Aller au contenu principal

Rechercher un article ou une interview

Coup de théâtre : Ricochet lève le rideau sur 16 livres jeunesse

À l’occasion de la Journée mondiale du théâtre, Ricochet a réalisé une sélection d’ouvrages en deux parties présentant l'art de la scène dans tous ses états... Bonne lecture !

Bibliographie théâtre

Première partie : sélection de pièces à lire, réciter, ou même jouer, seul ou entre amis !

1. Moi, canard, Ramona Badescu et Fanny Dreyer, Cambourakis, 2016
Théâtre dès 6 ans

Réécriture du Vilain petit canard, le conte d’Andersen, Moi, canard est un long monologue découpé en sept tableaux qui tracent une progression en dents de scie où alternent temps d’angoisse et rémission jusqu’à la révélation finale : Moi, canard, « pauvre chose prise dans le courant d’air du monde », je suis un cygne. La magie de ce livre est d’opérer un rapport texte et images très original. Chaque tableau est séparé du suivant par une représentation imagée réalisée à l’aquarelle comme une alternative au récit. En ouvrant ce livre, nous suivons deux lignes d’écriture, celle du monologue théâtral où l’on entend le héros raconter sa souffrance et celle du récit dessiné aux harmonies raffinées. Le dessin s’offre comme une amplification poétique ou dramatique du texte. Lorsque le cygne sort de l’œuf, la nature est d’une grande délicatesse, fleurs et feuilles s’exposent au regard comme dans un herbier mais lorsque le jeune oiseau échappe aux chasseurs, les scènes se colorent de vert sombre et de rouge sang. L’histoire peut donc s’éprouver en regardant les images mais c’est la lecture qui permet de saisir certains thèmes douloureux et complexes aux voix diverses, le racisme ordinaire lié à l’excuse de la surpopulation, l’exclusion font mouche : « nous sommes tant déjà où voulez-vous les mettre et ceux-là en plus encore ceux-là bon, pourquoi pas avec leur petit duvet blond si ohhhhhhh, si ahhhhhhhh mais lui le gris le grand le laid lui où est-ce qu’on va le mettre ? lui ? qu’on le donne au chat ! » L’avènement du cygne à l’issue d’un parcours très violent est pris entre scène de chasse et vie pantouflarde. Le jeune cygne doit assumer son destin. Leçon de vie, force poétique du texte, la violence des tableaux est comme un avertissement aux spectateurs. Fragilité, émotivité du dessin, la douceur de l’aquarelle est comme une caresse aux lecteurs. L’association des deux est magistrale. (DB)

Moi, canard
Illustrations intérieures de « Moi, canard » de Ramona Badescu et Fanny Dreyer, Editions Cambourakis (© Fanny Dreyer)

2. La tente, Claude Ponti, L'École des loisirs, 2012
Théâtre dès 7 ans

Au fond du jardin, une tente, la nuit. A l’ouverture du rideau, un peu assourdis, quelques bruits de voiture et un chien qui aboie disent que nous ne sommes pas très loin de la vie citadine. Mais quand même c’est la nuit, « noir profond ». Deux voix, Lui : Tu dors ? Elle : Oui… Lui : Tu dors ou tu es réveillée ? Elle : Je dors…. Sur ces bases tellement familières et simples, Claude Ponti développe avec un brio formidable tout son univers imaginaire, mi-merveilleux, mi-fantastique. Nous trouvons une bête méchante avec des yeux rouges et des dents qui piquent ; les « portes sauvages qui vivent dans les bois, qui hurlent à la Lune » et n’ouvrent sur rien, les « gros madaires à trois bosses », Cosmos le chien des voisins. Certaines trouvailles ou élans lyriques évoquent clairement des images qu’il affectionne dans l’illustration telle la fameuse porte sauvage déjà citée ou le port du masque quand les enfants jouent à se faire peur et qui évoque irrésistiblement les poussins masqués. La tente, le noir, la lampe de poche, permettent toutes sortes de jeux d’ombre, l’un(e) avec une lampe l’autre sans et autant de jeux de scène entre le dedans et le dehors de la tente ; un(e) dedans, un(e) dehors …. Dix-sept scènes inspectent les variations possibles sur le noir, la peur, le jeu, le bonheur d’avoir peur pour de rire. La maîtrise de Claude Ponti lui permet un style enfantin avec suffisamment de distance pour ne pas être bêtifiant avec quelques inventions sympathiques « je suis réveillée au milieu de la nuit par un trouillon. Je suis pas un trouillon », « chocottes à pattes » qui agrémentent le dialogue. Elle, Lui, c’est toi et moi, elles et eux, chacun de nous tous : l’universalité de la situation amuse les uns et touche les autres. Pas d’intrigue réelle dans cette pièce, tout juste un jeu d’enfants qui fait image, au sein de la grande nuit cosmique. Maman a dit « bonne nuit », on repartira du théâtre sur la pointe des pieds pour ne pas les réveiller. Du vrai théâtre pour petits et pour les grands qui peuvent revisiter leur enfance. Une petite merveille. (DB)

3. Avant la peur du loup, Véronique Herbaut, Syros, 2011
Théâtre dès 8 ans

Nous sommes dans une forêt. Le Vieux chêne, le Châtaignier et le Tilleul sont les doyens de la communauté des arbres. Le Peuplier, le Charme, le Saule, le Sorbier, le Bouleau et l’Erable sont les bavards, qui commentent abondamment le moindre événement ; enfin le jeune sapin représente la jeune génération, dont la vision d’avenir ne coïncide pas forcément avec celle de ses aînés.

Alors, pour ces immobiles, la venue d’un enfant, qui s’est perdu, qui n’a pas de téléphone portable, qui aime les chips et qui n’a pas l’air d’avoir peur d’être là, est une source inépuisable de réflexions et d’échanges.

Une belle occasion d’évoquer la place de la forêt dans notre société urbaine et technologique, son recul et son aménagement, et ce qu’elle était avant : un refuge, un danger, une source vitale d’approvisionnement.

Un joli texte, tonique, drôle et poétique à la fois, qui permet de faire jouer un grand nombre d’enfants. (CG)

théâtre2
« Avant la peur du loup » de Véronique Herbaut, et « CaRtastrophe ! » de Grégoire Kocjan (© Syros)

4. CaRtastrophe !, Grégoire Kocjan, Syros, 2011
Théâtre dès 8 ans

Voici la deuxième pièce que Grégoire Kocjan, comédien, auteur et musicien, publie dans cette collection dédiée au théâtre contemporain pour enfants. CaRtastrophe, c’est un jeu… de mots (ne pas oublier le R dans le titre), c’est un jeu de cartes, c’est un jeu de scène, un jeu pour s’amuser et pour rire. Sur scène, deux joueurs commencent une partie de poker. Ils tiennent des cartes à la main, mais sur la scène, de chaque côté, et derrière eux, il y a aussi des cartes comédiennes, qui bougent en fonction de ce que font les joueurs : elles représentent les cartes qu’ils ont en main et qu’ils assemblent ou écartent, et celles qu’ils piochent. Ces cartes comédiennes sont donc appelées à bouger souvent, selon les péripéties du jeu. Imaginez le bazar quand il s’agit de mélanger les cartes de la pioche ! Certaines d’entre elles ont un rôle plus important que d’autres : le joker, qui râle en coulisses parce qu’il ne sert à rien au poker, mais qui finit tout de même par entrer sur scène ; le roi de cœur qui a perdu sa femme et passe son temps à la chercher, ou bien encore l’as de trèfle qui incite les autres cartes à se révolter, estimant que les deux joueurs ne misent pas assez gros… Bref, une partie très animée car ces cartes-là sont bavardes, commères, vindicatives, frimeuses… On se demande même si elles ne seraient un peu humaines… La nouvelle proposition de Grégoire Kocjan est drôle et festive. Elle permet en outre de faire jouer et participer à ce poker grandeur nature un grand nombre d’enfants. Le plus difficile, assurément, est d’organiser le ballet des cartes sur la scène… (CG)

5. Je vois des choses que vous ne voyez pas, Geneviève Brisac et Nadja, Actes Sud Papiers, 2009
Théâtre dès 8 ans

Roy et Reine n’ont pas d’enfants et s’en désolent. Arrive finalement la petite Belle, enfant à laquelle ses marraines fées ont donné tous les dons. Mais la méchante tante Christiane lui prédit un drame à 16 ans, d’une piqûre de stylo. Et en effet, Belle se piquera, et deviendra dépressive, anorexique. Sa rencontre avec Prince, comédien d’une troupe itinérante, sa découverte du théâtre vont lui redonner goût à la vie. La première pièce de théâtre de Geneviève Brisac est évidemment une variation moderne autour de La belle au bois dormant. La quenouille est remplacée par le stylo, le sommeil par les troubles du comportement alimentaire, et le baiser par le théâtre (« thérapie » souvent conseillée à l’adolescence, d’ailleurs, et Belle écrira une pièce qui raconte sa propre vie). Prince, jeune premier un peu lâche, n’apparaît que dans quelques dialogues, le reste du temps écrasé par… sa maman avec laquelle il vit toujours ! Dans un détournement d’usages du genre du théâtre, un conteur et une conteuse annoncent et commentent l’action, mais avec des ingérences pleines d’humour. Les personnages ont de nombreux passages chantés aux rimes volontairement approximatives (écrits par Alice Butaud, ils s’intègrent avec beaucoup de naturel au reste du texte) qui doivent donner allant, fantaisie à la pièce quand elle est jouée. A l’écrit, les illustrations rondes et chaudes de Nadja sont absolument formidables, remplies de couleurs franches et mouvements expressifs. Je vois des choses que vous ne voyez pas est finalement un récit d’apprentissage, d’acceptation du passage à l’âge adulte, dans un emballage à la fois théâtral et merveilleux, classique et original : réussi ! (SP)

6. La rage des petites sirènes, Thomas Quillardet et Leslie Auguste, Actes Sud Papiers, 2018
Théâtre dès 9 ans

« Baie de Saint-Brieux (Côtes-d’Armor), Olive et Olga, deux sœurs sirènes, font leurs valises. Elles habitent sous l’eau, au creux d’un rocher couvert de coquillages et d’algues. Leur chat, qui a une queue de poisson lui aussi, s’amuse à faire des bulles dans un coin de la pièce. »

Le cadre spatio-temporel est posé, les personnages sont présentés et l’argument de la pièce est donné. Il ne reste plus au lecteur de cette création théâtrale qu'à savourer les dialogues qui suivront le départ des deux sœurs direction : « le monde » ! Olga, de tempérament plus téméraire et aventurier, a en effet réussi à convaincre sa sœur Olive, beaucoup plus casanière, de prendre le large, parce qu’après tout, souligne-t-elle, « tous les poissons bougent ! Tous les poissons s’en vont ». Dans ce voyage initiatique qui sera le leur, d’autres animaux marins (une bernique, une dorade, une anguille et un banc de harengs) sont là pour soutenir psychologiquement, coacher « physiquement » et aiguiller les deux sirènes. De rencontre en rencontre, ce voyage se transforme dès lors en véritable périple tant l’apprentissage qui en découle rend nos deux sœurs philosophes et sages.

Les échanges entre personnages auxquels donnent lieu cette pièce sont drôles, pétillants et touchants. Le détour par le merveilleux et le théâtre permet ainsi à Thomas Quillardet d’aborder de nombreuses thématiques, que nous pourrions qualifier de typiquement adolescentes, comme la peur de grandir, l’émancipation, la fratrie, la rencontre avec l’autre. La sincérité et la connivence des deux sirènes de cette pièce sont une ode à la joie, à l’amour et une invitation à la plus belle odyssée qui soit : la vie ! (HD)

théâtre3
« La rage des petites sirènes » de Thomas Quillardet et Leslie Auguste (© Actes Sud Papiers)

7. Anacoluthe ! : aventures au cimetière des mots oubliés, René Zahnd et Laurent Corvaisier, Actes Sud Papiers, 2019
Théâtre dès 10 ans

Dans un inter-monde, les commères Doña Patakès et Weï sont les gardiennes du cimetière des mots oubliés. Au service d'un maître étrange et craint, le nain Ternette !, elles trient et exécutent les mots qui disparaissent de la langue quotidienne. La première est aiguillonnée par le sens du devoir et la seconde par la plasticité d'un outil de communication bien fragile, bien périssable.

L'irruption de Tom, un collégien du XXIe siècle au langage mâtiné de globish, verlan et autres familiarités bien contemporaines, et sa confrontation avec Bénédicte, héroïne échappée d'un vieux roman, vont bouleverser leur quotidien.

René Zahnd écrit une aventure dont la langue est l'héroïne principale : sa désuétude, sa finitude, mais surtout ses bizarreries, ses créations burlesques dans la bouche de la mère Weï, sont autant de défis pour la lecture, la compréhension, la mémorisation et l'animation du texte par les acteurs et le metteur en scène. L'adresser à un public d'enfants, également. Proposer ce texte à une troupe de jeunes comédiens ? Pourquoi pas ! L'aventure devient alors promesse de beaux moments de rires partagés ! C'est un texte vivant et vivifiant, tonique !

Parce que le théâtre se lit aussi bien qu’il s'imagine, les illustrations de Laurent Corvaisier sont une figuration de l’esprit du texte : fantaisie, humour, lettres de l'alphabet éparpillées comme les feuilles d’un arbre en automne animent ses dessins qui ne sont pas des illustrations complémentaires mais des ponctuations poétiques colorées.

Une fable originale et pleine d'humour. (VC)

8. Kesta, Manon Ona, Editions Théâtrales, 2016
Théâtre dès 12 ans

Alors que Kesta se cache dans un passage souterrain afin de manquer la navette scolaire qui devrait chaque matin l’emmener au collège et l’en ramener le soir, il ou elle (puisqu’on ne connaît pas le sexe de ce personnage) fait la connaissance de l’Homme sans année, un sans domicile fixe passant ses journées à scruter un des murs du souterrain. De cette rencontre fusent des dialogues percutants dans lesquels les deux protagonistes confrontent leurs personnalités, leurs souvenirs, leurs présents. Par moments très proches, par moments diamétralement opposés, Kesta et l’Homme sans année, confrontant leurs solitudes et s’apprivoisant progressivement, font l’expérience de l’altérité et de l’amitié. L’irruption de C. qui a raté la navette viendra-t-elle perturber cet équilibre instable que les deux personnages avaient fini par trouver ?

Manon Ona signe avec ce texte une fable résolument moderne qui traite d’amitié (intergénérationnelle ou non) certes, mais également de discrimination et de solitude. Une fable résolument moderne, nous le répétons, tant sur le contenu que sur la forme. Dans le but de susciter l’émotion chez le lecteur et de réveiller sa conscience, la syntaxe est en effet bouleversée et la ponctuation a disparu. A travers ces bouleversements stylistiques et le portrait de personnages très émouvants, la dramaturge parvient à transmettre un message engagé très fort prônant la tolérance et la générosité. Deux valeurs fortes dont il est bon de rappeler l’extrême nécessité aujourd’hui. (HD)


Deuxième partie : l'image du théâtre dans la littérature jeunesse

  • Les histoires d'auteurs : une réflexion sur les coulisses de l'écriture théâtrale

1. Edmond, Alexis Michalik et Léonard Chemineau, Rue de Sèvres, 2018
Bande dessinée dès 10 ans

Edmond signe pour une pièce... dont il n'a pas encore écrit le moindre mot. Le stress arrive, l'inspiration aussi ! Commence alors l'écriture de Cyrano de Bergerac. Dès les premières pages, tout lecteur ne peut que frémir et s'angoisser pour le destin si incertain d'Edmond. Partageant à la fois sa vie de famille et sa vie professionnelle, le lecteur assiste, spectateur, aux péripéties qui forment la comédie de sa vie. Car les rebondissements sont rocambolesques, les quiproquos nombreux et, à chaque fois que la tête d'Edmond sort de l'eau, une nouvelle action retourne toute la situation. Cette bande dessinée se lit comme un spectacle et l'origine en pièce de théâtre se ressent dans la construction. Le rythme est soutenu tout du long, le rire ne quitte pas le lecteur et le résultat est époustouflant. Voilà une très belle adaptation, qui donne envie de relire ensuite les tirades de Cyrano, bien entendu. (DM)

théâtre4
« Edmond » d'Alexis Michalik et Léonard Chemineau, et « Lever de rideau sur Terezin » de Christophe Lambert (© Rue de Sèvres/Bayard Jeunesse)

2. Lever de rideau sur Terezin, Christophe Lambert, Bayard Jeunesse, 2015
Roman dès 13 ans

En 1943, Victor Steiner, dramaturge parisien à succès, est arrêté parce qu'il est juif et envoyé au camp de Terezin, en Tchécoslovaquie. Artistes, scientifiques et intellectuels y vivent dans des conditions difficiles, parqués en attendant un éventuel convoi vers l'est et la mort. Steiner est protégé par un officier SS, Waltz, grand admirateur de ses pièces et de la France en général. Une visite de la Croix-Rouge internationale est prévue dans le camp au printemps 1944. A cette occasion, Waltz commande à Steiner une pièce inédite qui tournerait autour du siècle de Louis XIV. Steiner, très perplexe face à sa bonne fortune, commence à broder une variation autour du parcours de Molière, tandis que les nazis s'activent pour rendre le camp présentable... Le dramaturge est alors contacté par le Conseil des Anciens de Terezin (une sorte de conseil municipal des prisonniers) : la représentation de la pièce sera aussi le moment d'une évasion des comédiens qui seront sélectionnés. La nouvelle complexifie le travail déjà délicat de Steiner.

Le sujet du roman est tout autant celui de la guerre et l'extermination des Juifs que celui du processus de création littéraire. La dureté des situations serait d'ailleurs presque contrebalancée par la magie de l'écriture, les hésitations et enthousiasmes de Steiner. Mais, bien que tourné vers son art, l'homme prend encore le temps de se préoccuper de ceux qui l'entourent, et les questions fictionnelles de théâtre s'entremêlent naturellement avec celles, bien réelles, de vie ou de mort. Christophe Lambert a réussi un roman impossible, un roman qui parle de pouvoir violent et de création gracile, de contrainte des corps maltraités et de liberté de l'esprit.

Et puis, les mises en abyme sont habiles : un auteur de romans met en scène un auteur de théâtre, qui écrit une pièce historique rappelant sa propre situation (Steiner/Molière versus Waltz/Louis XIV). « Oh que non, Jean-Baptiste, ne vous méprenez pas ; Votre art est souverain, plus encore que le roi. Le talent créatif, là est le vrai pouvoir ; Oubliez les mécènes, leur or, leur bon vouloir ! » (p. 439). Généreux, Christophe Lambert nous propose d'abord l'histoire de Steiner, à la fin ouverte, et ensuite la pièce de théâtre elle-même, in extenso. Suivis par un narrateur externe, les personnages sont très bien campés, riches et complexes (voir Waltz). Un ouvrage étonnant à découvrir. (SP)

  • Le théâtre et l'identité : la scène comme lieu d'expression et d'épanouissement

3. George, Alex Gino, L'École des loisirs, 2017
Roman dès 12 ans

George n'a aucun doute : elle est une fille. Le problème est que cela ne se voit pas au premier abord. Alors, elle a une idée : si elle parvient à jouer le rôle de Charlotte dans la pièce de théâtre de l'école, il est certain que tout le monde, surtout sa mère, verra enfin qu'elle n’est pas un garçon.

Sur ce sujet très sensible, l'auteur, eux-mêmes transgenres (au pluriel, car l'auteur se considère(nt) multiple), dresse(nt) une histoire toute en finesse. Petit pas par petit pas, le lecteur découvre la vie de George, et toute sa difficile intimité, grâce à une approche particulière de courtes scènes de la vie quotidienne. Le passage dans des toilettes, l’épreuve de la salle de bain, les discussions avec les proches... autant de moments-clés qui mettent l'enfant transgenre dans une grande souffrance et qui sont parfaitement retranscrits. Ici, dans ce roman publié en jeunesse, un grand optimiste est nécessairement constaté : certes le personnage souffre mais sa différence est très bien acceptée par sa meilleure amie et d'autres figures importantes du roman. Toute violence, si ce n'est intime, est ainsi épargnée. La narration prend aussi une courte place dans le temps et le lecteur se demandera forcément ce qu'il adviendra à George ensuite. Mais il est agréable d'avoir cette parenthèse de bonheur, presque dénuée de problèmes. Le jeune lecteur, concerné ou non, est ainsi judicieusement invité à réfléchir sur les émotions ressenties par George et à accepter chacun avec ses différences. Rares sont les romans qui traitent de cette thématique et George offre ainsi une belle opportunité d'aborder ce sujet fort et essentiel. Pour les lecteurs intéressés, on peut également leur conseiller Le garçon bientôt oublié ou le récent Celle dont j'ai toujours rêvé. (DM)

halmet
« Une fille nommée Hamlet » d'Erin Dionne (© Hélium)

4. Une fille nommée Hamlet, Erin Dionne, Hélium, 2013
Roman dès 12 ans

Pas facile de s'appeler Hamlet. A plus forte raison quand on est une adolescente qui rêve de se fondre dans la masse. Hamlet, affligée de parents professeurs et fous de Shakespeare, ne comprend pas la passion de ceux-ci pour l'auteur anglais : son père n'arrête pas de réaliser des maquettes du Globe (le fameux théâtre détruit et reconstruit à l'identique sur les bords de la Tamise à Londres) et sa mère s'habille comme une « super-héroïne de l'époque élisabéthaine, cape rouge bouillonnante et clochettes ». Et quand sa petite sœur Desdémone, enfant surdouée, arrête de suivre un enseignement adapté à la maison et la rejoint au collège, c'est carrément l'horreur. Hamlet doit faire office de babysitter et accompagner Desdémone dans les dédales de l'école. Ce n'est pas qu'elle n'aime pas sa sœur mais Hamlet a suffisamment de problèmes pour trouver sa place sans devoir en plus se faire du souci pour sa benjamine. La protagoniste s’accommode quand même de la situation surtout grâce aux messages intrigants que lui fait parvenir un admirateur anonyme qui s'amuse gentiment de son nom et utilise les métaphores porcines pour lui écrire (le diminutif de Hamlet est Ham qui veut dire cochon en anglais).

Et puis LE projet de la classe pour le semestre est dévoilé : il s'agit de monter une pièce de Shakespeare et c'est Hamlet qui est choisie pour jouer le rôle principal. Au début, elle met les pieds au mur, quand son enseignante lui demande de lire ses lignes. Elle essaie de le faire le plus mal possible et puis elle se prend au jeu et devient presque malgré elle une interprète éblouissante. L'école fait appel à ses parents pour donner des conseils et des explications aux élèves et Hamlet commence à comprendre leur passion communicative à travers les yeux de ses camarades fascinés.

Ce roman en trois actes et épilogue, comme il se doit, trace le chemin d'une jeune fille mal dans sa peau et sa famille. Comme souvent, il suffit d'un tout petit rien pour trouver sa place et son bonheur : une passion, un amour et voilà que même nos parents ne nous font plus honte !

Un roman à l'écriture enlevée à lire dès 12 ans. (VM)

  • Le théâtre de marionnettes, propice au développement d'un aspect plus sombre de l'art de la scène...

5. Zingarella, petite danseuse de bois, Manon Rozier et Leslie Umezaki, Le Sablier, 2013
Livre-audio dès 7 ans

Zingarella a les cheveux aussi rouges que le rideau du théâtre où elle se produit. Zingarella est une marionnette à fils. Ce qui fait sa grâce aussi bien que son point faible. Un jour, Zingarella tombe sur la scène ; ses fils se retrouvent tout emmêlés. Aussitôt, la marionnette est jetée dans un vieux coffre, au fin fond des coulisses. Zingarella découvre la dure réalité de la vie d'artiste : un jour, on vous aime ; un autre jour, on vous jette. C'est le premier message de cette histoire. Au fond de son coffre, Zingarella n'est pas toute seule, elle y retrouve d'autres marionnettes comme Zibeline, Puccinetto, Phélimène... Grâce à Cyranello et son fil invisible, la petite marionnette aux cheveux rouges va démarrer une nouvelle vie et nouer de solides liens. L'amitié et l'entraide portent également cette histoire racontée par Catherine Alias, sur une musique de Tchaïkovski. Le CD qui accompagne le livre permet d'apprécier la musique de Casse-noisette. Rien de statique dans les illustrations, qui sont pleines de vie, regards, mouvements et aussi de sensibilité. (PP)

zingarella
« Zingarella, petite danseuse de bois » de Manon Rozier et Leslie Umezaki (© Le Sablier)

6. L’homme qui parlait pour deux, Thierry Dedieu, Thierry Magnier, 2017
Roman dès 8 ans

Magicien de formation, Bob Zigomar se lance un jour avec passion et curiosité dans le métier de ventriloque. C’est ainsi qu’après s’être produit dans diverses salles de spectacle avec Pirouette et Michel, ses premières marionnettes, l’artiste apparaît sous les feux de la rampe avec Rascal, cette marionnette « flambant neuve » qui lui a été livrée dans une malle alors qu’il séjournait à l’hôtel. Le succès est rapidement au rendez-vous : pour gagner l’adhésion du public, Bob Zigomar fait le pari de l’improvisation. Les réparties de la marionnette font mouche, les bons mots s’enchaînent, le public est conquis.

Après 7 mois de tournée dans des salles combles, Bob observe diverses bizarreries concernant Rascal, bizarreries qu’il attribue d’abord à la fatigue. Il lui semble en effet que la chevelure de la marionnette est devenue plus épaisse, que ses ongles ont bossé, et Rascal commencerait même à dégager une odeur de sueur ! Des doutes gagnent le propriétaire de la marionnette quand celle-ci se permet de parler de façon autonome et de le « moucher » à plusieurs reprises lors d’un sketch. Ces doutes se transforment rapidement en peur quand en début de spectacle à la Roche-sur-Yon, les rôles s’inversent et c’est Bob qui ouvre la bouche et Rascal qui parle…

Dans ce nouvel opuscule de la collection « Petite Poche », Thierry Dedieu plonge son lecteur dans une nouvelle fantastique où l’invraisemblable, l’extraordinaire prend l’aval sur la réalité. L’auteur de ce texte parvient très rapidement à semer le doute chez son lecteur en peignant une relation plus que fusionnelle entre le ventriloque et sa marionnette. Grâce à un enchaînement implacable des aventures narrées, T. Dedieu observe et détaille comment la marionnette prend petit à petit le contrôle de celui qui le manipule.

Ce texte très bien ficelé qui vient rejoindre les récits étonnants et détonants de cette collection, laisse, l’on doit l’avouer, lorsqu’on le termine, des frissons dans le dos, et ce pour le plus grand plaisir des lecteurs ! (HD)

  • Les adaptations, qui permettent de découvrir, ou de redécouvrir les classiques du théâtre sous un nouveau jour

7. Juliette et Roméo, Yves-Marie Clément et Lorette Mayon, Seuil Jeunesse, 2009*
Roman dès 13 ans

Guyane, 1916. Juliette, la fille du directeur du centre pénitentiaire, doit épouser un homme qu’elle n’aime pas. Roméo, un bagnard, tombé fou amoureux d’elle. C’est réciproque. Mais comment vivre cette passion impossible ?

Transposer Roméo et Juliette dans un milieu autre que la pièce de Shakespeare est devenu désormais assez classique. La Guyane française sur fond de Première Guerre Mondiale… Il fallait quand même y penser ! Le choix spatio-temporel est évidemment dépaysant, et si l’auteur n’a pas prévu de glossaire, il éprouve le besoin de fréquentes notes de bas de page. On se laisse alors captiver par la découverte d’un pays luxuriant d’une part, par celle des réalités peu glorieuses du bagne d’autre part. Et ce contexte difficile se prête admirablement bien à une telle intrigue amoureuse basique. Elle respecte assez fidèlement l’originelle, jusque dans l’emploi des personnages secondaires, mais à l’exception notable de la toute fin. La passion de nos deux héros se raconte habilement en empruntant de nombreux traits d’écriture au théâtre – petite idée de l’auteur qui amène de la profondeur au roman. Ainsi, une voix off encadre l’histoire, à la manière d’un chœur antique. Le narrateur externe permet une prise de distance, il se contente de créer l’illusion théâtrale pour mieux laisser les sentiments éclater dans de courtes scènes ciblées. Il y a peu de monologues intérieurs, mais les personnages dialoguent souvent entre eux, dans un effet de stichomythie pour des répliques très romantiques (JULIETTE - Quand nous serons mariés, plus rien ne pourra nous séparer. ROMEO – Et peu importe ce qui nous attend. », p. 80). Une variation très plaisante et originale. (SP)

théâtre
« Juliette et Roméo » de Yves-Marie Clément et Lorette Mayon, et « Le nez de Cyrano » de Géraldine Maincent, Edmond Rostand et Thomas Baas (© Seuil Jeunesse/Père Castor Flammarion)

8. Le nez de Cyrano, Géraldine Maincent, Edmond Rostand et Thomas Baas, Père Castor Flammarion, 2017
Album dès 6 ans

Le nez de Cyrano, le célèbre, l’incontournable, est-il aussi connu des jeunes lecteurs ? La question peut en effet être soulevée et, grâce à cet album, l’on peut être certain que les jeunes lecteurs le connaîtront tout aussi bien que les adultes. Car, dans cet album, l’histoire d’Edmond Rostand est respectée. S'y trouvent ainsi : le nez gigantesquement ridicule, les comparaisons farfelues, les rimes musicales et, bien sûr, la tendre histoire d’amour.

De la première à la dernière page, le jeu des sonorités s’ajoute aux jeux de mots et une grande atmosphère théâtrale surgit à chaque réplique. Aussi, les illustrations, aux proportions démesurées, font jouer les couleurs pour attirer l’œil sur certaines parties du dessin : bien sûr, le nez rouge disproportionné, mais aussi la belle chevelure de Roxane ou les feuilles d’automne.

Ce Nez de Cyrano, intensément poétique et merveilleusement bien écrit, rend ainsi un bel hommage à l’œuvre d’origine et permet de la faire connaître à nos jeunes lecteurs d’aujourd’hui. Voici une très belle adaptation moderne, parfaitement bien pensée, réalisée et réussie. (DM)


Les rédactrices : Catherine Gentile (CG), Danielle Bertrand (DB), Déborah Mirabel (DM), Hélène Dargagnon (HD), Pascale Pineau (PP), Sophie Pilaire (SP), Véronique Cavallasca (VC) et Valérie Meylan (VM).


*Ce livre est désormais disponible aux éditions Le Muscadier.