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Passer la Journée internationale des droits des femmes avec Caroline Stevan et son album «Citoyennes!»

C’est la chance qu’a Dominique Petre, qui accompagne aujourd’hui l’autrice suisse dans deux écoles[1]. Elle a voulu en faire profiter les lectrices et lecteurs de Ricochet et a posé à Caroline Stevan quelques questions en amont du 8 mars 2022.

Dominique Petre et Annaëlle Zollinger
8 mars 2022

Est-il encore nécessaire, en 2022, dans un monde d’après «#metoo», de publier un album sur l’histoire du droit de vote des femmes? Évidemment que oui, surtout si l’objet, tout en restant sérieux, fait le pari de la légèreté et s’adresse à toutes et tous de «9 à 199 ans», comme le précise la quatrième de couverture. Dans Citoyennes!: il était une fois le droit de vote des femmes (éditions Helvetiq), la journaliste franco-suisse Caroline Stevan et l’illustratrice lettone Elīna Brasliņa retracent de manière passionnante l’histoire de celles qui se sont battues pour pouvoir obtenir une voix. Plus de 2 500 exemplaires de l’album se sont vendus dans les versions française et allemande, des traductions en anglais et en coréen sont en cours. Si aujourd’hui, Journée internationale des droits des femmes, il fallait voter pour un livre féministe grand public, deux femmes auraient de bonnes chances de se faire élire: Caroline Stevan et Elīna Brasliņa.

Dominique Petre: Caroline, vous allez passer une bonne partie de la Journée internationale des droits des femmes 2022 avec des adolescentes et adolescents, lors de rencontres scolaires. Est-ce un exercice 1) dont vous avez l’habitude?
2) que vous appréciez?

Caroline Stevan: Je ne dirais pas que j’ai l’habitude mais je suis déjà intervenue dans quelques classes en Suisse, auprès d’adolescent·e·s de 12-13 ans. J’ai également eu des échanges avec des jeunes lors de séances de dédicaces dans des salons, comme à Montreuil, à «Lire à Lausanne» ou au «Livre sur les quais» début septembre à Morges où a eu lieu le lancement du livre.

Chaque fois, ces échanges ont été enrichissants et je les ai énormément appréciés. C‘est toujours intéressant d’entendre le point de vue d’une lectrice ou d’un lecteur de la jeune génération, d’autant que c’est d’abord à elles et eux que j’ai voulu m’adresser avec ce livre.

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Caroline Stevan en dédicaces, une double-page avec la «boîte à outils des suffragettes» et la couverture du livre (© Caroline Stevan privé, © Elīna Brasliņa, Helvetiq, © Elīna Brasliņa, Helvetiq)

Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre? Pourquoi avoir opté pour un album? Et comment s’est fait le choix de l’illustratrice Elīna Brasliņa?
Un des déclics, comme je l’explique au début du livre dans une lettre à mes deux filles, s’est fait lors la grande grève féministe de 2019 en Suisse. J’ai senti que mes filles devaient être avec moi ce jour-là pour manifester, même si j’ai dû justifier leur absence à l’école. Leur père était également présent, convaincu par la cause. Nous avons bricolé des pancartes avec des slogans comme: «D’habitude on range, aujourd’hui on dérange». Cette journée, véritable raz-de-marée violet qui a déferlé sur la Suisse, a été un moment extrêmement fort. J’ai senti qu’il fallait transmettre à la jeune génération l’histoire de la conquête des droits des femmes, à commencer par le droit de vote.

Le choix de l’album s’est fait naturellement au vu du public ciblé. Mon éditeur, Hadi Barkat de la maison Helvetiq, m’a proposé de travailler avec Elīna Brasliņa qui est lettone mais qui maîtrise parfaitement le français et pouvait donc lire mon texte. Son travail, notamment des illustrations inspirées de photographies, ou d’autres qui s’apparentent à de l’infographie, m’a beaucoup plu. Dans Citoyennes! elle est parvenue à rendre les époques et les femmes vibrantes.

Une histoire mondiale du droit de vote des femmes… Est-ce que cela n’avait pas déjà été fait?
À mon grand étonnement non, en fin de compte je n’ai pas trouvé grand-chose de comparable. Des histoires existaient au niveau national, or il m’importait d’ouvrir l’horizon sur la diversité des causes et des styles. Je voulais parler de personnages historiques des quatre coins du monde, la Française Olympe de Gouges, l’Allemande Angela Merkel mais aussi la Saoudienne Loujain Al-Hathloul, la Brésilienne Bertha Lutz ou la Chinoise Qiu Jin. Et je voulais expliquer le long chemin parcouru, mais aussi les progrès qu’il reste à accomplir.

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Caroline Stevan manifeste avec ses filles, une double-page dénombrant 26 cheffes d’État et de gouvernement dans le monde et trois exemples de premières au féminin (première ministre, présidente, parlement majoritairement féminin) (© Elīna Brasliņa, Helvetiq ©, Elīna Brasliņa, Helvetiq, © Elīna Brasliņa, Helvetiq)

Comment expliquez-vous qu’en Suisse le droit de vote des femmes soit intervenu si tard (1971, et encore, à l’exception de huit cantons alémaniques)?
Il est vrai que nous ne faisons pas partie des meilleurs élèves de la classe [rires]. La frise historique dans notre livre montre des tentatives de pays très précurseurs comme la Suède en 1718. Pour le droit de vote, les premières à le conquérir sans condition ont été les Néo-Zélandaises en 1893, notamment grâce à la ténacité de Kate Sheppard, qui avait réalisé une pétition géante de 270 mètres de long que les suffragettes ont enroulée autour du bâtiment où siégeaient les députés. Un buste de Kate Sheppard orne encore aujourd’hui les billets de 10 dollars néo-zélandais. À côté de cela la Suisse ne fait pas bonne figure… J’ai été abasourdie d’apprendre que jusqu’en 1988, une femme mariée ne pouvait, en Suisse, ouvrir un compte en banque sans l’aval de son époux. Inimaginable!

Il y a peut-être une explication à ce retard mais ce n’est pas une excuse; la Suisse est le seul pays où c’est un vote populaire qui a permis le droit de vote féminin. Il était donc nécessaire de convaincre tout le corps électoral – des centaines de milliers d‘hommes et non une poignée de parlementaires.

Ce 50e anniversaire du droit de vote des femmes en Suisse, en 2021, aura au moins servi de prétexte à sortir ce livre! [rires].

Escargot roulant, pétition géante enroulée autour d’un bâtiment… Les femmes font-elles preuve de beaucoup d’humour et d’imagination pour s’émanciper ou est-ce une impression due à votre sélection?
Évidemment, j’ai tenu à montrer des exemples audacieux, courageux ou inspirants mais c’est vrai que les femmes se sont battues «avec leurs armes». Souvent elles ne pouvaient pas se permettre de se mettre les hommes à dos puisque leur destin à elles reposait dans leurs mains à eux. Généralement, elles commencent par des actions plutôt pacifiques, même si certaines, constatant que cela ne fonctionne pas, deviennent parfois plus radicales et violentes, comme Emmeline Pankhurst en Grande-Bretagne.

Je raconte dans l’album comment la Française Louise Weiss, avec les compagnes de son association «La femme nouvelle», distribue des chaussettes aux sénateurs accompagnées d’un petit mot: «Même si vous nous donnez le droit de vote, vos chaussettes seront raccommodées». C’est à la fois très fin et très malin car à l’époque, il y a une vraie angoisse des hommes que les femmes qui s’occupent de politique négligent les tâches ménagères. Dans un tel contexte, distribuer des chaussettes montre effectivement une bonne dose d’humour et un certain don pour l’organisation de «happenings».

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La Suisse à la traîne: Antoinette Quinche et un escargot géant défilent en 1928, le buste de Kate Sheppard sur les billets de banque néo-zélandais et des exemples d’arguments contre le vote des femmes que l’on retrouve «à toutes les époques et en tous lieux» (© Elīna Brasliņa, Helvetiq, © Reserve Bank, Nouvelle-Zélande, © Elīna Brasliņa, Helvetiq)

Ce que vous montrez aussi, c’est que souvent, leur lutte pour l’égalité entre femmes et hommes s’inscrit dans un combat plus général pour un monde plus juste.
Oui, Olympe de Gouges vole au secours des plus pauvres, Huda Sharawi s’engage pour l’indépendance de l’Égypte, Lucretia Mott soutient les esclaves. On retrouve cette multiplicité des causes avec le mouvement écoféministe aujourd’hui, par exemple.

Les hommes ne sont pas entièrement absents de votre livre, vous citez aussi des féministes de l’autre sexe.
Quelques-uns, oui, comme le célèbre mathématicien et philosophe Nicolas de Condorcet qui a pris des positions révolutionnaires pour son époque. Il fallait être bien courageux, au XVIIIe siècle, pour réclamer l’accès à l’éducation des filles ou expliquer qu’aucune démocratie n’existera vraiment tant que les femmes n’auront pas le droit de vote. L’économiste et philosophe britannique John Stuart Mill fait encore plus fort, puisqu’il interroge le principe même de nature féminine. Une question encore d’actualité, or Stuart Mill est né en 1806!

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Impressionnant: des affiches d’un autre temps (la première inspirée d’une œuvre réalisée par Donald Brun en 1946) et des différences de salaire encore actuelles (© Elīna Brasliņa, Helvetiq, © Elīna Brasliņa, Helvetiq, © Elīna Brasliņa, Helvetiq, © Elīna Brasliņa, Helvetiq)

Et aujourd’hui?
Je montre comment, une fois élues, les femmes continuent à être traitées différemment, elles sont souvent réduites à leur apparence et doivent davantage se battre pour être prises au sérieux. Mais l’histoire va dans le bon sens: une Illustration d’Elīna Brasliņa montre une carte avec les 26 cheffes d’État et de gouvernement de la planète en juin 2021. Le nombre de ministres femmes et de gouvernements paritaires augmente.

Il reste cependant de nombreux chantiers: les différences de salaires qui restent injustifiées, tout comme la répartition inégale des tâches ménagères ou de celles liées à la vie de tous les jours avec des enfants. Il y a aussi le problème de la langue utilisée: si notre langage façonne notre manière de voir le monde, alors il faut le rendre plus égalitaire pour favoriser une société plus juste.

La lutte va être longue à mener car le sexisme aujourd’hui se cache aussi dans des détails qui n’en sont pas, dans une culture façonnée par le patriarcat: pourquoi, spontanément, sert-on le verre de vin à monsieur et l’eau minérale à madame? Pendant le premier confinement, j’ai vu des gels hydroalcooliques verts nommés «desinfector» pour les garçons et roses nommés «petites princesses» pour les filles. Avec cela, on place immédiatement les uns dans une position active et les autres dans une posture passive. Mais je reste optimiste: lorsque j’ai visité le parc du Musée olympique de Lausanne, ma fille m’a fait remarquer le grand nombre de sculptures de champions par rapport à celui de championnes. Son observation m’a fait plaisir, je me suis dit que je lui avais passé le flambeau.

Propos recueillis par Dominique Petre

Pour aller plus loin...

La Suisse au féminin. Le droit de vote des femmes, d’Evelyne von der Mühll, Camille Pousin et Jonfen, uTopie, 2022
Documentaire, dès 12 ans

Droit de vote des femmes
Couverture et image intérieure de «La Suisse au féminin. Le droit de vote des femmes» (© éditions uTopie)

Ce documentaire propose de passer en revue les étapes que les Suissesses ont dû franchir, à vitesse d’escargot, pour obtenir le droit de vote. Les autrices Evelyne von der Mühll et Camille Pousin nous présentent les figures importantes qui se sont battues pour le précieux sésame, et nous expliquent les différents mouvements sociaux et politiques qui ont rythmé la lutte de 1868 à 1971. Ainsi, on découvre ou redécouvre au fil des pages des personnalités telles qu’Émilie Kempin-Spyri (1853-1901), Émilie Gourd (1879-1946), Iris von Roten (1917-1990) ou encore Antoinette Quinche (1896-1979) ; des femmes dont l’engagement actif dans diverses associations féminines et le combat sans relâche sont inspirants encore aujourd’hui.

Le texte, écrit de manière factuelle sans être rébarbatif, loin de là, nous mène au travers des grands moments de l’Histoire (Première et Seconde Guerres mondiales, grève de 1918, etc.), des mentalités et philosophies, et autres absurdités juridiques qui ont rendu la tâche si ardue pour les Suissesses. Des petites notes précisent certains termes, chose bienvenue pour les plus jeunes et pour celles et ceux qui ne connaissent pas bien le système politique suisse.

Les illustrations de Jonfen, avec leur touche d’humour, permettent d’aérer le texte et de visualiser tant les femmes qui ont mené ce combat que les obstacles qui se sont dressés sur leur chemin (on se permettra de rouler les yeux en voyant les affiches contre le droit de vote des femmes qui paraissent aujourd’hui surréalistes).

Ce petit ouvrage est un parfait compagnon à Citoyennes! bien qu’il puisse tout à fait se lire seul. Il plaira à celles et ceux qui veulent plonger un peu plus en détail dans les raisons qui ont poussé la Suisse à tant tarder à accorder ce droit à ses citoyennes.

Annaëlle Zollinger


[1] Ce 8 mars 2022, Caroline Stevan rencontre des élèves de l’École européenne et du Lycée français Victor Hugo (dans le cadre des «auteurs et autrices à l’école», en collaboration avec l’association de parents UPEA) de Francfort, en Allemagne. Invitée par l’Institut français Frankfurt et le Consulat général de Suisse à Francfort, Caroline Stevan est également intervenue le 7 mars 2022 dans la librairie «Weltenleser».

Auteurs et illustrateurs en lien avec l'interview

Caroline Stevan

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