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Damien Tornincasa: «Le métier d’éditeur est un travail d’équilibriste»

Fondateur des Éditions du Croche-Patte, à Lausanne, Damien Tornincasa nous raconte son quotidien et dévoile les coulisses d’un métier atypique, passionnant et exigeant.

Vignette article Damien
Véronique Kipfer
28 mai 2026

Il était une fois un amoureux des livres qui, après avoir valorisé le travail des auteur⸱rice⸱s et illustrateur⸱rice⸱s francophones, lança sa propre petite maison d’édition. Non, ce n’est pas la phrase d’introduction d’un roman, mais celle qui résume le mieux un parcours professionnel tout aussi captivant: celui du lausannois Damien Tornincasa. Depuis trois ans, en effet, ses Éditions du Croche-Patte publient des ouvrages pleins de délicatesse et aussi originaux qu’esthétiques, destinés à «faire gentiment trébucher les idées reçues» et favoriser la réflexion des jeunes lectrices et lecteurs.

Une histoire coup de cœur

Mais comment choisit-on le tout premier titre, qui va permettre de faire découvrir au public l’identité de sa maison d’édition? «J’ai contacté Nathalie Wyss en 2023 et je lui ai dit que j’aimais beaucoup ses livres. Elle m’a alors proposé le manuscrit du Facteur, et quand je l’ai reçu, je me suis dit que tout était aligné: mon grand-père a été facteur à vélo durant toute sa vie!» D’abord peu désireux de publier un roman, Damien Tornincasa a vite changé d’avis et réfléchi avec l’autrice aux illustrations qui accompagneraient le récit. «On voulait des dessins doux, qui puissent faire écho au thème de l’amitié entre le facteur et Tom, un jeune garçon passionné de montgolfières. Nathalie Wyss m’a alors parlé de sérigraphies de Candice Willenegger, en me demandant ce que j’en pensais. C’est la première fois que Candice dessinait pour un livre jeunesse, mais j’ai trouvé joli ce duo d’autrice confirmée et d’illustratrice débutante.»

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Le début d'un beau voyage... «Le facteur», premier titre des éditions du Croche-Patte, a permis de lancer une aventure que l'on espère durer longtemps encore ! (© éditions du Croche-Patte)

À quelques semaines de l’impression, Nathalie Wyss a proposé une reliure et un façonnage différents de ceux prévus au départ. «Je lui ai dit: tu vas faire exploser le budget! Mais elle a réussi à me convaincre, et je suis très content du résultat, paru il y a un an. Je ne suis jamais contre le fait de changer d’avis, si la situation s’y prête. Car je pense que quand on campe sans cesse sur ses positions, on risque de finir par publier des choses attendues.» Âgé de nonante-cinq ans, son grand-père a été l’un des premiers à lire le roman, «et il a été très touché», souligne l’éditeur avec émotion.

Des années de travail

Autre situation, mais une même capacité de remise en question pour Damien Tornincasa, et un résultat tout aussi remarquable pour le second livre, Polo le plot. Publié en octobre dernier, ce dernier raconte la surprenante histoire d’un plot de chantier, qui rêve de devenir jouet de plage. «J’ai reçu le manuscrit de Line Viera et David Delcloque par mail. Je reçois tous les jours beaucoup de propositions de livres et je ne favorise pas forcément ce genre de partenariat, car je trouve qu’on prend de grands risques en collaborant avec quelqu’un dont on ne connaît pas la manière de travailler.»

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Polo, un plot peu ordinaire pour inciter petit⸱e⸱s et grand⸱e⸱s à croire en leurs rêves (© éditions du Croche-Patte)

Mais trouvant le récit très «croche-pattiesque», et très intéressé par le texte poétique de l’autrice et par l’approche visuelle de l’illustrateur, il contacte ce dernier. «David Delcloque est graphiste et plasticien, et il aime photographier des plots de chantier auxquels les humains ont apporté un changement: graffiti, déguisement, dessin, etc. Il a lancé son projet de livre à vingt-deux ans, et en était déjà à la version vingt-cinq quand il me l’a envoyé. On a imprimé la version trente-deux...» L’artiste a réalisé toutes les illustrations lui-même, en utilisant des calques pour chantier et des plaques d’agence de communication, oranges d’un côté et brunes de l’autre, qu’il découpe et dispose pour créer son histoire. «Le blanc est obtenu en grattant les plaques au cutter, c’est un travail de fou! Quant à Line Viera, c’est lui qui l’a choisie pour les textes d’accompagnement.»

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L'illustrateur David Delcloque et l'autrice Line Viera lors du vernissage de l'album à la libraire L'étage à Yverdon. À droite, «Polo» coup de cœur d'un libraire (© éditions du Croche-Patte, © Line Viera)

Même par visioconférence – l’illustrateur vit à Boulogne-sur-Mer, l’autrice à Nîmes -, le courant passe immédiatement, au point que les «quelques jours» demandés pour réflexion se transforment en à peine une heure. «Ça a été une jolie collaboration, résume Damien Tornincasa. Et ce livre correspond tout à fait à ma ligne éditoriale, puisqu’il souligne l’importance du regard qu’on porte sur ce qu’on considère comme insignifiant. C’est le regard des enfants, cette aptitude qu’ils ont à être curieux et à tout trouver intéressant.»

Un livre entre rêve et humour

Désormais aussi distribués en France par le biais de Myosiris - «un service de diffusion qui couvre la Nouvelle-Aquitaine, et qui a des valeurs proches des miennes, comme par exemple de ne pas détruire les livres s’ils sont retournés par les libraires» -, les deux ouvrages viennent d’être rejoints par un tout nouveau titre: Les ailes, écrit par Sylvie Neeman et illustré par Pierre Pratt. «J’avais envie depuis longtemps de collaborer avec cette autrice, et quand elle m’a soumis son manuscrit, je l’ai accepté dans la journée. J’ai adoré ses personnages farfelus, le ton léger, un peu humoristique, et le questionnement autour de la surconsommation et de l’utilité de chaque chose.» Car le livre raconte l’histoire d’un homme qui, venu flâner dans une brocante un peu magique, déniche une paire d’ailes…

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Après lecture de cet album poétique et malicieux, vous ne rentrez plus dans une brocante sans cherchez une paire d'ailes du coin de l'œil ! (© éditions du Croche-Patte)

Alors que l’ouvrage vient d’être publié, le prochain est déjà en travail: «Ce sera un livre conçu par Catherine Louis. Elle a déjà publié plus de cent trente livres, mais c’est le premier projet pour lequel elle crée à la fois les illustrations et le texte.» Son titre de travail? Moi, quand j’étais petite. C’est un projet auquel elle réfléchit depuis plusieurs années, dans lequel elle raconte des épisodes de son enfance avec des cailloux illustrés. Elle me l’a montré pour me demander mon avis, et on a décidé de travailler ensemble et de le publier d’ici cinq mois.»

Jonglage entre les tâches

Car Damien Tornincasa a décidé de publier deux livres par an, l’un au printemps et l’autre en automne. Cela lui permet de travailler chez LivreSuisse, où il a commencé il y a quelques mois en tant que chargé de projets, tout en jonglant avec les multiples tâches incombant à sa responsabilité d’éditeur: choix des ouvrages, mais aussi du papier et du format, gestion de la création du livre et de la publication, promotion auprès des journalistes et influenceurs, et sur les réseaux sociaux, présence lors de festivals et salons du livre et organisation de dédicaces et rencontres - «C’est souvent lors des manifestations que le livre se vend le plus»-, gestion des stocks - «Un livre a une durée de trois mois en rayons, mais notre responsabilité est de le faire vivre le plus longtemps possible». Sans oublier la recherche de fonds, qui représente une grosse partie de son travail: «J’ai reçu un petit héritage de ma grand-mère, qui m’a permis de me lancer. Mais c’est très difficile de publier sans aides publiques ou privées. C’est pour cela que plusieurs de mes proches se sont rassemblés pour fonder une association, Les Ami⸱e⸱s des Éditions du Croche-Patte, qui permet d’assurer cette recherche. Mais ses membres vont aussi créer un comité de lecture, proposer des soirées thématiques et promouvoir à la fois nos publications et la littérature jeunesse en général. C’est passionnant de pouvoir mettre tout cela en place!»

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De presse en presse : que ce soit lors de l'impression ou pour accompagner le livre auprès des médias et du public, Damien Tornincasa s'investit avec passion à chaque étape du parcours (© Sylvie Neeman, © Pia Schnurr © Marino Trevisani)

Des expériences contrastées

Et pourtant, son parcours aurait pu être tout autre: «Je ne savais pas vraiment que faire à l’époque, et je me suis lancé dans des études de Lettres par défaut, explique-t-il. J’avais choisi l’italien, parce que je l’avais déjà étudié les années précédentes, et le russe, en me disant que ça n’allait pas me plaire.» Mais surprise, cette branche le passionne finalement tant qu’il continue jusqu’au Master, tout en effectuant en parallèle un stage aux éditions L’Âge d’Homme, «qui publiaient alors énormément de traductions d’ouvrages en langues slaves». «Entrer dans les bureaux, c’était comme être plongé dans un film. Il y avait une sorte d’effervescence, une émulation, et je me souviens même d’un éditeur qui déclamait régulièrement de la poésie dans les couloirs.»

Ce premier plongeon inspirant dans le monde de l’édition le pousse à partir à Toulouse pour effectuer un Master 2 dans cette branche, consistant en six mois de cours et six mois de stage. Là-bas, c’est la déception: le travail en maison d’édition – dont il taira le nom -, ne répond pas à ses attentes. «Il y avait des tensions autour des salaires, et les demandes des auteur⸱rice⸱s et illustrateur⸱rice⸱es n’étaient pas respectées. C’était aussi un éditeur qui publiait majoritairement des hommes. J’ai demandé pourquoi, et on m’a répondu que les femmes ne savaient pas écrire. Finalement, ce stage a quand même été formateur, car j’y ai vu tout ce qu’il ne faut pas faire en édition. Et je me suis dit que c’était clairement le modèle que je ne voulais pas suivre...».

La littérature jeunesse, un univers méconnu

De retour en Suisse, Damien Tornincasa décide d’élargir ses connaissances du monde du livre. Il frappe à la porte de l’Institut suisse Jeunesse et Médias, à Lausanne, et demande s’ils cherchent un stagiaire. «Il s’est avéré que oui, et j’ai été engagé le jour même!». S’ensuivent huit ans de travail passionnant et diversifié à Ricochet: «Je n’avais pas du tout idée de la créativité et de l’inventivité du livre jeunesse quand je suis arrivé, s’émerveille-t-il encore aujourd’hui. J’ai découvert un univers encore très méconnu, et ai immédiatement eu envie, moi aussi, de mieux le faire découvrir au grand public.»

Après le départ de sa responsable, il prend la tête de Ricochet et y insuffle son désir de valoriser encore davantage la diversité sous toutes ses formes: culturelle, de genre, psychique, physique… «Je trouvais important de travailler dessus, car cela permet d’ouvrir tous les possibles, pour les enfants concerné⸱e⸱s mais aussi pour celles et ceux qui ne le sont pas.». En parallèle, il continue de développer la mise en lumière de la littérature jeunesse suisse: «Comme les Belges, nous avons parfois de la peine à exister sur la scène francophone. Mais on a beaucoup de chance de bénéficier de cette plateforme pour promouvoir les publications suisses, et en particulier romandes.»

Livres en pagaille

- Quel est le titre qui a marqué votre enfance?
Sans doute les histoires du Prince de Motordu, de Pef, qui m’ont donné le goût des calembours, paronymes comiques et autres jeux de maux… mots, pardon!

- Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans un livre, au niveau sensoriel?
Ma réponse est assez classique, mais ce qui me plaît, c’est l’odeur de l’encre, la caresse du papier (si possible épais) sous les doigts et le plaisir d’avancer «physiquement» dans le livre en tournant ses pages.

- Un⸱e illustrateur⸱rice dont le dessin vous touche particulièrement?
Difficile à dire, tant le monde du livre jeunesse compte d’artistes talentueux! J’avoue avoir un faible pour les images de Mariachiara Di Giorgio. Son album La nuit de la fête foraine (en collaboration avec Gideon Sterer, Les fourmis rouges, 2020), est un immense coup de cœur. 

- L’ouvrage que vous lisez et relisez?
Antigone, la version de Jean Anouilh, que j’ai découvert à l’adolescence. Depuis, j’ai relu (et revu, au théâtre) cette histoire de pouvoir et de rébellion à de nombreuses reprises, avec toujours le même frisson. Je me rends compte que mon exemplaire n’est plus dans ma bibliothèque: cela arrive souvent à mes livres préférés, que je prête volontiers. Je finis par oublier à qui… et ce n’est pas grave. Il faut que les textes circulent!

- Celui qui vous fait le plus rire?
Tous les livres qui utilisent l’absurde (ceux de Beckett ou Ionesco, par exemple). 

- Et le plus rêver?
Les albums sans texte sont, à mon sens, d’excellents support à la rêverie et au vagabondage mental. Pour les adultes, je recommande le fameux Là où vont nos pères, de Shaun Tan. Pour les plus jeunes, ce serait Le petit barbare, de Renato Moriconi ou La vague de Suzy Lee. 

- Un souvenir particulier lié aux livres?
Printemps 2020. Le monde est à l’arrêt à cause d’un satané virus. À la place de cyber-apéros (c’est tout de même tristounet de trinquer devant son ordinateur…), je propose à une amie de faire des séances de lecture à voix haute par écrans interposés. J’opte pour un roman de Gilles Leroy et elle pour un classique de la littérature ado: Qui es-tu Alaska? de John Green. Semaine après semaine, nous nous retrouvons pour partager quelques chapitres. Je garde de ces moments un souvenir fantastique (et j’associerai toujours la voix de Miles – le héros du livre – à celle de mon amie)! En tant qu’adulte, on a peu d’occasions d’écouter des histoires, c’est pourtant si agréable!

- Quel ouvrage auriez-vous aimé éditer vous-même?
Tous les livres d’Adrien Parlange! Il a un rapport à la matérialité du livre que je trouve génial, et toujours surprenant.

Au fil des années naît l’envie de lancer sa propre maison d’édition. «J’avais décidé de le faire l’année de mes trente ans, mais 2021 s’est avérée n’être vraiment pas la période idéale, avec le Covid! Cela m’a au moins permis de réfléchir tranquillement à mon projet et de me poser toutes les questions nécessaires.» 

Une discussion entre ami⸱e⸱s l’aide à trouver le nom de son entreprise, et on connaît la suite...

Depuis trois ans, ses journées sont encore plus longues, ses tâches innombrables, mais Damien Tornincasa carbure à la passion et aux échanges positifs. «Il y a une bienveillance incroyable et beaucoup d’entraide entre les éditeurs et éditrices de livres jeunesse, s’émerveille-t-il. Je discute souvent avec les fondatrices des éditions Askip et de La petite chaise, qui ont un peu plus d’expérience que moi et sont toujours de bon conseil. On s’invite aussi régulièrement à nos événements respectifs, c’est précieux de pouvoir collaborer.»

L’importance d’être bien entouré

Il souligne d’ailleurs la nécessité pour un éditeur de «s’entourer de gens compétents». Ainsi, il a choisi avec attention la relectrice et correctrice Mathilde Ceylan, les imprimeurs de La Buona Stampa au Tessin, mais aussi Tessa et César, le couple des «Bandits» qui s’occupe du graphisme des ouvrages - mais pas seulement. «On a aussi créé le logo, expliquent-ils lorsqu’on leur rend visite dans leur joli atelier lausannois. On voulait quelque chose qui ait une identité, mais avec lequel on puisse aussi jouer, dans l’idée d’un set de différents éléments à assembler.» Résultat: une bulle contenant le nom des Éditions du Croche-Patte, à laquelle on peut adjoindre différents couvre-chefs et membres inférieurs: jambes, pattes ou même tentacules!

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Un logo multiple pour des combinaisons infinies : les Éditions du Croche-Patte savent montrer des facettes variées et audacieuses à chaque nouvelle publication ! (© Véronique Kipfer, © éditions du Croche-Patte)

«Plus j’avance, et plus je me rends compte que le métier d’éditeur se fonde sur une quantité de relations interpersonnelles, remarque Damien Tornincasa en souriant. Tout pas effectué l’est avec quelqu’un d’autre: les écrivains, les illustrateurs, les graphistes, les imprimeurs… J’ai souvent la tête bien remplie à la fin de la journée, après tant de discussions!». Mais de tempérer: «Parfois, j’entends dire que certains auteurs ou autrices ne sont pas contents du choix des illustrations qui accompagnent leur texte. Certains n’osent même pas montrer le livre après publication! Pour ma part, je trouve important que tout le monde soit content du résultat. Même si cela implique une succession de compromis positifs, et que cela représente un constant travail d’équilibriste.»

Ceci n’est pas un roman, mais une belle histoire de partages, de respect mutuel et d’amitiés...

À découvrir: editions-du-croche-patte.ch

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