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L'extraordinaire voyage d'Elise Fontenaille dans la littérature jeunesse raconté par elle-même!

Elle est une véritable tornade de gentillesse et de bonne humeur et ses livres marchent du tonnerre auprès des jeunes. Elise Fontenaille, qui s'est fait connaître dans le monde du livre jeunesse il y a dix ans avec Chasseur d'oragesa accepté de rencontrer Ricochet pour parler de quelques-uns de ses bouquins! Coup de foudre garanti!

Damien Tornincasa
22 juillet 2019
Elise Fontenaille
© Serge Corrieras / OPALE

Damien Tornincasa: Elise Fontenaille, pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours et sur ce qui vous a menée à la littérature jeunesse?
Elise Fontenaille:
Enfant, je détestais l'école et j'adorais lire. Je n'avais aucun ami, si ce n'est les écrivains que je côtoyais à travers mes lectures et je savais déjà que jamais je ne connaîtrai aussi bien quelqu'un que l'auteur d'un livre que j'aimais, comme Maupassant (pour qui je garde une passion intacte). Les livres m’emmenaient dans de merveilleux voyages et, maintenant que j'ai parcouru le monde entier, je peux dire qu'il n'en existe pas de plus beaux que ceux que nous offre la littérature. C'était bien la peine d'avaler tous ces kilomètres [rires]! 
J'ai fait de très vagues études du bout des lèvres. J'ai lu beaucoup d'ouvrages d'anthropologie. Ce qui m'a particulièrement marquée dans cette discipline, c'est le rapport à l'autre, auquel je suis très sensible. J'ai été journaliste, un peu par hasard. Je n'aimais pas vraiment ce métier. Je me suis d'ailleurs fait renvoyer parce que je dis toujours ce que je pense et que je supporte très mal toute autorité mal-fondée (elles le sont presque toutes...). Le rédacteur en chef qui m'a mise à la porte m'a en réalité fait un cadeau, puisque grâce à lui je suis devenue écrivain. C'est lorsque j'étais au chômage que je me suis enfin lancée dans l'aventure. J'ai rédigé mon premier roman pour adultes, La gommeuse, qui se passe au hammam de la mosquée de Paris. C'est une sorte de texte symboliste autour de tous les états de l'eau, qui ne ressemble à rien [rires]. Je ne connaissais personne dans le milieu de l'édition, j'ai donc envoyé mon manuscrit par la Poste et, peu de temps après, je signais un contrat chez Grasset. Mon premier livre a eu beaucoup de succès, j'ai été chanceuse. 
Depuis, j'ai écrit une quarantaine de romans pour adultes et pour enfants. Et je dois avouer que ce qui m'importe le plus dans mon activité, c'est de rencontrer mes jeunes lecteurs. 

Vous avez écrit non seulement des romans pour adultes et pour adolescents, mais aussi des premières lectures et des albums. Y a-t-il un type d'écriture qui vous paraît plus difficile qu'un autre?
Maintenant, tout est facile pour moi, à force: plus on écrit, plus on acquiert de l'aisance. J'apprécie tout particulièrement écrire pour la jeunesse (on pourrait même dire que c’est ma passion). Et, ce qui me semble le plus évident, c'est tout livre nécessaire, indispensable. En somme, tout livre qui vient du cœur, comme Eben ou les yeux de la nuit (Rouergue), L’extraordinaire voyage du chat de Mossoul raconté par lui-même (Gallimard Jeunesse) ou encore Dorothy Counts: affronter la haine raciale (Oskar jeunesse). Ces livres-là s'écrivent tout seuls, presque malgré moi. Et, à l'avenir, je sais qu'il y en aura d'autres, des livres qui sortent droit du cœur. Par exemple, cela fait plusieurs années que j'ai envie de parler de la Résistance aux adolescents en leur racontant le destin tragique d'un de mes oncles, tué par les nazis alors qu'il n'avait que 20 ans. Mourir si jeune, c'est déchirant. J'ai déjà le titre du roman en tête, Marcel de Marseille, et mon récent séjour dans la cité phocéenne a ravivé le désir de coucher cette histoire sur le papier.

Vous arrive-t-il souvent de connaître le titre d'une histoire avant même de l'avoir écrite?
Oui, c'est essentiel! D'abord, il y a un titre, toujours. Pour La gommeuse, je connaissais le titre trois mois avant de me lancer dans l'écriture. Un titre, c'est une identité, un prénom, un cadre, une méthode, une couleur. C'est lui qui me donne le point de départ, le déclic. 

Parmi tous vos livres, avez-vous un petit préféré?
A vrai dire, tous mes livres jeunesse sont mes préférés. Je rencontre mes jeunes lecteurs à de nombreuses occasions et je suis heureuse de constater qu'ils apprécient mes livres jeunesse. Cela leur confère une intensité que les autres livres n'ont pas forcément. Récemment, une lectrice m'a dit, avec des étincelles dans ses yeux bleus, qu'elle avait lu au moins 15 fois Chasseur d'orages (Rouergue), mon premier roman ado. Quelle chance pour moi! Cela m'a beaucoup touchée. Aucun de mes livres pour adultes, je pense, n'a été lu 15 fois d'affilée [rires]. 

Chasseur d'orages
«Chasseur d'orages», d'Elise Fontenaille (© Rouergue)

J'ai remarqué que plusieurs de vos ouvrages parlent de groupes ou de communautés qui ont été particulièrement malmenés au cours de l'Histoire (comme les Amérindiens, la communauté afro-américaine ou encore les Héréros)...
Je suis sensible à la souffrance et aux drames méconnus ou niés par les autres. Lorsque je les découvre, je ressens de l'empathie et un besoin presque irrépressible de les partager! Mais, encore plus que la souffrance, ce qui me touche au plus haut point c'est le courage que certains déploient face aux épreuves que la vie leur réserve. Dorothy CountsLes trois sœurs et le dictateur (Rouergue), Blue Book (Calmann-Lévy), Eben ou les yeux de la nuit (Rouergue): tous ces textes sont en réalité des exercices d'admiration. 
Ce qui m'importe également, dans des romans comme La dernière reine d'Ayiti (Rouergue), ce n'est pas tant de raconter un anéantissement, en l’occurrence celui des Taïnos par Christophe Colomb au XVe siècle. Il était plutôt question de faire revivre, à travers l'écriture, ce beau peuple, qui avait tant de qualités. Récemment d'ailleurs, une étudiante m'a appelée pour me dire que, grâce à ce livre, elle avait eu l'impression de vivre aux côtés des derniers Taïnos. C'était le plus beau compliment que l'on pouvait me faire!

Fontenaille
«La dernière reine d'Ayiti», d'Elise Fontenaille (© Rouergue)

La plupart de vos romans ont une dimension historique. L'histoire est donc une de vos passions?
Ma passion pour l'histoire est relativement récente. Quand j'étais jeune, je ne vivais que dans le présent, ne m'intéressant pas du tout aux choses du passé. A la mort de mon père, qui était féru d’histoire, j'ai commencé à fouiller dans «la malle des ancêtres», dont il ne m'avait jamais parlé. Quel trésor, quelle source d'inspiration! J'ai appris, par exemple, qu'un de nos ancêtres, Olivier de Corancez, a cofondé le premier quotidien littéraire français en 1777, le Journal de Paris (et personne dans ma famille ne le connaissait!); son gendre, quant à lui, était déchristianisateur et a fait guillotiner toute une foule de gens. J'ai d'ailleurs écrit un livre, qui s’intitule Brûlements, sur la déchristianisation, un épisode de la Révolution française où l'idéologie a basculé dans la folie. C'est un sujet dont on ne parle pratiquement jamais en littérature, quasi un tabou. Olivier Nora, le patron de Grasset, craignait d'ailleurs qu'on colle l’étiquette «maison d’édition de droite» à Grasset à cause de ce livre. Mais les journalistes ont bien senti la finesse du propos et le roman a eu de bonnes critiques dans tous les journaux de gauche. Et puis, quand on voit ma tête, difficile de me prendre pour quelqu’un de droite [rires]!

Comment vous documentez-vous?
Autant j'écris très vite (de plus en plus vite même), autant je passe beaucoup de temps à faire des recherches. Sur ce point, le journalisme m'a tout de même servi. Je m'appuie toujours sur des sources et des témoignages d'époque. Par exemple, pour La dernière reine d'Ayiti, j'ai lu, entre autres, les quelque 3000 pages que le prêtre dominicain Bartolomé de las Casas a consacrées à l'anéantissement des Taïnos et des autres ethnies amérindiennes. On ne trouve pas ces documents facilement, et c'est cela aussi qui me plaît. C'est comme une enquête policière!

Votre roman sur Dorothy Counts remporte un vif succès auprès des adolescents. Pouvez-vous nous en dire un peu plus?
J'ai pris l'habitude, lors des rencontres dans les classes, de lire à voix haute un passage de mon dernier livre en date (qui est généralement différent de celui que les élèves ont étudié avec leur professeur). Lorsque je lis les premiers chapitres de Dorothy Counts, il se passe systématiquement quelque chose d'incroyable. Les jeunes arrêtent de respirer et écoutent attentivement, les yeux et les oreilles grands ouverts. Un jour, alors qu'on me remettait un prix pour la Dernière reine d'Ayiti, j'ai commencé à faire ce qui n'était pas prévu (comme toujours): j'ai lu le début de Dorothy Counts aux 400 collégiens qui se trouvaient devant moi. Comme c'était un peu hors sujet, les profs ont mis le holà au bout d'un temps, mais les jeunes ont toutes et tous réclamé la suite, si bien que je suis allée jusqu’au bout du roman.
C'est sidérant: je ne pensais pas que l'histoire d'une jeune fille noire qui, en 1957, entre dans un lycée de Caroline du Nord jusque-là réservé aux Blancs, puisse susciter une telle identification chez les jeunes et particulièrement chez celles et ceux dont il est évident que la lecture n'est pas la première des préoccupations (et c'est un euphémisme). C'est absolument formidable!

Dorothy Counts - Elise Fontenaille
«Dorothy Counts: affronter la haine raciale», d'Elise Fontenaille (© Oskar jeunesse)

Dorothy Counts inaugure une nouvelle collection chez Oskar, intitulée «Elles ont osé!». Sur quelle autre figure féminine auriez-vous envie d'écrire?
Il y a beaucoup de figures féminines qui m'intéressent. J'écrirais bien un petit livre sur la première femme pilote d'aérostat. Le sujet paraît léger, mais quand même, ce n'était pas rien: il fallait un sacré cran! J'aimerais aussi reparler de Minerva Mirabal. Il y a tant de jeunes filles extraordinaires, sans parler de celles que je ne connais pas encore et que je vais découvrir... A ce propos, il me semble qu'on ne parle pas assez du courage féminin. Je ne suis pas forcément féministe, mais là il y a un déséquilibre très clair.
En revanche, je me réclame de la cause des enfants et de la jeunesse. J'aimerais les voir tous descendre dans la rue vêtus de «gilets arc-en-ciel». J'admire celles et ceux qui, comme Greta Thunberg, prennent leur destin en main. Je trouve cela fabuleux. Et puis, ils ont raison, les jeunes, de réclamer des comptes: en quelques décennies on a salopé la plus belle planète de l'univers. Il faut maintenant réparer ce qui est réparable, c'est d'une urgence absolue.

Vous intervenez régulièrement dans les classes. Des souvenirs marquants à partager?
Toutes les rencontres sont fantastiques! Il y a toujours quelque chose de très touchant qui se passe entre les jeunes et moi. Même avec les bébés! Il y a peu de temps, à Calais, un jeune garçon de 15 ans m'a remis la suite de La dernière reine d'Ayiti. Sa fanfiction m'a beaucoup touchée et elle était largement aussi bien écrite que l'original. A Vallorbe, en Suisse, un élève irakien considéré comme le «cancre de la classe» a réussi à trouver sa place notamment grâce à la lecture de L'extraordinaire voyage du chat de Mossoul raconté par lui-même. Enfin, c'est grâce à un élève haïtien, qui a réussi à convaincre tout un jury, que j'ai reçu le prix littéraire dont je parlais un peu plus haut.
J'ai aussi fait des rencontres particulièrement fortes dans les prisons. A Fresnes, j'ai demandé aux détenus d'écrire une lettre aux ados, afin de les dissuader de passer par la case «prison». Le résultat a été très émouvant! Les jeunes auxquels j'ai lu les lettres ont été touchés, ils ont même parfois voulu y répondre!

En ce qui concerne votre dernier album, L'extraordinaire voyage du chat de Mossoul raconté par lui-même (Gallimard Jeunesse), comment vous est venue l'idée de confier la narration directement au chat?
L'idée m'est venue à cause d'un livre japonais, Je suis un chat, de Natsume Sôseki, dans lequel un chat raconte sa vie sur 500 pages. Le livre m'a beaucoup marquée: il était très réussi. Je me suis dit que je pouvais faire la même chose pour cet album, d'autant que je ne souhaitais pas parler de la migration sous l'angle du drame. Parler uniquement des histoires horribles, cela finit par créer un mouvement de recul, voire de rejet. J'aimais beaucoup cette histoire vraie, qui tient du miracle et dans laquelle le vrai héros, c'est l’animal! Lui confier la narration était une évidence: cela permettait de donner de la chaleur au récit mais aussi de toucher un public plus élargi. Tout le monde ou presque aime les chats! Cela permettait aussi une touche d'humour, de décalage que je n'aurais pas forcément pu me permettre avec un narrateur humain. En plus, cela m'amusait beaucoup de me mettre dans la peau du chat. J'imaginais mon propre chat Mao, qui n'ose même pas sortir dans la cour, se mettre à traverser le monde. Cela m'a fait beaucoup rire.

Dans le cas d'albums, comme celui-ci, comment se passe la collaboration avec l'illustrateur?
C'est toujours le directeur artistique (ou l'éditeur) qui choisit parmi son écurie personnelle. C'est son métier et il faut bien que lui-aussi éprouve le plaisir de la création à travers la sélection de l'artiste qui accompagnera le texte. Je considère donc que je n'ai pas à m'en mêler. Pour Le chat de Mossoul, le DA a fait un très bon choix pour un album destiné à un grand public. C'est de la ligne claire, c'est simple, avec un soupçon d'estampe japonaise et de miniature persane. C'est très bien!

Fontenaille
«L'extraordinaire voyage du chat de Mossoul raconté par lui-même», d'E. Fontenaille et S. Thommen (© Gallimard Jeunesse)

Quels sont vos projets à venir?
En septembre, je publie Les 9 de Little Rock chez Oskar jeunesse : l'histoire des 9 lycéens noirs qui ont intégré le lycée ségrégationniste de Little Rock (Arkansas) en 1957. Devant la haine raciale hallucinante, le président Eisenhower a dû envoyer les 1200 parachutistes de la 101e division pour les protéger. Histoire hélas plus que jamais d'actualité...
A côté de cela, j'aimerais beaucoup écrire à propos d'un jeune coureur ougandais, John Akii-Bua, pour qui j'ai un coup de cœur. Propulsé aux Jeux olympiques de Munich de 1972, il va remporter, à la surprise générale, la médaille d’or du 400 mètres haies, sans se fatiguer qui plus est. Il faut s’imaginer cette discipline, c’est l’enfer sur Terre, une séance de torture [rires]! On doit courir le plus vite possible et s’arrêter à tout moment pour bondir à une hauteur invraisemblable avant de retomber… Même les plus grands champions se cassent la figure, mais pour John Akii-Bua cela semblait si facile, on aurait dit une gazelle. A la fin de l’épreuve, il a refait un deuxième tour, juste pour le fun, un drapeau ougandais sur les épaules. C’est de là qu’est née la tradition du «tour d’honneur» lors des olympiades.
En rentrant dans son pays, John Akii-Bua finit dans un camp de migrants à la frontière, jusqu’à ce qu’il soit filmé par un journaliste et remarqué par son sponsor de l’époque…

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Elise Fontenaille

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