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Sylvie Neeman: «Une histoire, c’est une proposition, c’est presque dire “on joue?”»

Nathalie Wyss
3 juillet 2018

Sylvie Neeman écrit pour les enfants et les adultes. Cette année, elle publie trois albums jeunesse: L’homme qui faisait peur aux oiseaux et Ils arrivent! à La Joie de Lire, ainsi que Le voyage au bord du monde chez Mango jeunesse. Rencontre:


Nathalie Wyss: Pouvez-vous nous raconter vos débuts dans l’écriture?
Sylvie Neeman: Je dois faire partie des gens qui «ont toujours écrit»; j’aimais ça, enfant, lire et inventer des histoires; j’ai suivi des études dans ce domaine, les Lettres à Lausanne; puis j’ai écrit dans des revues, publié un roman (adulte), écrit dans la presse, et enfin, de fil en aiguille, et surtout après avoir eu deux filles et avoir redécouvert, tout au long de leur enfance, la littérature jeunesse, je me suis lancée dans l’écriture de livres pour ce jeune public!

Comment est né l'album L'homme qui faisait peur aux oiseaux (illustrations de Pierre Pratt), paru en avril dernier aux éditions La Joie de Lire?
J’ai eu le déclic en voyant un bref documentaire à la télévision: ainsi il existe un métier qui consiste à effrayer les oiseaux! (pour ne pas mettre en danger le trafic des avions dans les aéroports). J’ai beaucoup aimé cette idée, et aussi celle d’un livre qui se passerait dans le monde du travail, et dans une atmosphère nocturne; et comme souvent, j’ai suggéré d’autres choses, au fil du texte, des relations qui se tissent, qui pourraient se tisser, autant d’éléments que Pierre Pratt a magnifiquement rendus dans ses belles peintures aux teintes sombres, où peu à peu le jour se lève, l’horizon apparaît, dans les attitudes des personnages également, leurs gestes, leurs regards.

L'homme qui faisait peur aux oiseaux

Vous venez également de publier Le voyage au bord du monde (illustrations de Barroux) chez Mango jeunesse. Pouvez-vous nous en dire quelques mots?
Le livre met en scène une maman et son jeune fils, un petit garçon qui n’a de cesse de découvrir le monde qui l’entoure, un «explorateur-né», un enfant, autrement dit! Le jour de ses sept ans, sa maman lui propose un voyage, un voyage non pas «au bout du monde», mais «au bord du monde», dans un port, en réalité. Je voyais ça comme une façon pour cette femme, qui n’a sûrement pas beaucoup de moyens, d’offrir le monde à son enfant, de le lui montrer, grâce à ceux qui partent et ceux qui arrivent. C’est le monde qui vient à eux, en même temps que viennent les questions sur ce que c’est qu’un voyage – immobile ou non. Les illustrations de Barroux, c’est un bonheur de chaque page; il y a mis ce mélange de drôlerie et de tendresse dont il a le secret, j’ai eu le sentiment qu’il lisait mon texte comme je souhaitais qu’il soit lu, avec ses hésitations et ses certitudes, ses silences et ses fragiles bavardages. 

Ce livre est décrit comme un «roman dessiné». Quelle est la spécificité de cette forme littéraire? En quoi diffère-t-elle d'un album classique?
Séverine Vidal, elle-même auteure et qui joue pour cette collection le rôle d’éditrice, parle de «pont entre l’album et le roman», et c’est vraiment ça, l’idée. Proposer un livre «de grand», une soixantaine de pages tout de même!, mais très richement illustré, donc facile d’accès pour les jeunes lecteurs. Valorisant, et pas intimidant. Et dont les illustrations offrent une grande variété entre les pleines et les doubles pages, entre les cases et les vignettes, entre les plans, les séquences, etc.

Le voyage au bord du monde

L'album Ils arrivent! (illustrations d'Albertine) a débarqué en librairie le 21 juin dernier. Que raconte cette histoire?
J’hésite beaucoup à vous répondre, car ce serait gâcher l’insoutenable suspense qui traverse le livre de part en part! Disons que les premières images d’Albertine montrent une jeune femme, à l’affût, vaguement inquiète, et qui se pose des questions: «Combien sont-ils?», «Est-ce qu’ils ont de longs bras pleins de poils verts? Est-ce qu’ils ont une grosse voix et des yeux qui lancent des éclairs?» Des doutes, des craintes, des interrogations, du côté de l’adulte, et de l’autre côté, des monstres dans tous leurs états, colorés et menaçants, amusants et touchants; et si l’on regarde bien, Albertine a distillé ici et là de petits indices, un crayon, un cartable, un skate; peut-être que ces petits monstres-là ne sont que des enfants, et celle qui s’interroge autant… une maîtresse? Voire une auteure qui visite une classe et attend l’arrivée des enfants…

Ils arrivent!

Vous avez déjà eu l'occasion de travailler avec Albertine par le passé (La mer est ronde). De quelle manière se déroule votre collaboration? Y-a-t-il d'abord le texte et ensuite les illustrations? Ou alors créez-vous en parallèle?
Oui, j’ai ce bonheur, effectivement! Nous ne travaillons pas ensemble, j’écris le texte, puis elle l’illustre. Une belle amitié nous lie mais, comme pour les autres illustratrices et illustrateurs qui s’approprient mes histoires, ce sont deux étapes de travail différentes, successives. (Et j’en ai, de la chance, que mes mots soient pris en charge par de tels artistes, imaginez, outre ceux qu’on a cités, Olivier Tallec, Ingrid Godon, des photographies de Nicolette Humbert, à tous je suis infiniment reconnaissante…)

Neeman et Albertine

Vos nombreuses rencontres avec les enfants vous inspirent-elles?
Oui, c’est vraiment important. Comme je dis toujours, il est bon qu’un auteur pour enfants ait un pied dans le bac à sable! Il est bon de connaître leurs réactions, leurs réflexions et interrogations. Non pas pour «faire un truc qui leur plaira», mais pour rester au diapason, à l’écoute, ne pas être loin de leur vie au point qu’ils ne verraient même pas la porte que je leur offre de franchir ensemble, ma proposition, en quelque sorte. Une histoire, c’est une proposition, c’est presque dire «on joue?», comme jouent les enfants, avec parfois beaucoup de sérieux… Et pour qu’ils m’entendent, je ne dois pas m’éloigner d’eux.

Pouvez-vous partager avec nous un souvenir marquant d’un de vos ateliers d’écriture donnés aux enfants?
Oh, on tomberait vite dans le cliché et ce serait dommage. Mais c’est un fait, il y a parfois des choses très émouvantes (tout comme des choses follement amusantes) qui «sortent» lors de ces ateliers; je dis «qui sortent», car je demande toujours aux enfants, et dès les premières minutes, de lire à voix haute; chacun lit, de façon très naturelle, ce qu’il a écrit. J’y tiens beaucoup, et dès que je vois que c’est acquis, je leur dis que si, parmi les choses qu’ils écriront, il y en a qu’ils veulent taire, garder pour eux, ils le font. Que moi aussi, il m’arrive de n’écrire que pour moi. Mais au moins la glace est brisée, ils osent, et du coup ne pas lire est un vrai choix, pas une difficulté insurmontable. Parfois, à la suite d’un petit jeu d’écriture, si certains décident de ne pas lire, je reviens vers eux à la fin, «est-ce que finalement quelqu’un souhaite encore lire son texte?», et alors très souvent ils le font, auraient regretté, sinon. Ils voient qu’il n’y a pas de jugement de la part des autres, juste une écoute gratifiante.

Comment les enfants appréhendent-ils la poésie et la philosophie de vos textes?
La philosophie, ce n’est pas un problème, tous les enfants en font, dans la mesure où ils s’étonnent, se posent et nous posent des questions; alors quand on en pose avec eux, quand on répond aux leurs par d’autres questions, ou des suggestions, des éventualités de réponse, quand on leur montre que ça nous intéresse aussi, qu’à nous aussi le monde paraît plein de mystères, la discussion est très simple. La poésie (je vous remercie d’en voir dans mes textes), c’est plus compliqué. Je n’utilise pas ce mot avec eux, mais lorsqu’ils m’interrogent sur l’écriture, j’essaie de les rendre sensibles au fait que, dans mes différentes activités, mon «matériau», ce sont les mots. Un maçon par exemple, lui, utilise des briques. Avec ses briques, il peut bâtir un mur, une maison, sage ou fantaisiste, un château plein de tours et de passages secret. Moi, avec les mots, je peux écrire des articles, des cartes postales, des listes de commissions ou des livres. Et je n’utilise pas les mots de la même façon dans un cas ou dans l’autre, je ne les dispose pas de la même façon sur le papier. J’essaie aussi de leur parler de la mélodie de la phrase, de son rythme. Je leur dis que ce sont juste des choses qu’on ressent, qu’il n’y a pas besoin d’essayer de les expliquer. Si par exemple j’énonce, en m’inspirant d’un passage de La mer est ronde: «Tina et Antonio se sont rencontrés dans un port. Ils regardaient les bateaux et les gens.», c’est une façon d’utiliser les mots, de donner des informations sur le cours de l’histoire. Mais il se trouve que ce n’est pas ainsi que j’ai utilisé mes petites briques, je les ai placées d’une autre manière, est-ce que vous entendez la différence? «Tina et Antonio se sont rencontrés dans un port. Leurs deux bateaux étaient amarrés l’un à côté de l’autre. Et eux, ils étaient là, sur le quai, à regarder la mer, à regarder les gens, leurs valises et leurs sourires; l’un tout à côté de l’autre.» Oui, bien sûr, ils entendent la différence. Et ça me suffit, je ne leur demande ni pourquoi, ni comment, ni des preuves! S’ils entendent, c’est bien.

Qu’est ce qui compte le plus pour vous dans l’écriture?
Peut-être ce dont je viens de vous parler, mais aussi le fait qu’on peut suggérer beaucoup, qu’on peut rester en retrait, ne pas asséner de vérité et pourtant dire ce que l’on a à dire. On peut laisser une place à l’autre, aux autres, entre nos mots. Et surtout on peut laisser une place au silence, au rêve, à la réflexion, à l’ailleurs, au souvenir, à l’après…

Vous écrivez pour les enfants et pour les adultes. Avez-vous une préférence?
A présent c’est vraiment pour les enfants que j’écris. Je souhaiterais écrire à nouveau pour les adultes, j’espère que cela se concrétisera un jour. Mais je dois dire que je suis très heureuse de fréquenter ce monde-là, de la littérature jeunesse, ce milieu qui, sans vouloir généraliser (mais tout de même, ici c’est tentant), compte beaucoup de belles personnes, des personnes très concernées par ces petits humains que sont les enfants, si malléables, si désireux d’apprendre des choses sur le monde, désireux aussi de bien faire, de plaire aux adultes, vous imaginez la responsabilité de ceux qui s’adressent à eux? De ceux qui leur parlent de ce monde, précisément? De ceux qui attisent leur curiosité, la valorisent? Nous, adultes, nous pouvons faire d’un enfant un être libre, qui pense, réfléchit et défend des valeurs humanistes, ou un robot embrigadé, aveuglé, qui obéit à une idéologie égoïste, mercantile, voire mortifère.

Lorsque vous écrivez pour les enfants, écrivez-vous aussi pour l’enfant que vous étiez? Répondez-vous à des questions que vous vous posiez alors?
Je ne me pose jamais la question de «pour qui j’écris». Je sais que je suis très perméable à ce qui m’entoure, avec une petite tendance à l’empathie, alors évidemment, je suis influencée, je l’ai été et le serai, je suis traversée par des choses que je vois, que j’entends, que je lis, que je ressens. Ça patiente, mais c’est là et sûrement que j’utilise à tout moment ce terreau maison. Et pour ce qui est de répondre à des questions que je me posais, je ne suis pas sûre de répondre à quelque question que ce soit…

Comment vivez-vous le fait d'être une auteure de Suisse romande? Est-ce que cela représente une difficulté pour percer dans le monde du livre jeunesse (qui reste très parisien)? Ou, au contraire, considérez-vous que c'est l’opportunité de vous démarquer?
Je le vis très bien. Je publie avant tout dans une maison suisse, La Joie de Lire, que bien des auteurs français, d’ailleurs, ont envie de fréquenter, ils me le disent assez, et surtout qui est parfaitement distribuée partout en France, dans les pays francophones, qui est recensée dans les médias; donc nous sommes traités et lus de la même façon que des auteurs français ou édités en France; et à présent que j’ai publié et vais publier dans deux maisons françaises, je ne vois vraiment aucune difficulté, aucun obstacle. Et puis, c’est un fait, il n’y a pas beaucoup d’auteurs pour enfants en Suisse romande – contrairement aux nombreux illustratrices et illustrateurs – alors je suis heureuse d’en faire partie!

Sylvie Neeman

Vous êtes également critique littéraire pour le journal Le Temps. Comment choisissez-vous vos lectures?
Avec beaucoup de subjectivité! J’ose l’affirmer, parce que cela fait à présent vingt-cinq ans que je lis et chronique des livres pour la jeunesse, donc j’assume cette part de subjectivité qu’un certain «bagage» permet d’excuser. Et dans mes chroniques pour Le Temps, je ne parle que de livres que j’ai envie de défendre; je ne parle pas de tous les livres que je trouve admirables, hélas, mais ceux dont je parle, c’est vraiment pour les mettre en avant, les faire connaître. Il y a peu de place dans la presse écrite pour la littérature jeunesse, donc je prends le parti d’une critique incitatrice!

Quels sont vos futurs projets?
La Joie de Lire va rééditer tous les textes pour enfants de Corinna Bille, en neuf volumes, dès octobre et ces trois prochaines années; Francine Bouchet m’a demandé d’en faire une répartition thématique, et à présent que c’est fait, je m’attelle à l’écriture d’un récit, qui sera sûrement à la première personne du singulier, sur la vie de l’auteure valaisanne; cet ouvrage accompagnera la collection et s’adressera à des enfants de 10 à 12 ans environ. Alors j’écoute des archives, la voix, les tonalités de Corinna Bille, je lis ses textes, je me rapproche d’elle, et j’invente! Et j’ai aussi un autre beau projet de roman pour la nouvelle collection «Petite Polynie», qu’a créée et que dirige Chloé Mary pour les éditions MeMo.

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