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«Nos livres décrivent de manière poétique des faits réels». Entretien avec Ariadne Breton-Hourcq et Laurence Lagier, plasticiennes et autrices

Plus que des livres illustrés, Ariadne Breton-Hourcq et Laurence Lagier portent le projet d’une grammaire particulière où signe et geste accomplissent un rêve d’enfant. Issues chacune d’une formation supérieure en art, elles ont également été marquées par la peinture et la calligraphie chinoise qu’elles ont étudiées dans la région de Shanghai. Elles sont aussi très intéressées par la pensée de l'espace dans la culture japonaise. Avec trois albums au catalogue des éditions MeMo, elles déroulent le long fil d’une recherche sur le signe, la couleur et le temps.

Véronique Cavallasca
2 juin 2022

Je les rencontre dans leur appartement lumineux du centre-ville marseillais, un après-midi où le soleil fait scintiller les fantaisies des façades de l’autre côté de la rue. Sous l’œil attentif de Laurence Lagier, Ariadne Breton-Hourcq dispose quelques planches devant moi.

Couvertures de «Olive et grand jardin», «Sous le soleil» et «Tête-Bêche» (©MeMo)
Couvertures de «Olive et grand jardin», «Sous le soleil» et «Tête-Bêche» (©MeMo)

Véronique Cavallasca: Votre travail d’illustration est une savante composition entre graphisme et couleur. Le traitement de la couleur a beaucoup évolué depuis le premier titre que vous avez co-signé toutes les deux. Comment travaillez-vous sur la mise en couleur?

Ariadne Breton-Hourcq (ABH): C’est simple: l’une dessine en noir et blanc, l’autre dessine en couleur. Je commence par travailler l’ensemble des double-pages en traçant au critérium des formes vides avec un normographe et j’organise de nombreux espaces blancs que Laurence pourra investir. Laurence complète ces pages en y dessinant avec de la couleur, très librement. Elle apporte beaucoup de fantaisie, entre autres parce qu’elle n’aborde pas forcément les dessins dans leur ordre chronologique et que sa connaissance du contenu reste un peu lointaine. Tout en respectant le sens de l’histoire, elle crée des événements graphiques qui viennent l’enrichir et qui en ouvrent le sens.

En tant que plasticiennes, nous avons commencé à travailler sur les premiers albums très librement, sans grande connaissance des contraintes techniques liées aux procédés d’impression, à la quadrichromie et aux tons directs. Après deux albums et un travail en étroite collaboration avec notre éditeur et son photograveur, nous commençons à mieux maîtriser les paramètres d’impression. Nous savons qu’il est impossible de retrouver avec précision les teintes des originaux et que l’image qu’il faut considérer avant tout, est l’image imprimée.

Notre dernier livre, Olive et le grand jardin (MeMo, 2021), porte sur les nuances de vert et de bleu que l’enfant découvre tout au long du récit. Il a été pensé à partir du dessin d’un plan de jardin à la française que j’avais conçu pour un projet de puzzle. J’ai repris les surfaces vides qui apparaissaient entre les chemins de ce jardin, j’ai choisi  un vert pour chaque forme et fait passer un oiseau de l’une à l’autre. Le vol de l’oiseau trace des circuits que l’enfant peut suivre du doigt. Le texte accompagne ce parcours dans un large bandeau jaune en bas de page.

Jardin à la française, ABH
«Olive et le Grand Jardin»: jardin à la française (©A.B-H.). Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

Le nombre des verts, treize au départ, a été réduit à neuf pour s’adapter aux contraintes de la quadrichromie. En écho à ce premier nuancier de verts, nous avons ensuite choisi neuf bleus. Les deux nuanciers sont présentés sur les pages de garde. L’enfant peut ainsi s’amuser à retrouver les teintes découvertes au fil de la lecture.

Laurence Lagier (LL): Pour le bandeau de texte, nous voulions une couleur qui tranche, une couleur claire et tonique. Nous avons pensé à un jaune fort qui se situe dans la lignée des deux albums précédents. Cette bande de couleur donne l’impression que le livre a été trempé dans un bac de peinture. Il souligne le format panoramique du livre et accentue sa lecture paysagée.

ABH: Le choix du bandeau jaune était aussi une façon d’introduire le soleil aux côtés de la terre et du ciel. Il est surprenant que cette couleur occupe le bas des pages alors que les enfants placent le soleil toujours en haut, mais  dans la culture chinoise, le jaune est aussi la couleur de la terre. Ce choix a été fait en dernier lieu. Le livre était devenu un inventaire de verts et de bleus auquel il était bon d’ajouter un peu de chaleur. Tout est une question d’équilibre.

Olive est un album sur la couleur et les nuances. De l’exploration des verts, on est passé à celle des bleus par le biais de l’inventaire des nuages, né de la vision qu’avait Laurence du voyage de l’oiseau. Le ciel envahissait la surface et se remplissait de nuages. Ces nuages étaient si réels et si variés que nous avons cherché à retrouver leurs  noms. Nommer les nuances permet de prendre conscience de la diversité des choses et de s’en émerveiller. Il en va du nom des verts comme de ceux des nuages, ou encore, de la sonorité des adjectifs qualificatifs.

Enfant, j’étais ennuyée et déçue par l’univers coloré qui m’entourait, mis à part les peintures des musées bien sûr. Dans l’habillement ou l’architecture, je retrouvais toujours le même vert, le même bleu, le même rouge et le même jaune. Leurs rapports me semblaient durs et froids. Les teintes intermédiaires étaient absentes et certaines associations proscrites, comme celle magnifique, du vert et du bleu.

Dans cet univers coloré réduit, quelques fenêtres se sont ouvertes toutefois. Je me souviens très précisément d’une institutrice de maternelle qui nous a proposé de peindre des fleurs de prunier... blanches sur du papier blanc. C’était sublime! À quatre ans, on est déjà sensible à cette finesse-là.

LL: En fait, la nécessité de la couleur n’est pas toujours une évidence. Pour Tête-bêche (MeMo, 2018), le noir et blanc me semblaient s’imposer. Entre les dessins, beaucoup d’espace restait à investir par les enfants. L’ensemble n’était saturé ni de signes, ni de couleur, laissant ainsi le blanc de l’espace jouer tout son rôle dans la composition de l’image. L’idée était de donner envie au lecteur de poursuivre les images sur le livre lui-même, peut- être en couleur, mais pas forcément.

Tête-Bêche: Bêcher
«Tête Bêche»: bêcher (© A.B-H., L.L.). Cliquez pour agrandir.

La couleur doit intervenir sans écraser le dessin. Dans Sous le soleil, il y a des détails infimes que la mise en couleur ne doit pas éclipser mais révéler. La couleur est un éclairage qui sert à isoler des motifs, comme ce loir dans la page de l’été, ou chacune des quatorze limaces super voraces dans la page du printemps.

Sous le soleil : limaces voraces
«Sous le Soleil »: les limaces super voraces (© A.B-H., L.L.). Cliquez pour agrandir.

Elle peut aussi simplement dessiner des formes parmi les formes déjà identifiées. Trois couleurs dont un jaune, ont été choisies pour chaque saison. Elles interviennent légèrement et ponctuellement, pour souligner certains éléments et créer du rythme. J’ai utilisé des feuilles de couleur transparentes dans lesquelles j’ai découpé de minuscules formes et de grandes surfaces colorées qui se superposent parfois au trait. J’ai choisi également d’utiliser certaines  chutes parce qu’elles proposent d’autres types de formes, plus inattendues, moins désirées. C’est en travaillant aux côtés de Katsumi Komagata, que j’ai pris goût à cette manière d’observer et de composer avec l’imprévu.

Sous le soleil: Hiver
«Sous le Soleil»: hiver (© A.B-H., L.L.). Cliquez pour agrandir.

Dans Olive est le grand jardin, j’ai utilisé des crayons de couleur et travaillé plus particulièrement la matière. M’inspirant de la technique du sfumato, j‘ai noyé les contours dans une vapeur légère pour suggérer l’humidité de l’air et les ambiances propres aux nuages.

Olive et le grand jardin : sfumato
«Olive et le grand jardin»: exemple de sfumato (© A.B.-H, L.L.). Cliquez pour agrandir.

ABH: Proposer des variations de matières avec une même couleur, c’est encore une autre façon d’aborder la nuance. En maniant ses crayons, Laurence donne à la couleur une matérialité qui peut évoquer parfois des tissus, de la soie ou du coton, ou bien aussi des brumes, du givre, des fibres, de la glace, du sucre, du sucre glace.

Les matières vont chercher leur source dans une mémoire enfouie. Ce qu’elles suggèrent est stimulant pour l’esprit car c’est lui qui touche, quand la main, elle, caresse toujours le même papier.

C’est un livre sur la couleur, c’est aussi l’histoire d’un oiseau: comment choisissez-vous entre documentaire et fiction?

ABH: Nous n’avions pas ces catégories en tête en abordant le premier livre. Personnellement, je n’avais jamais réalisé que cette distinction, appliquée au cinéma et à la littérature, concernait aussi les albums pour enfants. J’ai  toujours considéré que toute image portait en elle, à la fois de la poésie et des informations sur le monde.

Nos livres décrivent de manière poétique des faits réels. Ils montrent des choses vraies aux côtés d’autres qui dérapent vers de l’incroyable. Nous choisissons de susciter le rêve en provoquant l’imagination plutôt que de nous  situer dans une exactitude et une clarté de sens. Le plaisir de l’étonnement ouvre sur tous les possibles, dans des  directions que nous ignorons nous-mêmes. Nous proposons à l’enfant des portes qu’il va ou ne va pas pousser.

Lorsque le sens n’est pas arrêté, l’esprit travaille activement à combler et inventer. La confusion gêne les adultes qui ont besoin de fixer les choses, plus que les enfants qui sont à l’aise avec  l’inattendu et adorent la surprise.

Tête-bêche est un imagier qui évoque le cycle annuel de culture de la terre et invite à la travailler d’une façon douce et respectueuse, afin d’œuvrer avec elle plutôt que contre elle. Au moment du choix des verbes à illustrer, la lecture de La révolution d’un seul brin de paille de Masanobu Fukuoka[1], a orienté l’album vers une sensibilisation aux rapports harmonieux de l’homme et de la nature. Cette recherche s’est poursuivie dans Sous le soleil (MeMo, 2019). Le sujet, sérieux, ne nous a pas empêchées de trouver un ton poétique et de permettre à l’imagination de se laisser aller, drôlement.

LL: Quand Sous le Soleil a été primé à Bologne dans la catégorie «Fiction», ce fut une surprise de constater que l’imaginaire l’avait emporté sur le documentaire. Pour nous, les deux restent intimement liés.

Il y a également beaucoup de poésie dans votre technique de dessin. Vous établissez même une es pèce de grammaire de formes sur la quatrième de couverture dans Tête-bêche et Sous le soleil, car chacun de vos dessins se rapproche de l’idée de signe. Quel était votre projet en élaborant un tel lexique?

ABH: Dans Tête-bêche et Sous le soleil, les mots ont précédé l’image. Un choix de verbes, un lexique et de courts poèmes, ont servi de base à la création du dessin en noir et blanc.

A l’inverse, dans Olive et le grand jardin, ce sont les dessins en noir et blanc qui ont précédé la création du texte. Mais ce dernier a dû encore être retravaillé après l’intervention en couleur de Laurence, afin de pouvoir y intégrer ses inventions déroutantes.

Pour ce qui est du signe, mon approche est étroitement liée à l’apprentissage de l’écriture chinoise. J’ai abordé les caractères les uns après les autres, comme le font les enfants chinois, méthodiquement, trait après trait, pour les assimiler comme on répète une danse. C’est ce plaisir que proposent les pages en noir et blanc de Tête-bêche avec leurs dessins construits par agglomération de formes géométriques.

Tête-Bêche : le bêche
«Tête Bêche»: une bêche (© A.B-H., L.L.). Cliquez pour agrandir.

Le normographe peut paraître un outil inattendu en matière d’imagination. Pour moi, c’est une référence au dessin technique, une inspiration mécanique. Pourquoi un tel choix?

ABH: C’est un outil qui m’était étranger et que Laurence utilise beaucoup. L’idée de le lui emprunter s’est imposée par rapport à la géométrie du jardin à la française évoqué précédemment. Je souhaitais créer des personnages tout plats, à disposer sur le puzzle. Les jardiniers, expressifs et dynamiques, sont apparus spontanément et m’ont séduite immédiatement. Ce sont eux qui ont lancé la création de l’album Tête-bêche, qui a lui-même donné naissance à l’album Sous le soleil.

Quant à Olive et le grand jardin, il s’est développé parallèlement, à partir du plan du jardin.

Tête-Bêche : personnages
Personnages de «Tête-Bêche» (© A.B-H., L.L.). Cliquez pour agrandir. 

C’est vous Ariadne qui rédigez le texte, très souvent sous une forme poétique, en vers métrés et rimés. Pourquoi une telle exigence pour un texte, à plus forte raison lorsque l’ouvrage est plus documentaire que fictionnel?

ABH: La première raison est sans doute liée au fait que raconter des histoires ne m’intéresse pas. C’est la vision qui est première chez moi et je trouve que la poésie est partout où l’on pose son regard, y compris dans les images que l’on pourrait croire les moins poétiques, comme les images scientifiques.

Le texte m’intéresse pour sa musicalité. Celui d’un album pour jeunes enfants est destiné à être lu à voix haute, il faut donc rechercher une certaine fluidité, et surtout du rythme qui est ce que l’enfant intègre en premier lieu.

L’enfant est très exigeant sur le respect des intonations et des pauses, parce qu’elles correspondent à la trace émotionnelle créée lors des toutes premières lectures de ce texte. Il tient à les retrouver de manière identique afin de faire revivre cet écho en lui. Il attend de la résonnance et se réjouit des reprises, comme ce que nous vivons à la réécoute d’un morceau de musique.

J’utilise la métrique, les rimes, les percussions, les écholalies, les répétitions. Ce sont des procédés qui permettent l’intégration, par le corps, des formes perçues dans l’oreille grâce à la voix de l’adulte.

Mais le texte fait aussi rêver, tout comme l’image, et c’est cette possibilité d’évasion que je recherche. Dans Tête-bêche, on trouve un choix de verbes qui désignent le travail de la terre, l’écoulement du temps, la lenteur de la pousse et la patience des hommes, ainsi que de petits haikus ouverts sur le monde.

Sous le soleil est également une sorte d’imagier, ponctué de longues phrases évoquant le cycle de la chaîne alimentaire: «Le fruit sera mangé par le rat qui sera mangé par le serpent qui sera mangé par (…) qui nourrira le fruit qui nourrira la terre». Quand l’enfant commence à déchiffrer, il peut avoir la satisfaction immense de lire seul la phrase la plus longue du monde.

Le côté musical s’exprime dans le texte, mais aussi dans le dessin, les écarts entre les traits, le jeu des surfaces, la suspension ou la répétition des motifs et le timbre accordé des couleurs. On le retrouve également dans la construction générale du livre.

Olive et le grand jardin est organisé en cinq parties de longueur inégale, comme s’il s’agissait des différents mouvements d’un morceau de musique. Le premier mouvement, vif, est consacré à la présentation de l’oiseau à l’aube. Le deuxième, celui du matin, est un long passage au cours duquel on suit les contacts successifs d’Olive avec neuf nuances de vert. Le troisième mouvement correspond à une suspension du temps à midi: c’est la découverte du jardin depuis le haut du ciel qui se termine par une chute. Le quatrième mouvement, lent, est celui des jeux de l’après-midi avec les amies. Le cinquième mouvement qui clôt la journée, correspond au coucher du soleil avec le tracé du «O» d’Olive.

L’ensemble crée une sensation forte d’écoulement du temps que ces expériences différentes ont étiré.

Vous introduisez parfois des variations du sens de lecture, comme dans Sous le soleil. Quel sens donnez-vous à ce choix? Dans Olive et le grand jardin, c’est le sens de lecture dans l’image, et d’une image à l’autre, qui est variable. Pourquoi introduisez-vous ces variations? Est-ce pour impliquer le geste dans l’acte de lire par exemple?

ABH: Parce que le fait de se trouver dans une situation inhabituelle, le fait de ne pas comprendre, met en action et fait du bien. L’imprévisible anime, donne la sensation d’être vivant.

Dans Sous le soleil, on s’amuse de constater que le temps ne s’écoule pas toujours dans le même sens, que ce sens peut varier. La lecture se fait parfois de bas en haut ou encore en diagonale, en cercle. Ce sens de lecture variable provoque l’entraînement de la pensée. C’est un jeu avec l’espace, une gymnastique de l’esprit. La plasticité est extraordinaire chez l’enfant. Jeune, il construit les codes nécessaires à la lecture des ouvrages mais reste souple. Il est excitant de jouer avec cette capacité-là.

Dans Olive et le grand jardin, des circulations sont suggérées par le tracé de pointillés. Ils permettent de suivre le vol de l’oiseau et peuvent, ou pas, inciter l’enfant au geste. Celui-ci commence ainsi à écrire, mentalement ou physiquement, dans le ciel et sur la page. Nous espérons que les pages d’Olive seront marquées par le glissement des doigts des enfants sur le papier[2].

Olive et le grand jardin : Cirrocumulus
«Olive et le Grand Jardin»: entre les cirrocumulus… (© A.B-H., L.L.). Cliquez pour agandir.

En Chine, le professeur enseigne aux enfants à tracer les idéogrammes en se tenant debout dans l’espace, face à eux, avec son bras comme seul outil. Pour les enfants, imiter ces gestes en miroir est une façon d’assimiler l’ordre des traits. Le professeur pour cela, les trace à l’envers!

Le geste ou sa suggestion, sont une invitation pour l’œil et pour l’esprit, à la mobilité, à la liberté.

LL: À ce propos, nous avons le projet d’accompagner cet album d’une création dans l’espace. Cette dimension spatiale du travail est très importante pour nous. À plusieurs reprises nous avons imaginé, dessiné, et construit des œuvres de grande dimension, aux éléments modulables, plus ou moins abstraits, qui permettent au public de dessiner et de composer à son tour.

Les animaux volants
Vue aérienne du jeu «Les animaux volants» (© A.B-H., L.L.). Cliquez pour agrandir.

Un premier jeu, accompagnant nos dessins et nos livres, a été créé pour l’Atrium du Carré d’art de Nîmes à l’occasion de l’exposition Oiseau proposée au sein de la Médiathèque[3].

Ce jeu, Les animaux volants, a été réalisé avec des formes découpées dans du bois, léger pour faciliter la manipulation par les enfants jeunes, laqué pour que la couleur soit forte et durable. L’enfant disposait les pièces de ce jeu sur un grand tableau posé au sol, composé de deux parties inversées symétriquement, aux deux tons contrastés de bleus, pour le ciel et l’eau, le jour et la nuit. Il choisissait des formes colorées parmi un répertoire ordonné.

L’espace à investir était délimité comme dans un jardin japonais, contraint par un cadre rouge, un seuil. L’enfant, invité à retirer ses chaussures pour le passer et éprouver le contact du bois, pénétrait dans cet espace en maîtrisant ses mouvements et en respectant les éléments à manipuler. La création pouvait être collective ou individuelle.

Cette installation a également été pensée pour jouer avec les spécificités architecturales du Carré d’art. Monter dans les galeries supérieures dominant l’atrium permettait d’avoir une vue plongeante sur l’ensemble du tableau qui apparaissait comme un plan d’eau reflétant le ciel. Étage après étage, le point de vue se modifiait, l’image aussi.

Le regard, le point de vue, voilà un autre angle de perception pour vos œuvres. Comment y travaillez-vous?

ABH: À la fois intuitivement et sous influence extrême-orientale: nous avons été marquées par les perspectives irréalistes de la peinture chinoise.

En ce qui concerne Olive…, j’avais réalisé ce plan de jardin à la française pour la sensation d’équilibre que dégagent les formes géométriques. J’apprécie l’alignement, l’agencement des formes dans l’espace et la beauté mathématique. J’ai dessiné des images dans lesquelles coexistaient des points de vue contradictoires, des vues d’oiseau, par exemple, qui n’excluaient pas la présence d’un horizon. Je voulais que la terre prenne beaucoup de place. Mais quand Laurence a commencé la mise en couleur, elle s’est naturellement placée du point de vue de l’oiseau: en plongée. Elle a mis du ciel partout, sur le sol aussi, transformant le rapport terre-ciel que j’avais imaginé.

Olive et le grand jardin : 9 palissades vert kaki
«Olive et le Grand Jardin»: neuf palissades vert kaki (© A.B-H., L.L.). Cliquez pour agrandir.

C’était surprenant et contrariant, mais les nuages qu’elle dessinait étaient très beaux et cette omniprésence du ciel aussi extravagante qu’enthousiasmante. L’album a pris à ce moment là une nouvelle dimension, beaucoup plus spatiale, aérienne. Au fur et à mesure que Laurence ajoutait du ciel, les limites un peu étriquées des pages reculaient, le livre s’agrandissait.

LL: C’est quand même une histoire d’oiseau! J’avais envie qu’on soit dans le ciel. Quand on vole de page en page, il y a forcément des changements de point de vue. Le plan large s’impose. Dans la conception occidentale de l’image, le sujet est au centre, c’est le point fort, souligné par la mise en couleur. En Asie, on apprend à balayer l’espace, à privilégier ce qui se passe sur les bords, ce qui apparaît et disparaît, à considérer le hors champ aussi.

Cette multiplicité de propositions de lecture, n’est-ce pas aussi une invitation à la relecture?

ABH: Nous connaissons une petite fille qui lit si souvent Sous le soleil qu’elle en a usé son livre au point qu’il a fallu le lui offrir à nouveau!

Un album s’enrichit à chaque lecture. Il y a dans Sous le soleil beaucoup de petits détails qui bougent d’une page à l’autre, sans que le texte ne le mentionne. On les découvre tout seul, comme on découvre seul qu’il y a plusieurs niveaux de perception. Et on découvre ainsi qu’il y a toujours à découvrir.

LL: Comme quelque chose qui infuse, lentement, progressivement.

Dans cette lente infusion de l’œuvre qui s’élabore, Ariadne Breton-Hourcq et Laurence Lagier inventent un langage, fait d’alternatives. Un genre inclassable, qui ouvre la voie à l’imagination. La forme et l’espace, la couleur et le blanc, le signe et le mot, le mouvement et la pause contrastent et se répondent dans un jeu tout à la fois stimulant pour l’intelligence, et apaisant par la mise en suspens qu’il implique pour le lecteur. C’est une reconquête de la lecture comme acte de création, fait de contemplation et d’intervention.


[1] Masanobu Fukuoka, La Révolution d'un seul brin de paille: Une introduction à l'agriculture sauvage, Paris, Guy Trédaniel Éditeur, 2005

[2] Voir à ce sujet la chronique publiée dans ricochet-jeunes.org https://www.ricochet-jeunes.org/livres/olive-et-le-grand-jardin

[3] Exposition Oiseau. Médiathèque du Carré d’art de Nîmes. Commissariat: Christine Morault. Editions MeMo. 2019.

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