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Christelle Dabos: sa saga est devenue une référence, deux historiennes lui disent leur déférence

À l’occasion de la sortie de La tempête des échos, le quatrième et dernier tome de La passe-miroir, deux doctorantes en histoire interrogent la spécialiste en histoires Christelle Dabos.

Nebiha Guiga, Marie-Astrid Hugel, Dominique Petre
2 décembre 2019

Nebiha Guiga et Marie-Astrid Hugel sont de jeunes chercheuses en début de carrière, deux doctorantes en histoire qui écrivent chacune une thèse sur un sujet pointu et ne devraient rien faire d’autre tant la charge de travail liée à un doctorat est immensément grande. Et pourtant… elles ont pris le temps de passer de l’autre côté du miroir avec les trois volumes de La passe-miroir imaginés par Christelle Dabos. Et elles ont adoré! À l'occasion de la sortie du quatrième tome (mais avant de pouvoir le lire), elles ont pu poser quelques questions à l’écrivaine qui a créé le monde fantastique des arches. L’écharpe était évidemment avec elles.

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1 + 3 = 4. Nebiha Guiga et Marie-Astrid Hugel ont lu les trois premiers tomes et se sont enrobées dans une écharpe (tricotée par la grand-mère de Nebiha!) avant d’interroger Christelle Dabos pour calmer leur impatience dans l’attente du quatrième. (© Dominique Petre, couverture de Laurent Gapaillard, © Gallimard)

Nebiha: Quand estimez-vous être devenue une écrivaine professionnelle et que cela signifie-t-il pour vous?
Christelle Dabos: Ça va peut-être paraître curieux, mais je ne me perçois pas comme «écrivaine professionnelle». En Belgique, où je vis, le statut d’auteur n’existe d’ailleurs pas. Ce qui m’a amenée à une situation contradictoire, car le montant des droits d’auteur que je reçois est suffisamment élevé pour être traité fiscalement comme des revenus professionnels! Mais dans les faits, si aujourd’hui je vis des ventes de mes livres, demain tout peut s’arrêter. Je n’ai aucun contrôle là-dessus, c’est une chance. À cela s’ajoute que, dans mon cas particulier, j’écris avant tout par passion et que je ne songeais même pas à être publiée au début. À aucun moment je n’ai senti un mouvement de bascule, à aucun moment je me suis dit: «Ah voilà, maintenant je suis pro».

Marie-Astrid: Comment organisez-vous en pratique votre travail d’écriture au quotidien?
Je n’organise rien. J’écris comme ça vient, quand ça vient. Il y a des périodes où je suis totalement immergée: je me mets au clavier dès le réveil. Il y a des périodes où je suis complètement à côté: les mots sonnent faux, les phrases sont poussives; là, je n’insiste pas. Dans tous les cas, je suis lente. Même quand je suis inspirée, je suis lente. J’aime m’imprégner d’une ambiance, cerner une psychologie. Et j’aime aussi entrecouper mes séances d’écriture de dessins-animés.

Nebiha: Comment avez-vous eu l’idée, très séduisante pour des historiennes, qu’une personne pouvait «lire» le passé d’un objet en le touchant des doigts?
Quand j’étais au collège, une émission dédiée au paranormal était diffusée sur TF1: Mystères. Je ne loupais aucun épisode et, avec l’esprit critique qui me caractérisait à l’époque, je prenais tout pour absolument vrai. Un soir, l’un des invités a expliqué qu’il pouvait visualiser l’histoire d’un objet en se concentrant dessus. Cela a produit une si forte impression sur moi que c’est ressorti quinze ans plus tard sous les doigts d’Ophélie.

Marie-Astrid: Créer un monde, ce n’est pas rien. Comment ne pas s’emmêler les pinceaux et rester conséquente avec ce qui a déjà été décrit? Votre maison d’édition vous aide-t-elle dans ce travail ou vos lectrices et lecteurs vous font-elles/ils remarquer des erreurs?
Les post-it. J’ai un logiciel, Scrivener, rien que pour m’aider à organiser mes idées: un tableau de liège sur l’écran et je peux créer, déplacer, modifier autant de post-it que je le souhaite. Ça m’aide déjà pour poser les premières bases d’un livre avant de l’écrire. Et comme l’écriture est une matière profondément vivante, je ne respecte jamais mon plan et j’ai continuellement de nouvelles idées qui remplacent les anciennes. Donc, voilà, les post-it sont mes amis. Et malgré eux, je ne suis pas infaillible.
Mon éditeur n’est jamais trop intervenu sur la cohérence de l’intrigue: il s’intéresse davantage à ce qu’il appelle «le fil de tension» (un concept que je cherche toujours à intégrer aujourd’hui) et à la fluidité de la langue. Non, les contradictions et incohérences, c’est mon lectorat qui les voit. Heureusement, j’ai des proches qui sont là pour lire le manuscrit avant parution et qui relèvent les erreurs les plus évidentes!

Nebiha: Comment construisez-vous le rythme de vos romans? Malgré des moments d’accélération il reste relativement lent et pourtant on ne s’ennuie jamais (sinon on ne les aurait pas lus plusieurs fois).
Ce qui est très drôle, c’est que je ne ressens pas cette lenteur. De façon générale, j’aime les films contemplatifs et les romans où le plus gros de l’action se déroule à l’intérieur des personnages. Je peux rester dans un train des heures sans rien faire d’autre que regarder par la vitre. Je ne m’ennuie jamais vraiment. Bref, je suis moi-même entièrement composée de lenteur. Donc je ne me rends pas compte que ce que j’écris peut être ressenti comme lent. C’est juste mon espace-temps à moi.

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Le stand de l’éditeur allemand Suhrkamp à la dernière Foire du livre de Francfort et une écrivaine qui garde les pieds sur terre malgré son succès international (© Dominique Petre, © Chloé Vollmer-Lo, Gallimard)

Marie-Astrid: Comment expliquez-vous le phénomène de La passe-miroir qui est devenu une vraie référence et surtout un succès phénoménal avec plus de 500 000 exemplaires vendus et des traductions dans 17 langues?
Justement, je n’explique rien. Je suis à la fois agréablement surprise et assez déconcertée. Quand j’ai commencé à écrire La passe-miroir, je ne songeais égoïstement qu’à mon propre plaisir. Une histoire qui, comme moi, n’a aucune vraie temporalité, qui ne s’intéresse pas aux modes, un peu désuète par certains aspects. Quand j’ai été repérée par Gallimard Jeunesse, je me suis dit que les jeunes ne s’y reconnaîtraient probablement pas. Cela me touche de découvrir autour de moi tant de petites Ophélie…

Nebiha: On retrouve dans vos romans les thématiques de l’illusion et de la destruction. Comment les avez-vous intégrées dans la narration et ces thématiques vous intéressent-elles particulièrement?
Si je devais associer un thème à La passe-miroir, ce serait celui des Apparences. Elles sont, dans mon histoire, systématiquement trompeuses. La première impression que produit un personnage n’est jamais la bonne. La deuxième pas toujours non plus. Et ça, c’est quelque chose qui me parle beaucoup. Un cancer, en 2008, a changé à jamais la relation que j’avais avec mon image: ça a été ma Déchirure à moi. Aussi, plutôt que de destruction dans mon histoire, je dirais déstructuration. Mon compagnon m’a fait remarquer que j’abîmais beaucoup mes personnages, mais que je ne les brisais jamais. La forme éclate, mais le fond, lui, demeure; et s’intensifie.

Marie-Astrid: Vos personnages sont humains même s’ils possèdent des pouvoirs particuliers. Comment avez-vous réussi à maintenir leur familiarité tout en leur donnant ce trait marquant qui les distingue?
Je ne mets pas les personnages au service d’une histoire. Je mets une histoire au service des personnages. Ce qui m’intéresse, ce qui me remue, quand j’écris, c’est davantage ce qui se passe à l’intérieur qu’à l’extérieur. Si j’attribue des pouvoirs aux personnages, j’aime voir dans quelle mesure ces pouvoirs sont des prolongements de leurs psychologies. Mieux: j’aime quand il y a un conflit au sein d’un même personnage, une cohabitation difficile entre son pouvoir et son être. Ophélie ne peut traverser les miroirs que si elle est capable de se voir telle qu’elle est. Thorn possède des griffes qu’il méprise. Et ce qui est plus passionnant encore à mes yeux, c’est de suivre leur évolution avec ce «bagage»-là.

Nebiha: Ophélie, par son travail dans les archives et le musée puis sa quête de la vérité, met à mal le mythe créateur de son monde. Comment avez-vous pensé ce rapport entre mythe, histoire et pouvoir politique?
Je me demande si je ne le tire pas un peu de mon père. Il s’est toujours passionné pour les énigmes historiques françaises comme le Masque de fer ou Rennes-le-Château. Quand on se frotte à ces mystères-là, il est souvent question de complots, de manipulations, de scandales, de secrets jalousement gardés par les plus hautes autorités. Oui, maintenant que j’y réfléchis, j’ai été indiscutablement imprégnée par ça!

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Deux des nombreux dessins de Camille Ruzé (https://camilleruze.com) inspirés de l’œuvre de Christelle Dabos (© Camille Ruzé)

Marie-Astrid: Ophélie est un personnage à la fois normal pour son monde et avec des capacités exceptionnelles pour révéler ce monde. Des historiennes seraient comblées de tomber sur des notes de personnes de ce type dans des archives… Sont-ce là les caractéristiques rêvées qui font d’Ophélie une bonne aventurière et une bonne conteuse de son univers?
Ophélie est ce que j’appelle un personnage en hibernation, au début de l’histoire en tout cas. Et pourtant, dès le premier chapitre, elle possède une curiosité qui la pousse à chercher des réponses. On va l’envoyer de force dans une contrée inconnue? Elle veut se documenter. On lui fait des dissimulations? Elle farfouille. Plus l’histoire avance, plus gros sont les mensonges et plus gros sont les mensonges, plus Ophélie a soif de vérité. Je n’ai moi-même pas pu m’empêcher de mettre des musées, des archives et des bibliothèques dans chaque tome: il faut croire que la mémoire collective me travaille!

Nebiha: Le quatrième et dernier tome de la saga vient de paraître. Êtes-vous contente de pouvoir passer à autre chose ou au contraire nostalgique du monde et des personnages que vous avez créés? Ou les deux?
Ce que je ressens est très difficile à mettre en mots. Cette nuit, par exemple, j’ai rêvé que j’écrivais une nouvelle histoire. C’était merveilleux, je me sentais grisée! Et soudain, au détour d’une page, Ophélie et Thorn ont réapparu. J’ai peut-être mis un point final à leur histoire, ils continuent de faire partie de moi. C’était peut-être un point-virgule…

Marie-Astrid: Sans vouloir divulgâcher le plaisir des lectrices et lecteurs… Y-a-t-il quelque chose que vous n’avez pas encore dit sur La tempête des échos et que vous pouvez révéler pour la première fois aujourd’hui à Ricochet à l’occasion de sa sortie?
Tout ce que je peux vous dire, c’est que dans ce tome, peut-être plus encore que dans les précédents, il ne faut jamais se fier aux apparences!


Pour aller plus loin...
Découvrez les avis de lecture des chroniqueurs de Ricochet sur les trois premiers tomes de La passe-miroir !
Tome 1: Les fiancés de l'hiver
Tome 2: Les disparus de Clairdelune
Tome 3: La mémoire de Babel


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