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Entre forêts et fjords, des bibliothèques boréales et de beaux «bildebøker»

Il fait froid et il neige? Tricotez des pulls et enfilez vos bottes pour suivre Dominique Petre dans une balade-découverte de bibliothèques et d’albums éclos dans un pays écolo: la Norvège.

Littérature jeunesse de Norvège
Dominique Petre
29 janvier 2020

«C’est le rêve que nous portons». Voilà la devise choisie par la Norvège, pays à l’honneur en octobre dernier à la Foire du livre de Francfort-sur-le-Main. Une citation issue du texte «Det er den draumen» du poète jardinier Olav H. Hauge, récité avec émotion par la princesse Mette-Marit lors de la cérémonie d’ouverture de la «Frankfurter Buchmesse». En douze lignes seulement, le poème promet que «quelque chose de merveilleux va arriver», «que la montagne va s’ouvrir» et «que les sources vont jaillir»… Comme on ne se refait pas, c’est dans la littérature jeunesse de ce pays d’explorateurs trop peu exploré que Ricochet est allé chercher ce «quelque chose de merveilleux». Et l’a déniché, dans des bibliothèques et dans des albums «made in Norway».

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La Norvège à l’honneur lors de la dernière Foire du livre de Francfort, un pays de trolls mais aussi d’autrices et auteurs jeunesses de talent, comme Kristin Roskifte qui a réalisé les visages (© Dominique Petre/Dominique Petre/Kristin Roskifte)

De grands Vikings blonds adeptes de «friluftsliv»
Autant être honnête: au moment de commencer ma randonnée dans le Grand Nord, les deux seuls auteurs norvégiens qui me viennent spontanément à l’esprit sont l’américaine Siri Hustvedt et le britannique Roald Dahl. Et mon idée des Norvégiens était un indiscutable stéréotype: de grands Vikings blonds propriétaires d’une cabane à la montagne/dans une forêt/à côté d’un fjord. Dans chaque cliché il y a une part de vérité puisqu’il a beaucoup été question de «friluftsliv» à la Foire de Francfort, un terme intraduisible qui dit la connexion privilégiée des Norvégiens avec la nature et le grand air. En Norvège, même de grandes villes comme Oslo – proclamée capitale verte européenne en 2018 – ­arrivent à rester proches de la nature. Les deux tiers de la ville sont constitués de forêts et d’espaces naturels et si l’on plonge dans son fjord, on risque peut-être encore de mourir d’hydrocution, mais plus de pollution.

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La section jeunesse de la future bibliothèque d’Oslo et un arbre planté dans le cadre de la «Future Library», un projet de l’artiste Katie Paterson (© Atelier Oslo/ Katie Paterson «Future Library» Bjørvika Utvikling Kristin von Hirsch)

Cet amour de la nature est-il compatible avec celui de la littérature? Il semble que oui, les Norvégiens lisant en moyenne 15 livres par an. Quels sont les pays qui peuvent en dire autant? Autre chiffre communiqué à Francfort qui donne envie de déménager tout de suite en direction du cercle polaire arctique: en Norvège, 76% des parents liraient au moins deux à trois fois par semaine des livres à leurs enfants.
Lorsqu’un roman norvégien est publié, l’Etat achète près de 800 exemplaires pour les redistribuer dans les bibliothèques du pays qui sont elles aussi écolos. La future bibliothèque publique d’Oslo, qui ouvrira ses portes au printemps 2020, produira moitié moins de CO2 que des immeubles comparables. Et une autre bibliothèque du futur pousse déjà dans une forêt de la capitale: le projet de l’artiste (écossaise) Katie Paterson prévoit d’accumuler 100 manuscrits qui ne seront édités que lorsqu’auront poussé 1000 arbres plantés dans les environs de la ville. En 2015, Margaret Atwood a été la première à remettre un manuscrit qui restera ainsi secret pendant 100 ans en attendant patiemment que la forêt ne se développe.

Une bibliothèque jeunesse interdite aux adultes
Au moins tout aussi intéressante pour Ricochet, la «Biblo-Tøyen-Bibliothek», également à Oslo, est un endroit interdit aux adultes qui a été proclamé «bibliothèque de l’année» en 2017. Son responsable, Reinert Mithassel, explique: «Nous n’avons pas demandé aux jeunes du quartier (plutôt défavorisé, n.d.l.r.) comment ils s’imaginaient une bibliothèque idéale, nous leur avons demandé dans quelle sorte de lieu ils se sentaient bien, de quoi ils rêvaient, où ils étaient heureux. Et leurs réponses nous ont permis de créer la bibliothèque».
Même si cela peut paraître étrange, Reinert Mithassel promet ne poursuivre aucun but pédagogique: «Nous voulons juste que les jeunes passent ici un bon moment». Et éventuellement prennent un livre sur une étagère entre les éléments très «cool» du décor comme un morceau de camion, une cabine de téléphérique ou des canapés «vintage».

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Pour pouvoir profiter des fauteuils et des cabines de la bibliothèque Tøyen, il faut avoir entre 10 et 15 ans. La princesse Mette-Marit et des enfants philosophent avec Jostein Gaarder dans le train qui les emmènent à la Foire du livre de Francfort (© Marco Heyda/Marco Heyda/Deutsche Bahn)

Arrivée à bord d’un train littéraire
Collant à l’image écolo d’Oslo, c’est à bord d’un train que les Norvégiens sont arrivés à Francfort. La princesse héritière Mette-Marit (qui n’aime pas l’avion) est une habituée du train: en tant qu'ambassadrice de la littérature norvégienne, elle voyage chaque année dans un «Literaturtog» ou train littéraire en Norvège. Son arrivée ferroviaire à Francfort a donné aux Allemands une belle occasion de médire en prétendant que c’était une grande première… qu’un train arrive à l’heure! Et comme une princesse en était descendue, il s’agissait assurément d’un conte de fées. Le véritable conte de fées avait eu lieu à bord du train, comme en ont témoigné les quelques journalistes qui avaient eu la chance de faire partie du convoi. À peine l’autrice Maria Parr (Cascade et gaufres à gogo, Thierry Magnier, 2009) avait-elle commencé à lire une de ses œuvres que la magie avait opéré: les écoliers présents dans le train étaient restés pendus à ses lèvres. Et quand Jostein Gaarder avait sorti la version anglaise de Je me demande (La Joie de Lire, 2014), les jeunes passagers s’étaient mis à philosopher avec l’écrivain sur Dieu, le monde et l’univers. Le voyage en train a donc permis à la délégation norvégienne de débarquer à Francfort de manière à la fois royale et littéraire.

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Un trou et un wc de troll trop grand pour «Tête de mule» de l’auteur-illustrateur Øyvind Torseter (© La Joie de Lire/Dominique Petre/La Joie de Lire)

Deux auteurs-illustrateurs norvégiens évidemment mis en avant
Quels sont les auteurs jeunesse norvégiens mis en avant à la plus grande Foire du livre du monde? Øyvind Torseter, évidemment: son album Le trou (La Joie de Lire, 2013) dans lequel le héros découvre un mystérieux «hullet» dans un mur de son nouvel appartement est un chef-d’œuvre d’ingéniosité et d’humour. Il reste inexplicable que le remarquable Les bras de papa sont un bateau écrit par Stein Erik Lunde, qu’Øyvind Torseter a illustré avec un théâtre de papiers découpés, n’ait jamais été traduit en français. Le livre aborde un thème délicat: si les bras de papa sont un bateau, c’est aussi parce que maman est morte. Et voilà une spécialité norvégienne également discutée à Francfort: l’absence de sujets tabous dans les livres pour enfants, caractéristique apparemment commune aux éditeurs et aux lecteurs du pays scandinave.

Øyvind Torseter a illustré des livres écrits par Håkon Øvreås (Maarron, Noirbert et Bleuclaire, La Joie de Lire) et il a écrit le roman graphique Tête de mule (La Joie de Lire, 2016) qui lui a permis de remporter le Prix allemand de littérature jeunesse 2018. Cette adaptation pleine d’humour d’un conte norvégien traditionnel ne se prend guère au sérieux, comme lorsque l’auteur montre son héros sur un wc bien trop grand pour lui – c’est celui d’un troll. Le drôle de personnage principal de cette histoire, une sorte d’homme-cheval, est aussi celui du Trou et du nouvel opus d’Øyvind Torseter qui porte nom de Mulysse (La Joie de Lire, 2018).

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Un homme heureux qui aime faire la cueillette dans les bois: c’est ainsi que se définit un des auteurs les plus innovants de Norvège, Stian Hole (© Albin Michel Jeunesse)

Autre grosse pointure parmi les bottes norvégiennes, Stian Hole est connu depuis le ras-de-marée international réalisé par un petit garçon prénommé Garmann qui préfère les brassards de natation aux pulls norvégiens. L’album raconte L'été de Garmann (2008) qui précède son entrée à l’école et il a raflé de nombreux prix, en Norvège mais aussi à Bologne, en Allemagne et en France (Prix Sorcières 2009, catégorie «albums»). Cet album graphiquement innovateur avec ses illustrations qui mélangent photos et dessins a été suivi par deux autres albums, La rue de Garmann (2008) et Le secret de Garmann (2011), tous traduits par Jean-Baptiste Coursaud pour Albin Michel Jeunesse.

Et deux autrices-illustratrices norvégiennes qui comptent

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Nils s’en fiche des genres et réclame une poupée Barbie, un papa immensément grand et un chien qui fait le beau : trois illustrations signées Mari Kanstad Johnsen (© Albin Michel Jeunesse/Cambourakis/Mari Kanstad Johnsen)

Du côté des femmes, Mari Kanstad Johnsen a récemment été invitée au premier festival bruxellois de l’illustration «Picture!». Son travail de fin d’études consacré à un cinéaste pionnier du fond des mers laissait présager un talent que l’on retrouve dès le premier album qu’elle a illustré, publié en 2013 par Albin Michel. Toute l’intrigue d’une histoire écrite par une autre Norvégienne, Kari Tinnen est contenue dans le titre: Nils, Barbie et le problème du pistolet. Dans un magasin de jouets, Nils, qui vient de fêter son anniversaire, préfère la Barbie au pistolet, au grand dam de son père. De père il est également question dans Mon grand papa, traduit en 2018 par Marie Valera pour Cambourakis, une maison d’édition qui fait un admirable travail de promotion de littérature jeunesse scandinave.

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De nombreux prix et un grand succès pour «Tout le monde compte» de Kristin Roskifte (© Kristin Roskifte/Casterman/Casterman)

Une autre illustratrice norvégienne qui a compté à la Foire du livre de Francfort est Kristin Roskifte, dont l’album Tout le monde compte a été publié par Casterman en 2019. Un petit garçon dans son lit, deux promeneurs dans la forêt… jusqu’à 7,5 milliards d'humains sur la planète! Dans ce livre, on compte donc, mais surtout on observe avec ravissement les illustrations de cette jeune autrice-illustratrice qui est aussi codirectrice de la maison d'édition jeunesse norvégienne Magikon Forlag.

Légendaires explorateurs norvégiens
Du côté de la Norvège légendaire contrée d’explorateurs, en revanche, petite déception à la Foire de Francfort, rien de bien nouveau dans les documentaires sur ce thème. L’haletante course dans l’exploration du pôle Sud entre Roald Amundsen et Robert F. Scott a été contée par Sylvie Baussier dans un livre sorti cent an après l’aventure (La course au pôle Sud: Amundsen et Scott, Oskar Editions, 2011).

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Se sentir comme Roald Admundsen dans un des musées d’Oslo consacré aux explorateurs et refaire la traversée du Kon-Tiki grâce au captivant carnet de voyage d’Eric Hesselberg (© Nasjonalbiblioteket/Dominique Petre/Editions Glénat/Editions Glénat)

Quant à l’épopée du radeau «Kon-Tiki» dans l’océan Pacifique en 1947, rien ne vaut le passionnant album (sorti aux éditions Julliard en 1952 et réédité par Glénat en 2003) écrit et dessiné par Eric Hesselberg, un jeune architecte norvégien lui-même à bord de l’embarcation qui avait relié le Pérou à la Polynésie en 101 jours. Le captivant carnet de voyage dépeint l’équipée de six aventuriers qui affrontent risques et périls sans jamais perdre ni leur sang-froid, ni leur humour.
La lecture de cette sorte d’ancêtre du roman graphique, tout comme celle des albums des autrices et auteurs norvégiens d’aujourd’hui suffit pour que le rêve décrit par le poète jardinier Olav H. Hauge se concrétise quelque peu et que la Norvège tienne sa promesse de moments merveilleux.


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