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De captivants albums pour «tomber en amour» avec le Canada

Le deuxième plus grand pays du monde, mis à l’honneur à la dernière – et à la prochaine – Foire du livre de Francfort, fait preuve d’une plurielle singularité et d’une grande créativité.

Canada, littérature jeunesse
Dominique Petre
11 décembre 2020

C’est presque devenu une tradition: chaque année, Ricochet se penche sur les albums jeunesse du pays mis à l’honneur par la Foire du livre de Francfort. 2020 détonne évidemment, l’invitation d’honneur du Canada s’étant transformée, au fur et à mesure que la Covid et les mesures sanitaires prenaient de l’ampleur, en invitation d’horreur. Mais pourquoi ne pas chercher le positif dans le négatif? Après une présence virtuelle en 2020, les Canadiens devraient se rattraper en présentiel en 2021 auprès du public de la Foire. Lectrices et lecteurs de Ricochet bénéficieront ainsi de deux occasions de découvrir des livres pour petits venus d’un très grand pays.

Deuxième plus grand pays du monde

Car l’invité d’honneur est immense: on peut mettre 18 fois la France (ou 242 fois la Suisse ou 360 fois la Belgique) dans les quelque 10 millions de km2 du Canada. En revanche, la densité de population y est une des plus faibles du monde avec moins de quatre habitants par km2. Cette géographie unique, mais aussi la proximité avec les États-Unis, le passé colonial et la multiculturalité ont influencé le pays et sa littérature. La «devise» choisie par le Canada pour Francfort est d’ailleurs «singulier pluriel». «Notre principe phare est celui de représentativité francophone, anglophone et autochtone», explique Jennifer-Ann Weir. Et d’ajouter: «Dans notre programmation, nous privilégions l’inclusion à la segmentation». La Directrice générale adjointe de l’organisation Canada FBM2020/2021 (FBM pour Frankfurter Buchmesse, soit Foire du livre de Fancfort) qualifie la littérature jeunesse canadienne de «créative, solide et unique». Un coup d’œil sur la bonne cinquantaine de nouvelles traductions vers l’allemand permet de lui donner raison et d’offrir une base pour une sélection d’autant d’albums ou d’autrices/auteurs que le Canada comporte de lettres.

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Le logo de l’invité d’honneur en 2020 et en 2021 et deux versions d’un même album, «Love you forever». (version anglaise à gauche et nouvelle version française à droite). (© CanadaFBM2020/2021, © «Love you forever», Robert Munsch et Sheila McGraw, Firefly Books Ltd,  © «Je t’aimerai toujours», Robert Munsch et Camille Jourdy, Éditions des Éléphants)

 

CANADA comme Cris

Quand on était seuls, de David A. Robertson et Julie Flett, Plaines, 2018

Voilà ce que les Canadiens appellent un livre jeunesse «autochtone». Quand on était seuls est écrit par un auteur cri et illustré par une artiste métisse crie, le groupe de «premières nations» le plus important du Canada. Cette littérature est censée permettre aux jeunes autochtones de lire des histoires ancrées dans leur culture et à tous les autres d’appréhender l’histoire plurielle du Canada. Quand on était seuls a même fait l’objet d’une fiche pédagogique, comme c’est souvent le cas des albums qui marchent bien au Canada. Le livre, qui a remporté le prix littéraire du Gouverneur général de 2017, a pour héroïne une grand-mère qui, enfant, a été envoyée dans un internat et privée de sa culture. David A. Robertson s’est inspiré des anecdotes racontées par son père, à qui il était par exemple interdit de parler sa propre langue maternelle – le cri – au pensionnat. Les messages pédagogiques politiquement corrects font rarement de bons livres mais ici le texte va à l’essentiel sans avoir peur de devenir poétique et les illustrations sont superbes. Superbe est également l’anecdote qui veut que la fille de David A. Robertson ait, après la lecture du livre, appelé son grand-père pour lui demander s’il pouvait lui apprendre la langue crie. L’auteur David A. Robertson et l’illustratrice Julie Flett ont un autre petit chef-d’œuvre à leur actif, une superbe déclaration d’amour de parents à leur enfant intitulée Little you, malheureusement pas traduite en français.

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Il n’y a pas photo: si kókom (grand-mère en langue crie) s’habille comme un arc-en-ciel, c’est parce qu’on le lui a interdit au pensionnat. (© «Quand on était seuls, David A.Robertson et Julie Flett», Éditions des Plaines)

 

CANADA comme Arsenault

La quête d’Albert, d’Isabelle Arsenault, La Pastèque, 2019

Parmi les nouvelles traductions d’albums canadiens vers l’allemand se trouve la première BD jeunesse québécoise à avoir raflé un Fauve au Festival de la bande dessinée d’Angoulême. La quête d'Albert d'Isabelle Arsenault est le deuxième tome de la série de «La bande du Mile-End». Le premier, L’oiseau de Colette, a reçu en 2018 le Prix jeunesse des libraires du Québec. Le «Mile End» est un quartier de Montréal où l’illustratrice a elle-même habité. Lors de son emménagement, elle avait trouvé le coin plutôt tristounet avant d’observer avec ravissement comment les enfants du quartier s’appropriaient l’espace et le transformaient en terrain de jeux. Le livre raconte de quelle manière l'envie d'Albert pour lire en paix, d'abord contrariée par son entourage, va finir par se propager comme un virus. Cette ode à l’amitié fera sans doute rêver les parents qui souhaiteraient avoir un enfant comme Albert, amoureux des livres.
Tant qu’on est à A comme Arsenault, à lire absolument: Jane, le renard et moi (La Pastèque, 2013), un formidable roman graphique avec une jeune héroïne amoureuse elle aussi des livres, mais de Jane Eyre, Parce que (Little Urban, 2019), un chouette album de Mac Barnett qui a réponse à tout et Capitaine Rosalie (Gallimard Jeunesse, 2018), les aventures d’une petite fille pendant la Première Guerre mondiale narrées par Timothée de Fombelle.

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Albert remporte un Fauve à Angoulême et transmet le goût de la lecture à son entourage tandis que Jane Eyre et un renard servent de bouées de sauvetage pour une jeune fille harcelée. (© «La Quête d’Albert», Isabelle Arsenault, La Pastèque, © «Jane, le renard et moi», Fanny Britt et Isabelle Arsenault, La Pastèque)

 

CANADA comme Nu

Tout nu!: le dictionnaire bienveillant de la sexualité, de Myriam Daguzan Bernier et Cécile Gariepy, Les Éditions du Ricochet, 2020

On pensait que dans le domaine tout avait déjà été dit. Eh bien non! Ce nouveau dictionnaire sur la sexualité et l’identité allie un contenu très complet avec une forme au goût du jour, entendez inclusive. Dans son premier livre, la journaliste Myriam Daguzan Bernier répond avec rigueur mais sans tabous aux nombreuses questions que se posent les ados. «J’ai obtenu si peu de réponses», explique l’autrice dans sa préface qui aurait rêvé adolescente d’«un discours déculpabilisant, ouvert et pas effrayant, qui laisse de la place pour être ce qu’on est ou ce qu’on veut être». Myriam Daguzan Bernier voulait faire un livre réconfortant et elle y est parvenue. Ricochet dirait même plus: réconfortant et amusant. Les dessins de Cécile Gariepy sont colorés et incroyablement ludiques, dès la couverture l’illustratrice dédramatise et donne envie d’ouvrir le livre. Inutile d’en dire davantage, regardez plutôt la vidéo Feuilles de chaîne que Ricochet a déjà consacrée à Tout nu!: le dictionnaire bienveillant de la sexualité.

 

CANADA comme Alligator Pie

Pourquoi parler d’un ragoût de crocodile peu connu des francophones? Parce que Ricochet peut aussi faire du journalisme people: Alligator Pie, le classique de littérature enfantine écrit par Dennis Lee et illustré par Frank Newfeld est l’album préféré de Justin Trudeau, le beau premier ministre du Canada. Publiée en 1974, l’histoire en vers est consacrée «livre de l’année» un an plus tard par l’association canadienne des bibliothèques. En 2005, l’album est distribué à un demi-million d’enfants dans le cadre de la campagne annuelle «Un livre pour moi» organisée par le Centre du livre jeunesse canadien et soutenue par le groupe bancaire TD. Les enfants qui entrent à l’école reçoivent le livre dans leur langue et les francophones découvrent donc une version de Ragoût de crocodile traduite pour l’occasion par Paul Savoie et illustrée par Rogé.

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Le classique «Alligator Pie» de Dennis Lee avec des illustrations de Frank Newfeld, la version française «Ragoût de crocodile» illustrée par Rogé et publiée par le Centre du livre jeunesse canadien et un «dictionnaire bienveillant de la sexualité» signé Myriam Daguzan Bernier. (© «Alligator Pie», Dennis Lee et Frank Newfeld, HarperCollins Publishers Ltd., © «Ragoût de crocodile», Dennis Lee et Rogé, Centre du livre jeunesse canadien, «© Tout nu!», Myriam Daguzan Bernier et Cécile Gariepy, Éditions du Ricochet)

Dans cette interview à radio Canada en 2011, Justin Trudeau qui n’est pas encore premier ministre et n’a encore que deux enfants (aujourd’hui trois) déclare son amour à Alligator Pie qui a marqué son enfance. La tourte à l’alligator lui aurait révélé son goût pour la poésie. Justin Trudeau dit adorer le rythme et l’humour impertinent du poème mais aussi son «côté canadien» avec de nombreuses références locales. Quant à la célèbre écrivaine canadienne Margaret Atwood, elle a dit que «le problème des rimes enfantines de Dennis Lee, c’est qu’elles sont inoubliables».

 

CANADA comme Marianne Dubuc

Au rayon des valeurs sûres du Canada, il y a l’autrice-illustratrice Marianne Dubuc qui a, en plus de vingt albums, prouvé son talent. Peu importe qu’elle crayonne un lion, un blaireau ou une souris-facteur, elle donne envie de caresser leurs doux pelages. Elle est devenue célèbre – et pas seulement au Canada – avec un imagier cartonné qui montrait ce qui se trouvait Devant ma maison, soit le monde entier. Son album La tournée de Facteur Souris publié par Casterman a été traduit dans une vingtaine de langues et si Ricochet devait recenser tous les prix reçus par Le lion et l’oiseau (La Pastèque, 2013, maintenant Éditions Album), L’autobus (Comme des géants, 2014, maintenant Éditions Album et La Martinière Jeunesse) ou Le chemin de la montagne (Comme des géants, 2017, maintenant Éditions Album et Saltimbanque), cet article serait aussi long que le fleuve Saint-Laurent. Pour ce qui est de l’actualité éditoriale et alors qu’en Allemagne c’est Le jardin de Jaco qui vient de sortir, en France les deux petits derniers de l’illustratrice sont Chez toi chez moi et 1,2,3 à l’école publiés par Casterman.

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Une amitié improbable entre un lion et un oiseau blessé et un autobus dont les passagers ne portent pas encore de masques: deux superbes albums signés Marianne Dubuc. (© «Le lion et l’oiseau», Marianne Dubuc, Éditions Album, © «L’autobus», Marianne Dubuc, Éditions Album)

 

CANADA comme Margaret Atwood et quelques Autres

Impossible de faire le tour de faiseurs de livres canadiens de talent en six lettres seulement, voici quelques-uns des A comme Autres pour conclure.

La plus connue, c’est sans doute Margaret Atwood même si ses servantes écarlates sont bien trop dystopiques pour un jeune public. Plus de dix ans avant de publier The Handmaid’s Tale, Margaret Atwood a écrit (et illustré!) un premier titre jeunesse (d’autres ont suivi) Tout là-haut dans l’arbre publié par Rue du Monde dans sa collection «Coup de cœur d’ailleurs».

La meilleure affaire, c’est Robert Munsch: entre 2010 et 2019, le roi des ventes au Canada, toutes catégories confondues, est Love you forever. Ce livre plutôt pour parents que pour enfants vient d’être réédité en français par les éditions des Éléphants avec de superbes illustration de la maman des Vermeilles Camille Jourdy. Robert Munsch est un phénomène: dans la liste des meilleures ventes de 2019 au Canada, 8 des 10 premiers titres sont de lui! Son classique très précurseur avec une princesse qui n’a plus de belle robe, qui sauve un prince avant de refuser de l´épouser, La princesse et le dragon, a été publié en français par Talents Hauts en 2005 (réédition en 2020).

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Le premier titre jeunesse d’une grande écrivaine, une princesse féministe de Robert Munsch et un monstre d’Élise Gravel: faites votre choix, tout vient du Canada. ( «© Tout là-haut dans l’arbre», Margaret Atwood, Rue du Monde, © «La princesse et le dragon», Robert Munsch, Michael Martchenko, Talents Hauts, ©«Je suis terrible», Élise Gravel, Alice Éditions)

Même si ce n’est pas très à la mode en ce moment, Élise Gravel aime tout ce qui est dégoûtant. Cela se voit dans des albums comme La tribu qui pue illustré par Magali Le Huche, mais Élise Gravel est surtout devenue la spécialiste des monstres rigolos et même des pommes de terre qui veulent se mettre au vélo.

Nettement plus dans l’air du temps est l’histoire d’un écureuil confiné qui s’appelle Frisson et qui porte bien son nom. Il ne quitte jamais son arbre parce que c’est bien trop risqué; le petit mammifère créé par Mélanie Watt a eu tellement de succès qu’il en est déjà à sa sixième aventure, un destin antagonique à son caractère angoissé. Une autre création de Mélanie Watt est un bedonnant chat appelé Chester, tellement sans gêne qu’il prétend être l’auteur de ses albums.

L’illustrateur québécois Rogé n’a pas seulement illustré la version française d’Alligator Pie (voir plus haut) mais aussi imaginé l’histoire du chien-saucisse Roger dont les frites (et non la poutine) jouissent d’un engouement planétaire. Le roi de la patate, publié en 2010 par Dominique et compagnie, vient d’être traduit en allemand. Mais Rogé est aussi l’auteur de jolis albums qui donnent la parole à des enfants qui n’ont pas l’habitude de l’avoir comme Haïti mon pays avec des poèmes d’enfants haïtiens ou Mingan mon village avec des poèmes d’enfants innus aux éditions de la Bagnole.

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Deux albums et une BD permettent de profiter de l’humour de Rogé, Jon Klassen et Guillaume Perreault. (©«Le roi de la patate», Rogé, Dominique et compagnie, © «Je veux mon chapeau», Jon Klassen, Milan, © «Le facteur de l’espace», Guillaume Perreault, La Pastèque)

Le prof de géométrie épatant, c’est Jon Klassen, l’illustrateur de la trilogie Cercle, Triangle et Carré de Mac Barnett qui vient de se voir attribuer le prix de littérature jeunesse allemand dans la catégorie album (pour la seconde fois). L’auteur canadien qui prétend être toujours étonné que ses livres puissent se vendre a atteint une notoriété internationale (et un premier prix de littérature jeunesse allemand) avec Rendez-moi mon chapeau (version canadienne de Scholastic) ou Je veux mon chapeau (version française hexagonale de Milan).

Le Canada aurait-il une affection particulière pour les facteurs? Après le célèbre Facteur Souris de Marianne Dubuc, l’illustrateur Guillaume Perreault a reçu une pépite à Montreuil pour sa BD Le facteur de l’espace, dont un deuxième tome est paru en 2019.

Enfin, signalons un album très canadien: l’histoire craquante – surtout en ce moment – d’un ours qui veut donner des câlins à tout le monde, L’ours qui aimait les arbres (pour la version canadienne chez Scholastic) et Gros câlin (pour la version française chez Bayard) de Nicholas Oldland.

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Une histoire d’ours forcément canadienne et les bons conseils d’une gouvernante de chiens. (© «L’ours qui aimait les arbres», Nicholas Oldland, Bayard, © «Miss Moon, wise words from a dog governess», Janet Hill Tundra Books)

Terminons par un coup de cœur absolu, les sages conseils d’une espèce de Mary Poppins pour chiens canadienne imaginée par Janet Hill. Mademoiselle Moon est la gouvernante de 67 chiens, autant dire qu’elle possède une fameuse dose de bon sens. Les éditions Marchand de feuilles ont publié en 2013 une version française de ce chef-d’œuvre malheureusement très difficile à trouver. Reste donc la version anglaise de 2016, Miss Moon, wise words from a dog governess, mais les illustrations de Janet Hill sont splendides et se passent de traduction. Les conseils de la gouvernante rousse tirée à quatre épingles mais qui n’a pas peur de se mouiller pourraient constituer une méthode d’épanouissement personnel. Mais ce livre serait sans doute nettement moins drôle et moins beau que «Miss Moon».

Le CANADA a plus de trois millions de lacs et semble être presqu’aussi riche en autrices et auteurs jeunesse… Ricochet se réjouit de replonger dans leurs albums dans une année.