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Les rencontres inattendues dans l’œuvre d’Albertine: un engagement en faveur de la diversité

Lauréate du prestigieux Prix Hans Christian Andersen d'illustration 2020, Albertine peuple ses livres de créatures surprenantes et colorées. Au cœur de son œuvre, des rencontres inopinées témoignent d'une invitation toujours renouvelée à s'ouvrir à l'Autre et à oser la différence.

Vignette_Albertine
Loreto Núñez*, traduction de Laura Vogel
23 juillet 2021

Cette publication est la traduction d’un article paru initialement en anglais sous le titre «Albertine's Unexpected Encounters: A Commitment to Diversity» dans la revue Bookbird, 58.3 (2020), pp. 18-24. Nous reproduisons le texte avec l'aimable autorisation de Bookbird Inc. Board. Par rapport à la publication originale, Ricochet a ajouté des images de différentes œuvres d'Albertine et adapté le texte aux lecteurs·rices francophones.


En août 2010, une interview d’Albertine paraît sur Ricochet, la plateforme numérique dédiée à la littérature jeunesse francophone gérée par l’Institut suisse Jeunesse et Médias ISJM. A la question «[o]ù et comment vous voyez-vous dans dix ans?», l’illustratrice répond: «[j]e me vois en voyage, et beaucoup en train de dessiner»[1]. Elle n’imaginait alors pas remporter le Prix Hans Christian Andersen d’illustration en 2020.

Si Albertine remporte ce Prix, c’est aussi grâce à sa riche et précieuse collaboration avec son partenaire de vie et d’art, l’écrivain Germano Zullo, qui a co-écrit plusieurs de ses livres, y compris les livres sans texte. Pour l’illustratrice, le Prix les récompense tous les deux; il récompense le duo Albertine-Zullo. Ce prix inattendu concorde avec une chose qu’Albertine et Germano Zullo aiment – la surprise. Dans son interview pour Ricochet, elle révèle en effet que son mot préféré est «improbable» et que son thème favori est «[l]a rencontre inattendue, le détail qui bouleverse le quotidien»[2].

L’improbable et l’inattendu sont des thèmes importants dans ses livres. Dans un article pour Bookbird paru en 2018, à l’occasion de la sélection d’Albertine pour le Prix Hans Christian Andersen, j’explore ces thèmes en m’intéressant aux différentes façons dont Albertine associe les opposés dans son œuvre. L’opposition thématique entre le voyage et l’immobilité; le mélange de la vie quotidienne avec des éléments extraordinaires; la relation entre des personnages dissemblables et même contraires; l’exubérance de ses images colorées et l’usage sobre du noir et du blanc; la fusion d’un humour joueur avec une critique sociale sérieuse, de la caricature et de l’exagération avec des observations réalistes, d’une réalité prosaïque avec des perspectives poétiques, et de perceptions terre-à-terre avec une vision philosophique[3]. Ici, j’étends mon analyse en examinant le thème de la «rencontre inattendue», le considérant comme une invitation pour les lecteurs·rices à s’approcher de l’Autre, de celui ou de celle qui est différent·e, et comme une incitation à oser la différence – une sorte d’engagement en faveur de la diversité.

Marta_Pieuvre_Juliette
«C'est alors qu'une drôle de patte vient à sa rencontre...»: la rencontre et l'ouverture à l'Autre, deux thèmes au cœur des livres d'Albertine et Germano Zullo (image intérieure de «Marta et la pieuvre», © La Joie de lire)

Je me concentrerai ici sur la production d’Albertine avec Zullo puisque, comme Albertine le dit, c’est avec lui qu’elle a produit la plupart de ses livres et, par conséquent, qu’elle aimerait partager le Prix Hans Christian Andersen. Ce n’est pas en moralisateurs qu’Albertine et Zullo invitent les lecteurs·rices à s’ouvrir à l’Autre. Au contraire, ils y parviennent au travers de leur humour caractéristique et par le plaisir de l’art. Dans leurs livres, la rencontre avec la différence est mise en valeur par ce qui s’apparente à un détail, mais qui s’avère être une sorte de signature d’Albertine: ses personnages humains stylisés, étirés comme des créatures élastiques. Ils sont humains, mais leur forme impose une distance entre eux et les lecteurs·rices qui ne peuvent donc pas tout à fait s’y identifier. C’est comme si, aux yeux d’Albertine, même ce qui est similaire est différent. Dans ce qui suit, j’explorerai ce sujet en dirigeant mon attention sur des rencontres entre des êtres très différents. J’adopte un parcours chronologique dans quelques-uns de ses livres, car il me semble que l’on peut constater une certaine évolution dans les œuvres au fil du temps.

Un des premiers personnages créés par Albertine et Zullo est Marta, la vache orange autour de laquelle ils ont élaboré divers albums. Marta est différente des vaches noires et blanches avec lesquelles elle vit, ainsi que des humains qui, dans le premier volume, sont représentés comme des personnages blanc pâle sans bouche et avec de très petits yeux. Marta a toujours envie de faire des choses inhabituelles. Dans le premier livre, Marta et la bicyclette (Pomme d’Or de la biennale d’illustration Bratislava, 1999), elle construit sa propre bicyclette, apprend à faire du vélo en autodidacte et gagne même une grande course cycliste. Sa différence et son courage d’être différente sont visibles aussi sur la dernière illustration: alors que, sur la page de gauche, les autres vaches apprécient désormais de faire du vélo, sur la page de droite, Marta épie un ballon à air chaud et envisage déjà sa prochaine aventure.

Dans Marta au pays des montgolfières, elle délaisse ses amies noires et blanches et part sur un vieux tracteur à la recherche du pays des montgolfières. Elle escalade une haute montagne grise et découvre plusieurs ballons différents, tous plus étranges les uns que les autres, tant par leurs couleurs que par leurs formes. Marta construit alors sa propre montgolfière, un ballon plutôt extravagant sur lequel figure une énorme vache verte tachetée de brun. Elle envoie enfin une carte postale à ses amies dans laquelle elle explique qu’elle découvre le monde et fait de belles rencontres. La dernière image constitue une sorte de catalogue de vaches du monde entier, chacune avec ses couleurs et formes particulières, une diversité qui contraste avec la robe noire et blanche des amies de Marta restées à la maison.

Marta et la bicyclette + Marta au pays des montgolfières
«Marta et la bicyclette» et «Marta au pays des montgolfières», deux albums dans lesquels Marta n'a pas peur de s'essayer à de nouvelles activités (© La Joie de lire)

Les lecteurs·rices ne sont cependant pas témoins de la rencontre entre Marta et ces autres vaches. Une rencontre avec la différence au sens propre est représentée dans le troisième volume des aventures de Marta, Marta et la pieuvre. Ici, la vache orange veut explorer la mer turquoise à bord d’un vieux sous-marin vert et jaune. Elle y découvre différentes espèces de poissons, qu’Albertine dessine avec humour de toutes les couleurs et de toutes les formes. Toutes les créatures marines prennent peur devant la nouvelle venue, jusqu’à ce que l’énorme pieuvre rouge, Juliette, lui parle et la présente aux autres animaux. Ils finissent par accepter Marta et se lier d’amitié avec elle, s’intéressant à ses connaissances sur le monde terrestre.

Marta et la pieuvre
Dans «Marta et la pieuvre», Marta réveille une famille de thons qui prend la fuite à la vue de la nouvelle venue (© La Joie de lire)

Après ces aventures, Marta décide de rentrer chez elle dans Le retour de Marta. Plutôt que de narrer longuement ses aventures à ses amies, Marta se sert des objets divers qu’elle a rapportés pour montrer l’étendue de ses voyages ainsi que la quantité de lieux visités et de créatures rencontrées. Les vaches noires et blanches, en revanche, suivent leur vision du monde en noir et blanc: n’ayant jamais quitté leur ferme, elles sont même en train de construire un mur autour d’elles. Elles désirent un mur énorme qui les protège des autres et, en particulier, du loup. Ici, Albertine joue à nouveau avec les couleurs et les formes: elle peint le mur d’un gris terne et représente le loup imaginé par les vaches comme une bête énorme et effrayante. Marta parvient cependant à convaincre les autres vaches de sortir de la ferme pour découvrir les collines colorées, les papillons multicolores et les fleurs. Elles rencontrent même le grand loup noir, qui se trouve être un personnage charmant et qui les salue en soulevant son chapeau vert. La dernière double page montre Marta couchée dans un champ pendant que les autres vaches détruisent le mur. Du premier volume, dans lequel Marta apparaît comme une vache qui préfère la différence, au deuxième, qui montre ses voyages, nous passons au troisième livre, avec ses rencontres sous-marines diverses, et enfin au quatrième livre, dans lequel elle rentre à la maison et permet à ses amies vaches de s’ouvrir, de faire des rencontres positives avec la différence et le reste du monde.

Marta et le retour
En entraînant ses amies en dehors de leur enclos, Marta leur permet de s'apercevoir que le loup n'est pas si méchant qu'elles ne l'avaient imaginé («Le retour de Marta», © La Joie de lire)

Dans la bande dessinée Le génie de la boîte de raviolis, Albertine et Zullo mettent aussi en scène des contacts positifs avec la différence en montrant la rencontre entre un homme et une créature bizarre. L’histoire commence dans une usine de raviolis et vient à se focaliser sur Armand, l’un des employés. Lorsqu’il rentre chez lui, les lecteurs·rices le suivent dans le métro bondé où pas un sourire n’est visible. La cité ressemble à une ville fantôme dans laquelle les voitures semblent se conduire seules et où ni habitants ni mobilier ne sont visibles aux fenêtres des gratte-ciels. La seule figure individualisée est le protagoniste. Albertine lui donne des vêtements particuliers: des chaussures jaunes et rouges, des pantalons noirs à fines rayures grises, un pull vert, une écharpe orange foncé et un bonnet rayé rouge foncé et blanc. Lorsqu’il arrose sa plante en pot, il est le seul personnage visible à la fenêtre de son immeuble.

C’est là que se produit la rencontre inattendue. Ouvrant une boîte de raviolis, comme il le fait chaque soir, Armand se trouve face à un génie qu’Albertine dessine d’un jaune intense. D’autres choix illustratifs soulignent encore son étrangeté: ses bras et ses jambes sont trop petits par rapport à son corps et son nez démesuré dissimule, en longueur, presque tout son visage. Il ne se départ pourtant pas d’un doux sourire. La bizarrerie du génie ne semble pas effrayer Armand, qui est seulement surpris de cette rencontre avec un être si différent.

Dès le départ, des signes montrent qu’ils vont s’entendre: le nez du génie est du même rouge que le couvre-chef du protagoniste et le génie porte lui aussi un bonnet. Après s’être présentés l’un à l’autre, ils se serrent la main. Albertine met en scène ce premier et important contact physique de manière particulière: elle superpose plusieurs images dans la même image, ce qui donne l’effet d’un film d’animation (il est intéressant de noter que l’histoire a, par la suite, été transposée en un film d’animation du même nom par Vincent Barras et Albertine).

Un autre aspect positif de la rencontre entre ces deux êtres différents est l’apparition d’un dialogue à partir de ce moment de l’histoire. Jusqu’ici, en effet, les lecteurs·rices ne déchiffraient de mots que sur des affiches et dans le texte du narrateur. A partir de cette rencontre, cependant, la voix du narrateur disparaît complètement et est remplacée par un dialogue entre les deux personnages.

Parmi la pléthore de vœux qu’Armand aurait pu exprimer, il en choisit deux, très simples: il souhaite une prairie recouverte de fleurs et d’animaux de toutes les formes et de toutes les couleurs, ainsi qu’un grand menu proposant des mets variés. Pour illustrer ces deux vœux, Albertine joue avec toutes sortes de formes et de couleurs. Les personnages mangent à la même table et s’amusent beaucoup ensemble, mais le génie doit bientôt retourner dans sa boîte. Comme il n’y parvient pas, son nouvel ami Armand lui propose d’exaucer un de ses vœux – une petite rivière au bord de laquelle il puisse s’asseoir et tremper ses pieds dans l’eau. Ils prennent du plaisir à faire cela ensemble aussi. Si l’histoire commence dans une ville morne et monotone, elle se termine au bord d’une rivière au milieu d’une campagne verdoyante. Les personnages principaux évoluent aussi de la solitude vers l’amitié.

La bande dessinée Vacances sur Vénus a également pour objet une rencontre avec un être étrange. Un jeune homme part en vacances avec son animal de compagnie, un grand chat gris prénommé Georges. Ils se trompent de chemin et, au lieu d’arriver à la plage, atterrissent sur Vénus. Albertine met en lumière leur voyage labyrinthique et désorienté et joue avec les couleurs pour montrer les différences entre la Terre et Vénus. Le jeune homme et son chat rencontrent alors une femme extraterrestre et son animal de compagnie singulier. Ils semblent s’apprécier, même s’ils ne parviennent pas bien à communiquer. Albertine illustre ce problème de communication en représentant les mots de la jeune extraterrestre par des pictogrammes. Les deux animaux, eux, ne semblent pas s’apprécier. Pourtant, petit à petit, on dirait qu’ils se taquinent comme le feraient des enfants qui s’aiment bien. Enfin, le jeune homme et Georges quittent Vénus, mais cette anecdote se termine en une sorte d’histoire d’amour à distance entre deux couples de créatures dissemblables.

Génie et Vénus
«Le génie de la boîte de raviolis» et «Vacances sur Vénus», deux bandes dessinées dans lesquelles a lieu une rencontre inopinée entre un homme et une créature étrange (© La Joie de lire)

Jusqu’ici, je me suis concentrée sur les albums et les bandes dessinées. Les livres promenade d’Albertine, des albums qui montrent des vues panoramiques fourmillant de petits personnages et qui n’ont presque pas de texte, voire pas de texte du tout[4], montrent aussi d’intéressantes rencontres inattendues. Avec ces livres, Albertine nous invite en voyage A la mer, En ville, A la montagne et A la campagne. Elle encourage ainsi ses lecteurs·rices à voyager et les prépare à s’ouvrir à diverses choses et créatures. Dans ces ouvrages, en plus des personnages humains «normaux», nous trouvons Superman, des fantômes, des monstres et des extraterrestres. Ces deux derniers types de personnages sont intéressants par rapport à mon thème d’analyse. En ce qui concerne les aliens, nous constatons une évolution dans les différents livres: dans les deux premiers (A la mer, En ville), il n’y a pas vraiment de scène d’au-revoir entre les humains et les extraterrestre, hormis un épisode unique qui met en scène un seul humain (A la mer); dans les deux autres volumes (A la montagne, A la campagne), un groupe d’humains prend congé des aliens. Dans le dernier livre (A la campagne), les humains agitent même leurs mouchoirs pour dire adieu. L’amitié qui lie les humains et les aliens se développe donc dans l’espace-temps des livres promenade.

Livres promenade, Zullo, Albertine
Quatre livres promenade qui mènent leurs lecteurs·rices en voyage dans des paysages variés (© La Joie de lire).

Il en va de même pour les monstres. Dans les deux premiers volumes (En ville, A la mer), ceux-ci voyagent dans l’histoire mais restent seuls. Dans les deux derniers livres, en revanche, un contact s’établit. Dans A la montagne, par exemple, une étrange créature bleu clair se cache derrière les montagnes, imitant leur forme. Elle se contente d’observer les activités des autres personnages. A la fin, nous la voyons lire une histoire à des enfants. La rencontre entre des créatures différentes est donc liée à la littérature, une mise en abîme subtile qui montre comment un livre peut combler l’écart entre deux êtres, qu’ils soient semblables ou différents. Dans A la campagne, nous voyons un monstre noir et poilu aux épaisses lèvres roses fuyant les autres animaux. Même les petits poussins lui font peur. A la fin, le monstre se retrouve cependant face à une petite fille et son chien. Les deux le dévisagent, mais le monstre leur sourit calmement. C’est la curiosité et l’ouverture d’esprit de la jeune fille qui aident le monstre apeuré à oublier ses craintes et qui provoquent son doux sourire.

Le dernier livre d’Albertine dont il est question ici est l’album Les oiseaux qui a remporté le Prix Sorcières en 2011, le New York Times Best Illustrated Children’s Book Award en 2012, le Prix Crescer Sao Paulo en 2014 et le Prix Poésie des lecteurs Lire et faire lire en 2020. Le livre est traduit en anglais par Claudia Zoe Bedrick sous le titre de Little Bird (Petit oiseau), un titre qui met en évidence l’un des personnages du livre, un petit oiseau noir abandonné par d’autres oiseaux colorés. Le petit oiseau se lie d’amitié avec un chauffeur solitaire qui lui apprend à voler. Il est possible de considérer le petit oiseau comme le personnage principal, mais l’histoire et les images d’Albertine, ainsi que le texte de Zullo, sont intentionnellement multicouches et nous encouragent à prendre en considération le pluriel «oiseaux» dans le titre. En ce qui concerne les multiples protagonistes, il vaut la peine de considérer l’histoire dans le détail. Le livre s’ouvre sur une large illustration d’un désert jaune foncé sous un magnifique ciel bleu. Un fourgon rouge apparaît à l’horizon et s’approche au fur et à mesure que l’on tourne les pages. Avec sa carrosserie rouge et ses fenêtres bleues se joue un subtil jeu de couleurs primaires – jaune, bleu et rouge – donnant une impression de simplicité et de concision, une impression renforcée par l’absence totale de texte. Cependant, les roues roses du véhicule semblent annoncer l’apparition imminente d’autres couleurs dans l’image. Cela n’est pourtant pas le cas: lorsque la camionnette s’arrête au bord d’un précipice et que son conducteur en sort, nous voyons que ce dernier porte des pantalons bleus et une chemise jaune finement rayée de rouge; pas de nouvelles couleurs, donc, alors même que le texte annonce de façon énigmatique que «certains jours sont différents» (p. 8). Lorsque le personnage ouvre le coffre du fourgon, la couleur semble encore loin: l’intérieur est gris et un oiseau gris-noir en sort. Il est cependant suivi par de nombreux autres oiseaux de différentes couleurs. Ceux-ci s’envolent, suivis mélancoliquement du regard par le conducteur. C’est ce personnage qui semble être le protagoniste. Examinons, d’abord, sa présence sur la scène: il est le premier personnage à apparaître et, malgré quelques exceptions, est le seul à rester présent presque du début à la fin du livre. Ensuite, certains éléments filmiques accentuent son importance. En effet, nous suivons son fourgon rouge et ses apparitions suivantes comme avec une caméra. Lorsque les oiseaux s’envolent, la perspective choisie par Albertine est celle de l’automobiliste: c’est comme si elle avait placé une caméra sur son épaule; elle nous laisse voir son visage de profil et suivre son regard pendant qu’il observe les oiseaux s’éloigner.

Les oiseaux
Un fourgon rouge s'avance dans le désert au début de «Les oiseaux» (© La Joie de lire)

Le deuxième protagoniste apparaît peu après; cela nous amène à la rencontre inattendue. Au moment de refermer le coffre de sa camionnette, le conducteur y découvre une paire d’yeux: c’est le petit oiseau noir. Les images suivantes montrent avec délicatesse la manière dont les deux personnages se rapprochent au point de partager un repas. Le gentil chauffeur se transforme ensuite en instructeur de vol. Il tente de faire comprendre au petit oiseau qu’il doit s’envoler comme les autres et s’évertue même à lui montrer comment faire.

Les cours de vol dans Les oiseaux sont d’une importance capitale dans le rapprochement avec l’Autre. En effet, nous assistons non seulement à un échange et à un rapprochement entre deux êtres, mais nous percevons aussi la manière dont l’un des deux intègre une caractéristique spécifique à l’autre dans le but de l’aider. Et il y parvient, puisque le petit oiseau s’envole pour rejoindre les autres. Albertine, comme dans le cas décrit plus haut, opte une fois de plus pour une représentation cinématographique. Cette fois, c’est comme si elle avait placé la caméra un peu au-dessus de l’oiseau. Nous suivons le regard de l’animal qui observe le conducteur, ce dernier apparaissant plus petit à cause de la distance. L’utilisation d’un procédé similaire pour l’automobiliste et pour l’oiseau contribue ainsi à combler l’écart entre les différents protagonistes. L’histoire accentue leur relation lorsque l’oiseau revient, suivi des autres. Ils emportent le conducteur avec eux dans le ciel bleu, la dernière scène le montrant en train de voler à l’aide de ses bras ouverts. Il est toujours le même, mais différent, puisqu’il peut voler comme un oiseau. Lui et le petit oiseau noir perché sur sa tête forment à présent un couple d’oiseaux, ce qui renvoie au pluriel du titre, Les oiseaux. Ils sont transformés tous les deux par leur amitié. La dernière phrase de l’album dit: «Un seul de ces petits détails suffit à changer le monde» (p. 64). Ce petit détail peut aussi être une rencontre inattendue entre des créatures différentes et une ouverture vers l’Autre: elles peuvent changer le monde.

Les oiseaux
Le cours de vol donné par le conducteur du fourgon rouge dans «Les oiseaux» lui permettra de s'envoler à son tour (© La Joie de lire)

Cette invitation à s’ouvrir à l’Autre, même si ou précisément parce qu’il ou elle est différent·e, cette incitation à s’autoriser à être transformé·e par une rencontre avec la différence, peu importe son caractère inopiné et bizarre, traversent l’œuvre d’Albertine et en particulier ses collaborations avec Zullo. Comme elle l’explique dans un entretien avec Sylvie Neeman publié dans la revue Bookbird (volume 58.3, 2020), leur dialogue constant est un élément créatif important pour tous les deux. En 2020, lorsqu’Albertine remporte le Prix Hans Christian Andersen, le dialogue et la diversité sont plus importants que jamais. Des œuvres comme celles d’Albertine et de Zullo mettent en exergue à la fois le dialogue et la diversité, tout en constituant un antidote à la peur grandissante de l’Autre. Tout comme les petits détails célébrés dans Les oiseaux, ce genre d’œuvre d’art peut faire la différence.


Œuvres citées

A la campagne, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2015.
A la mer, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2008.
A la montagne, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2011.
En ville, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2009.
Le génie de la boîte de raviolis, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2014.
Marta au pays des montgolfières, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2001.
Marta et la bicyclette, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 1999.
Marta et la pieuvre, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2003.
Les oiseaux, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2010.

Le retour de Marta, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2008.
Vacances sur Vénus, Germano Zullo, Albertine, La Joie de lire, 2005.


[1]«Albertine», Ricochet, mis en ligne le 24 août 2010.
[2]Idem.
[3] Loreto Núñez, «Albertine: From A to Z, the Journey of Combining Opposites», Bookbird: A Journal of International Children’s Literature, vol. 56, n° 3, 2018, pp. 20-23. Une traduction française de cet article, «Albertine: de A à Z, concilier les opposés», est parue sur Ricochet le 5 décembre 2018.
[4] Cornelia Rémi, «Wimmelbooks», dans Bettina Kümmerling-Meibauer (éd.), The Routledge Companion to Picturebooks, Londres/New York: Routledge, 2017, pp. 158-168.


*Loreto Núñez dirige le bureau romand de l’Institut suisse Jeunesse et Médias (ISJM) depuis 2019. Elle a également travaillé en tant que Professeure assistante suppléante en littératures comparées au CLE (Groupe de recherche Comparer les Littératures en langes Européennes) à l’Université de Lausanne, ainsi que comme chercheuse invitée à l’Université de Wales-Swansea, à l’Institut suisse de Rome et à la Scuola Normale Superiore de Pise. Ses recherches portent principalement sur le récit (contemporain, Renaissance, antique), les contes de fées, la littérature de jeunesse et la littérature de jeunesse en traduction.


Image de vignette: détail de la couverture de Marta et la pieuvre (© La Joie de lire)

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