offre opinément un biais plus esthétique que didactique et un cadre très poétique à ces questions. La transidentité est évoquée mais c’est surtout une histoire de bienveillance, d’audace et de complicité. Le lien intergénérationnel favorise d’ailleurs cette empathie bienvenue. Les textes sont sobres et offrent des silences légers de sens. Les illustrations sont délicates, les matières et tissus, réellement centraux, richement détaillés.

Ces pages offrent un voyage visuel, très personnel et original, éveillant les envies. Et si l’histoire, new-yorkaise, se situe au final à Coney Island, à la Mermaid Parade, elle évoque aussi la chatoyance du Brésil ou des Caraïbes, comme leur culture métissée et leur tradition de défilés. Tout est en nuance et concorde dans ce livre en une belle musique. Une perle de création, une vraie fête. (DB)

Julian est une sirène
Image intérieure de «Julian est une sirène» (©Pastel)

10. Ma famille génial-logique, de Gwendoline Raisson et Magali Le Huche, Père Castor Flammarion, 2021
Album, dès 6 ans

Le narrateur, un petit garçon de six ans, commence par présenter la famille de son copain Camille, stéréotype du modèle traditionnel. Timothée s’applique ensuite à présenter sa famille élargie et tous ses dédales. A chaque double page, l’enfant dessine et explique les liens de filiation qui l’unissent à ses proches. De façon spontanée et enfantine, il dresse des portraits attendrissants et drôles des différents membres, les nomme par leurs surnoms et décrit leurs traits distinctifs.

Cet album aborde, avec beaucoup d'humour et de fantaisie, les nombreuses configurations de la famille contemporaine (recomposition, monoparentalité, homoparentalité, adoption) et des notions délicates comme l’enchevêtrement des générations ou les conflits familiaux.

Au fil des pages, Timothée esquisse des dessins que l’on retrouve rassemblés dans un poster à la fin de l’ouvrage. Face à la complexité de sa tribu, il décide non pas de réaliser un arbre généalogique mais plutôt une forêt génial-logique. Bien que le concept soit intéressant, la représentation graphique amplifie la complexité de l’exposé et prête à confusion.

Réédition de Ma super famille (2009), l’ouvrage est un support intéressant pour aborder la thématique des divers types de famille, à condition qu’il soit lu et relu en présence d’un adulte pour en saisir tout le sens. (MNL)

11. Grand-mère Crevette, de Marie Zimmer et Isabelle Drago, L’atelier du poisson soluble, 2016
Album, dès 6 ans

Attention folie douce pour cet album atypique et original! Au cœur de ce récit, une femme, qui pourrait être reine, est affublée dun destin hors-norme. Forme de conte contemporain, universel mais empreint de surréalisme moderne, ce livre révèle au fil des pages bien du merveilleux.

Au niveau des thèmes abordés, de la logique narrative, de l’offre esthétique, on est clairement, avec Grand-mère Crevette, hors des sentiers battus. Cette femme senior, en digne dérive, tente de joindre les bouts d’une vie qui s’étiole. Son itinéraire, ou du moins certaines de ses brisures essentielles, sont évoquées. Jusqu’à sa possible dissolution. L’illustration est une composition mêlant zones graphiques et plus libres, oscillant entre rose et marine. Le trait est réalisé à main levée et des scènes joyeusement animées succèdent à des motifs inattendus.

Cette œuvre très poétique n’est pas un livre qui se laisse lire distraitement. Il sollicite fort, et tout en demi-teinte, adresse aux enfants des signaux peu banals mais importants. Rares sont les livres jeunesse conjuguant à ce point tristesse et éclat. Les dialogues sont tendres et loufoques. Et soudain au cœur d’un flux d’émotions contradictoires surgit une tendresse bienvenue et une humanité bouleversante. Cet ouvrage est doux et fort comme un oxymore, salé et sucré, riche et misérable. Et plus on le lit plus on l’aime. On y est un peu à côté de la vie, dans la vieillesse et le dénuement d’une queen trash, sensible et désabusée. Et c’est très enlevé et beau. (DB)

12. Ma mamie en vrai, d’Yves Grevet et Yann Le Bras, Mango jeunesse, 2018
Roman, dès 6 ans

L’arrière-grand-mère de Louise, surnommée «mamie Québec», vit de l’autre côté de l’Atlantique. Pour communiquer, l’enfant et sa bisaïeule utilisent Internet. Elles discutent beaucoup par écrans interposés et partagent même des moments du quotidien, comme des repas ou des promenades. Même si elle apprécie énormément ces échanges, Louise souffre d’habiter si loin de la vieille dame et questionne souvent ses parents: «C’est quand qu’on ira voir mamie Québec?».

Arrive l’été. La petite famille prend l’avion, direction le Canada. Au moment des retrouvailles (Louise avait rencontré son arrière-grand-mère quand elle était toute petite, mais n’en garde aucun souvenir), la jeune fille a le trac; il s’évapore dès que mamie Québec la serre dans ses bras. Que c’est bon d’être enfin réunies!

Dans ce livre, à mi-chemin entre l’album illustré et le roman première lecture, il est question de relations intergénérationnelles à distance, sujet ô combien actuel, surtout depuis que la pandémie de COVID-19 a modifié notre façon de vivre ensemble. L’arrière-grand-mère de Louise maîtrise les outils technologiques et peut ainsi maintenir le lien avec les personnes qu’elle aime. Une aînée connectée donc, comme on en trouve rarement en littérature jeunesse, pleine de vitalité et de joie de vivre malgré son grand âge et ses fréquentes pertes de mémoire. Ce qui est particulièrement intéressant dans cet ouvrage, c’est qu’il offre une représentation tout en nuances d’une personne âgée, évitant l’écueil de la caricature et du stéréotype: mamie Québec est dynamique (sans être totalement hyperactive), elle est amusante (mais pas au point de tomber dans l’extravagance la plus extrême) et vit avec son époque (sans pour autant être à l’abri des maux de la vieillesse).

Accompagné d’illustrations colorées et pétillantes, ce «roman dessiné», qui met à l’honneur les relations (virtuelles ou non) entre les générations, est une belle porte d’entrée dans la lecture. (DT)

13. Ma grand-mère est une terreur, de Guillaume Guéraud et Gaspard Sumeire, Rouergue, 2017
Roman, dès 9 ans

Louis, 10 ans, n’a pas du tout envie d’aller passer les vacances de la Toussaint chez sa grand-mère. Il faut dire que Mémé Kalachnikov n’est pas commode! La vieille dame jure, crache et effraie tout le monde au village. En plus, dans sa maison isolée au milieu des bois, on ne trouve ni télévision, ni Wi-Fi. Quelle poisse! Pourtant, quand Louis et Mémé Kalachnikov apprennent que la forêt est menacée par la construction d’une route, ils unissent leur force pour contrer le projet. Petit à petit, le garçon et sa grand-mère se rapprochent et s’apprivoisent. Parviendront-ils à sauver la forêt?

Dans ce roman destiné aux 9 ans et plus, le portrait de Mémé Kalachnikov, alias Elena Kaleshkov, alias la Sorcière Rouge, est plein d’humour et très attachant. La vieille dame est aux antipodes du portrait traditionnel de la grand-mère: bougonne, belliqueuse, bruyante, mais surtout foncièrement indépendante. Pourtant, même si elle n’a besoin de personne, Mémé Kalachnikov apprécie la compagnie de son Loulou… à sa façon!

La manière dont Louis perçoit sa grand-mère évolue au fil des pages et des illustrations. Il découvre des pans de son passé et se rend compte qu’elle est encore plus extraordinaire qu’il l’imaginait! La vieille dame, un peu sorcière, se révèle être une activiste écologique et Louis se rallie progressivement à son combat. La cause écologique occupe une place importante dans le roman, mais la relation entre les personnages reste la thématique principale. Ainsi, de manière touchante, mais également attendue, Louis et sa grand-mère finissent par être inséparables.

Les mots compliqués du récit («cirrhose») sont directement expliqués par Louis, mais certaines références devront peut-être être explicitées par un adulte (par exemple, le marteau et la faucille que la vieille dame, ancienne militante communiste, garde précieusement). (EP)

14. Le secret de grand-père, Michael Morpurgo et Michael Foreman, Gallimard Jeunesse, 2001
Roman, dès 9 ans

Avant de commencer ses études, un jeune homme décide de passer quelques mois dans la ferme de son grand-père. Il apprécie particulièrement la vie à la campagne et la compagnie de son grand-père. Pourtant, certains jours, le vieil homme se montre distant, désagréable, et semble souffrir en silence. Peu à peu, Grand-père va s’ouvrir et avouer ce secret qui lui cause tant de peine et de honte…

Le récit principal est entrecoupé d’anecdotes sur l’enfance de Grand-père. La relation entre son père et leur cheval Joey, brièvement évoquée, avait fait l’objet d’un roman précédent de Michael Morpurgo: Cheval de guerre, publié en 1982. Un second récit est enchâssé dans l’histoire principale: «l’histoire de grand-père» raconte comment, durant l’enfance de Grand-père, son père a gagné le tracteur Fordson vert qui trône toujours fièrement à la ferme.

La transmission entre les générations est la thématique principale du roman. Grand-Père commence par raconter des éléments de son enfance, puis en se rapprochant de son petit-fils, il accepte de se montrer de plus en plus vulnérable. Il lui parle du vide laissé par le décès de sa femme, mais surtout de son secret honteux: il est illettré. Le petit-fils s’attelle alors à lui apprendre à lire et écrire, tandis que le grand-père lui transmet en retour son amour de la campagne et du travail à la ferme. L’affection qu’ils ressentent l’un pour l’autre est pudique, passant par les actes et non les paroles.

Le récit enchâssé est rédigé par Grand-père au terme de son apprentissage de l’écriture, de manière un peu abrupte. La ponctuation est réduite au minimum et les illustrations sont beaucoup plus nombreuses. Il illustre également le lien profond qui existe entre Grand-père, alors jeune garçon, et son propre père.

Tout en évoquant des thèmes graves, comme la maladie ou la guerre, ce roman touchant est un hommage à l’amour filial et à la beauté, mais aussi la dureté, de la vie à la campagne. (EP)

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«Ma mamie en vrai» (©Mango jeunesse), «Ma grand-mère est une terreur» (©Rouergue) et «Le secret de grand-père» (©Gallimard Jeunesse)

15. Jeannot, de Loïc Clément et Carole Maurel, Delcourt, 2020
Bande dessinée, dès 9 ans

Jeannot a eu deux vies: la première était heureuse et remplie d’amour; la seconde n’est que tristesse et amertume. Le vieil homme, un jardinier, a le don d’entendre et de comprendre les plantes. Mais pour lui, cela se révèle être une malédiction. Il ne supporte pas leurs paroles incessantes, préférant une solitude totale. Un jour, il rencontre Josette et son quotidien désertique se met à changer. Il voit et revoit la vieille dame, qui le ramène peu à peu à la vie. Pourtant, submergé par les émotions et les secrets de son ancienne vie, il finit par craquer…

Avec une écriture fine et sensible et une illustration douce, Loïc Clément et Carole Maurel évoquent un sujet indicible: le deuil d’un enfant. La tristesse de Jeannot s’exprime par des émotions explosives, notamment à l’égard des plantes avec lesquelles il entretient un rapport amour-haine depuis le jour de la perte de sa fille. Malgré cela, l’histoire n’est pas sombre, bien au contraire. La renaissance de Jeannot ne se fait pas sans heurts, mais elle est porteuse d’espoir. Sa relation avec Josette lui permet de faire la paix avec lui-même et de s’ouvrir à nouveau aux autres.

La représentation des personnages âgés dans Jeannot est originale et très intéressante. Jeannot et Josette ne sont pas ramenés à leur statut de grands-parents et sont des personnes à part entière. De plus, les histoires d’amour entre séniors ne sont que trop peu évoquées habituellement.

La tendresse, la poésie et l’humanité qui se dégagent de la bande dessinée émouvront petits et grands.

L’histoire de Josette (avant sa rencontre avec Jeannot) est racontée dans Chaussette, une autre bande dessinée de la série Les Contes des coeurs perdus. (EP)

16. Moi, Ming de Clotilde Bernos et Nathalie Novi, Rue du Monde, 2002
Album, dès 9 ans

Un questionnement sur ses origines, voilà le point de départ, au conditionnel, du protagoniste de cette narration aussi touchante que percutante! En sept double-pages (plus une huitième les résumant), l’autrice énonce les hypothèses plausibles qui pourraient constituer la vie du personnage principal, ce Moi mystérieux que le lecteur découvrira, progressivement, mais par la négation des sept possibilités suggérées. Dans cette énumération, j’y vois une satire aussi subtile que puissante: chaque proposition y décrit en fait un trait aussi marquant que dangereux d’un dysfonctionnement personnel comme sociétal. Une rengaine initie chaque hypothèse par cette formule au conditionnel: «j’aurais pu être ou j’aurais pu naître» qui, sept fois répétée, prépare magistralement une chute aussi inattendue que sublime. «Sous le Règne d’Angleterre, crocodile égyptien, riche Émir, horrible vieille sorcière, taureau, Général-Chef ou même Empereur du Monde», aucun des périls de gestion d’une société ne sont ici épargnés.

Quand l’unique préoccupation réside dans l’apparence, les mondanités, la soif de pouvoir, surgit l’inconsistance des pensées; quand la futilité, le tourisme invasif, l’exotisme superficiel de masse se propagent, pointe alors le non-respect de l’indigène et de sa culture traditionnelle; quand une richesse démesurée fait naître des exigences futiles, montrer son pouvoir d’achat évince toute logique de gestion des biens; quand l’attribution du pouvoir absolu autant que maléfique est utilisé pour soumettre, menacer, subjuguer, emprisonner, se moquer de l’autre, le carcan imposé devient insoutenable; quand la beauté, la force, la séduction mènent à des infidélités successives, la fausseté d’une double vie s’étend, parallèle à celle, factice, du pouvoir installé; quand la force militaire abusive dirige des soldats-marionnettes soumis, aveuglés et assujettis, la vacuité des décorations reçues ne fait que flatter la vanité des chefs tyranniques et révéler l’hypocrisie de la société qui leur attribue ces pleins pouvoirs; finalement, quand le pouvoir absolu parvient à soumettre tous les êtres vivants, l’incommunicabilité est intensifiée, la verticalité des relations imposée…

Puis surgit un paysage lacustre serein, étalé, pour la 1ère fois de l’album, sur une pleine double-page, entre des montagnes qui le délimitent en même temps qu’elles semblent contenir une humble déclaration pour lui donner la solidité du roc et la durée, presque éternelle, du monde minéral: «Mais je suis Ming. Plus personne». Cette chute, surprenante, loin d’être négligeable est, au contraire, grandiose: un retour à l’identité profonde de l’être, à son unicité, sa valeur fondamentale et constitutive. Ainsi, l’illustratrice imprime à sa narration visuelle un contraste dans l’espace qu’elle attribue à ses illustrations: toujours partiel quand il s’agit des critiques sociales à travers l’imagination d’une identité, puis total, pour retracer la vraie identité de Ming.

La représentation de cette identité forgée sur la sincérité, la beauté des relations, la saveur d’un quotidien simple mais harmonieux valorise les 5 sens qui vivifient le quotidien et adoucissent sa routine: le parfum des fleurs, la saveur fruitée du thé, la douceur du toucher d’une petite main dans celle du grand-père, le chant de l’enfant, l’observation de la Nature changeante au fil des saisons, et toujours cette lumière chaude (extérieure ou intérieure?) qui envoûte chaque élément représenté. Les illustrations sont sublimes, fortes et délicates, intenses et subtiles. Le renversement final est fulgurant: dans une inversion magistrale, Ming applique alors le conditionnel aux personnages évoqués… qui auraient pu être «des grands-pères les plus heureux du monde». Puis ce P.S. final qui délivre son message puissant et infiniment tendre, ce Petit Secret: «Nam, mon ange, je t’aime beaucoup… moi, Ming».

Le lecteur découvre finalement un personnage au chapeau caractéristique d’Asie, traditionnel, en paille – matériel polyvalent, naturel, ordinaire et écologique, comme le symbole d’un mouvement en vogue actuellement! Toutefois, le lecteur ne verra jamais le visage de cet homme mûr, vaquant à ses occupations… Ainsi, chaque lecteur peut y voir le visage de son propre grand-papa, ou s’imaginer la représentation idéale de la physionomie de ce personnage âgé, plein d’égards, d’amour de la vie et de douceur: en fait, y voir la figure d'un Grand-Père universel, traditionnel et actuel, passeur de connaissance et de sagesse, modèle imitable, inspirant, transposable à n’importe quelle réalité, époque, circonstance...

Chacun des traits ainsi imaginés pourra alors correspondre à une qualité fondamentale et fondatrice de la personnalité équilibrée, joyeuse et radieuse de la petite-fille, celle dont le visage est représenté dans différentes expressions et situations, mais toujours lumineux et heureux… Une relation indélébile, de peu de mots, mais si pleine de sens!

Tout en subtilité, cet album extraordinairement original dans sa conception et merveilleux dans sa réalisation, imprime une lecture à plusieurs niveaux, jouant sur des paires d’antinomie telles que violence/douceur – haine/amour – exubérance/simplicité – apparence/essence – futilité/fondement – exception/routine – égoïsme/réciprocité – enfermement/relation – emprisonnement/liberté – carcan/légèreté…

Une revigorante ode à l’authenticité, à l’amour transgénérationnel, à la relation simple et vraie, à l’autre et à la Nature. (SR)

17. Transparente, d’Erik Poulet-Reney, Oskar éditeur, 2018
Roman, dès 13 ans

Transparente relate l’histoire de Lina-Jane, une jeune booktubeuse de 16 ans, qui navigue entre sa passion pour les livres, son indéfectible amitié avec Elouen, une relation compliquée avec son père et un mystérieux secret de famille. En effet, alors qu’elle prépare une nouvelle vidéo pour sa chaîne de booktubing DayLire, Lina-Jane découvre dans le grenier familial une série de cadeaux d’anniversaire, reçus depuis sa naissance de la part de son grand-père paternel, cadeaux qui ne lui ont jamais été transmis par ses parents. L’été de ses 16 ans prend dès lors le rythme d’une quête identitaire, au sein de laquelle l’héroïne cherche à comprendre son héritage, en même temps qu’elle essaie de se construire en tant que jeune femme. Accompagnée de son fidèle ami Elouen, ainsi que de Lucia, une dame âgée qui devient sa confidente, Lina-Jane va-t-elle élucider ce lourd secret de famille?

Le récit d’Erik Poulet-Reney, raconté tour à tour du point de vue de l’adolescente et de la mystérieuse Lucia, aborde une variété de thématiques auxquelles les adolescent·e·s peuvent facilement s’identifier: les relations parents/adolescent·e·s, l’identité sexuelle, le harcèlement scolaire, l’amitié, etc. Parmi ces thèmes, le plus touchant est sans doute la relation que Lina-Jane développe au fil du récit avec la dame esseulée de 72 ans. Entre échanges et confidences, un joli lien intergénérationnel s’installe entre les deux femmes. Lina-Jane partage ses soucis et questionnements familiaux avec Lucia qui, en retour, transmet son récit de vie à l’adolescente. Transparente, c’est l’histoire d’une amitié touchante et originale entre une jeune femme au début de sa vie d’adulte et une femme plus expérimentée, qui se remémore sa vie hors du commun et la confie à l’adolescente en quête d’elle-même. Ainsi, le roman met en avant une figure de grand-parent extraordinaire, le personnage de Lucia étant d’une complexité et d’une subtilité inédites, qui se dévoilent au cours de l’histoire pour le plus grand bonheur des lecteur·trice·s. (VM)

Bibliographie intergénérationnel image 4
«Jeannot» (©Delcourt), «Moi, Ming» (©Rue du Monde) et «Transparente» (©Oskar éditeur)

18. Hedwig ou la pensée-louve: mémoires d’outre-Sarine, de Véronique Emmenegger et Wanda Dufner, Antipodes, 2021
Bande dessinée, dès 15 ans

Se taire est parfois le meilleur moyen de communiquer. Ce paradoxe est illustré à merveille dans Hedwig ou la pensée-louve, où Véronique Emmenegger égrène les souvenirs des visites qu’elle rendait étant petite à sa grand-mère à Fluhmühle, dans le Canton de Lucerne. Elle raconte une relation où les mots sont superflus, sans que le quotidien ne soit dépourvu de poésie.

Si l’enfant et la Grossmutti n’ont pas de langue en commun – l’une parlant le français et l’autre le suisse allemand –, une forme de transmission «plus magique que traditionnelle» s’effectue par le biais des impressions et des sens. Dans un monde sans jouets, l’enfant aime se perdre dans la douceur des étoffes, sentir le poids de la grande couette sur son corps et s’enivrer des particules de poussière du dessus-de-lit. Malgré l’austérité qui se dégage d’Hedwig, sa force tranquille crée une forme d’aura, comme un cocon protecteur où il fait bon laisser vagabonder son imagination. La vieille dame parsème sa maison de petites pieuvres en laine de toutes les couleurs, fabriquées par elle-même – avec lesquelles l’enfant rêve de pouvoir jouer. Et puis, il y a l’ours en peluche, le bäärli brun, qui répète inlassablement «ich liebe dich» chaque fois qu’on le retourne.

Le roman graphique est découpé en chapitres correspondant à des pièces de la maison de la grand-mère. La narratrice passe tous ces lieux en revue afin de se remémorer un temps d’enfance qui semble comme suspendu. Le livre étant trilingue, chaque paragraphe est écrit trois fois: une fois en français (avec certains mots suisses romands), une fois en allemand et une fois en suisse allemand de la région lucernoise (Lozärndütsch) – avec Roland Hofer pour la traduction. Ainsi, si la transmission d’alors a pu se passer de mots, ceux-ci se multiplient pour raconter le passé. La mise en page accorde cependant une place importante aux illustrations, les mêlant aux textes dans des configurations à chaque fois différentes. Créées par Wanda Dufner à partir de techniques mixtes, dont le collage, elles dépeignent un monde à la fois calfeutré et rude, voluptueux et sobre, stimulant et silencieux. (CS)


Les rédacteurs: Delphine Bernard (DB), Christine Fontana (CF), Marie-Noëlle Letellier (MNL), Violeta Mitrovic (VM), Elise Prêtre (EP), Camille Schaer (CS), Sylviane Rigolet (SR), Damien Tornincasa (DT)


Image de vignette: La vérité sur les grands-parents (©Kaléidoscope)


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