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Zaü

Janine Kotwica
18 avril 2011

Il est grand, barbu, généreux, modeste, un peu bourru, définitivement gentil et bourré de talent. Il a deux ateliers, le parisien et le campagnard où il me reçoit. Les grandes planches dessinées s’y entassent en un plantureux désordre. Les immenses verrières donnent sur les bois et les prés vallonnés de Picardie. Comme s’il travaillait en pleine nature. Entretien par Janine Kotwica.





Janine Kotwica : Permets-moi, cher Zaü, de commencer par une question que tout le monde doit te poser. Tu t’appelles André Langevin. Quelle est l’origine de ton pseudonyme ?

Zaü : J’avais 17 ans, et un copain s’est amusé à me raser la tête. Pour cacher les dégâts, je me suis mis un turban. Avec la barbe, je devenais Esaü, le roi des barbus de la Bible. Cela me plaisait mieux que le diminutif ridicule de Dédé utilisé dans ma famille. C’est devenu Zaü, et cela m’est resté. Même mes petits-enfants m’appellent Zaü !

Parle-moi un peu de ce petit... Dédé ! A-t-il toujours dessiné ?

Oui, j’ai toujours dessiné. Mais ce dont je me souviens le mieux de mon enfance, c’est mon ennui à l’école. Je revois encore les particules de poussière danser dans les rayons de soleil. J’étais fasciné et je me perdais dans leur contemplation rêveuse, totalement absent de la classe.

Tu as intégré l’Ecole Estienne, expérience qui a beaucoup compté pour toi.

Oui, là-bas, je ne me perdais plus dans les faisceaux de lumière ! J’étais enfin à ma place et ai profité pleinement de l’enseignement dispensé. Je m’y suis fait aussi de solides amitiés.

Tu as ensuite illustré Nonante de Gros-Pilon et Rosette et les quarante voleurs en 1967 et 1969. On ignore en général qu’on te doit les premiers albums publiés par L’Ecole des loisirs...

On l’ignore parce que L’Ecole des loisirs l’a oublié ou occulté, je ne sais pour quelle raison. Cela ne figure pas dans l’historique de la maison !

Après ce baptême éditorial, tu fais ton service militaire dans le service du cinéma des armées : une autre façon d’affiner ton regard sur le monde et de le mettre en scène. Et, dans tes illustrations, tu auras souvent des cadrages audacieux, venus du cinéma, allant du zoom serré au plan large. Puis tu quittes le monde de l’édition jeunesse pour travailler dans la publicité.

Ce sont deux expériences très formatrices. J’y ai peaufiné mon art des cadrages et de la mise en page, et aussi appris à synthétiser une idée. De là mon besoin de faire des images explicites et qui fonctionnent; efficaces, porteuses de sens. L’image doit dire ce que tu veux dire. J’y ai pratiqué le rough qui a assuré mon trait. C’est là que j’ai pris l’habitude de dessiner très vite. Je préfère recommencer, dessiner plusieurs fois. Cela ne m’apporte rien de dessiner calmement. Quand je fais un travail plus soigné, plus léché, le résultat, chez moi, y a toujours moins gagné que perdu. Je n’aime pas mon illustration des Yeux noirs (Nord-Sud), c’est trop «joli». Ce n’est pas moi. A l’école de dessin, on faisait un exercice que j’aimais beaucoup : quelqu’un, devant nous, jouait au ballon, ou balayait, s’agitait durant une dizaine de minutes. Ensuite, on dessinait la scène de mémoire et je faisais plusieurs notes rapides, enlevées. Prises sur le vif, comme au cinéma. En même temps, j’ai travaillé pour la presse jeunesse, Bayard et Milan. Maintenant que j’ai quitté le monde de la pub, j’ai toujours du plaisir à faire des affiches.

C’est à cause de ce goût du mouvement que tu as tant représenté les sports ?

Je ne suis pas sportif, pourtant ! Mais on m’a confié des textes sur le foot ou les Jeux olympiques et cela m’a amusé de les illustrer. J’ai longtemps travaillé pour la Fédération de tennis et dessiné à Roland-Garros. L’affiche était chasse gardée et je ne l’ai jamais faite. J’ai eu beaucoup de plaisir à dessiner au Cadre noir de Saumur. J’aime dessiner les chevaux, je rêve de faire un livre sur l’équitation ou la natation, mais ce n’est pas facile de raconter une histoire avec ces scènes sportives.

Tu es aussi un contemplatif ; les vues de ton jardin qui ont nourri Première année sur la Terre sont très belles.

Quand Alain Serres a vu ces pastels, il a eu envie d’en faire un livre et il a inventé l’histoire du petit renard pour coller à mes images.

Cela donne un album magnifique, où passe ton émotion devant les paysages paisibles de Picardie. Tu les as peints sur le motif ?

Oui, à l’ancienne, comme les impressionnistes. Je me suis acheté une table de tapissier et je l’installe dans des coins différents, tout autour de la maison. C’est mieux pour saisir la densité des couleurs, l’atmosphère, les nuances de la lumière. Je travaille au pastel sec, très sensuel, qui permet un fondu subtil des nuances qui rappelle l’aquarelle, et je termine ensuite à l’atelier. C’est l’un de ces paysages qui fait la couverture de ce numéro de Parole.

As-tu peint la neige cet hiver ?

Non, pas encore, mais je l’ai beaucoup regardée. J’ai pensé à ces toiles de Wyeth qui représentent sa maison sous la neige. C’est sans doute le peintre qui m’a le mieux fait comprendre le traitement de la lumière et qui m’a donné envie de dessiner des objets et scènes du quotidien. Il m’a appris que ce qui compte, ce n’est pas le sujet, mais le regard.

C’est comme cela que tu as «senti» l’Afrique, dont tu rends à merveille les atmosphères ?

Oui, j’aime l’Afrique. C’est un monde à part, qui m’a ébloui. On est vraiment ailleurs. Les couleurs, de la terre, des tissus, le soleil, la forme des arbres, la vitalité des enfants, la beauté des femmes, leur sensualité, leur port de tête, les odeurs.





Tes illustrations africaines sont au pastel gras. Pourquoi ?

C’est un problème de climat. Quand il fait chaud, le pastel gras a la consistance d’un rouge à lèvres. Il rend mieux la puissance des couleurs. J’avais tenté de l’utiliser en Irlande pendant l’hiver, c’était impossible : il était devenu dur comme un caillou. Souvent, je griffonne des sortes de notes dessinées avec n’importe quoi, feutre, crayon, et je saisis des scènes, des personnages, des attitudes, des costumes. Je fais aussi beaucoup de photos. Pour Jour de Noël à Yangassou, j’ai redessiné à partir de ces notes et photos à l’encre de Chine et aux encres de couleurs des dessins très libres, détourés, où le blanc joue un rôle important. J’aime la spontanéité. Là, j’ai photocopié sur du bristol mes dessins en noir et j’ai pu faire plusieurs essais de couleurs. C’est une solution pratique pour garder l’audace des premiers jets. J’aime bien adapter la technique à mon propos, et adopter des pratiques différentes est plutôt jubilatoire. Dans Le Gorille et l’orchidée, qui comporte beaucoup de texte, j’ai découpé des papiers, comme pour Vive la Convention des Droits de l’enfant. Ce côté «clean» des découpages accentue la lisibilité. Récemment, pour un grand paysage du Laos, inédit, que j’ai encadré dans mon nouvel atelier parisien, j’ai expérimenté une façon de faire que je n’avais pas encore utilisée. Je suis parti, comme souvent, de photos et de carnets, mais j’ai peint mon tableau avec des peintures à l’eau sur des papiers de couleurs. Le résultat me plaît bien.

Tu es un très grand voyageur et tu as amassé beaucoup de souvenirs visuels. Mais as-tu déjà illustré des histoires qui se passent dans des pays que tu n’as pas visités ?

Oui, et je n’aime pas trop ça ! Dans Une cuisine grande comme le monde, pour les lieux que je n’avais pas visités, j’ai voulu éviter de travailler à partir d’une documentation anonyme. Alors j’ai emprunté à des amis leurs albums de voyage et je me suis imprégné de leurs reportages. Ensuite, j’ai composé des mises en scènes, piquant à une photo une maison, à une autre des personnages, des visages.

Tu n’es jamais allé au Japon, et pourtant ton livre Hiroshima, deux cerisiers et un poisson-lune, est réussi.

Je n’avais pas été satisfait de ma page japonaise dans la Cuisine. Alors je suis allé dans une librairie japonaise dans le quartier de l’Opéra et j’ai acheté un tas de magazines. J’ai collecté des arbres, des gens, des fleurs, des textiles, et je les ai réinterprétés dans des compositions personnelles. C’est une démarche qui me plaît. Dans la Cuisine encore, pour le Mexique, je n’avais qu’une seule photo. Je m’en suis inspiré, mais je me suis senti frustré. Pour la page du Brésil, pays où je suis allé, j’ai trafiqué à partir de photos que j’avais prises dans trois villes différentes. Dans l’une, j’ai glané la cabane du vendeur de pastèques, dans une autre, un poteau électrique, dans une autre encore, la boutique de l’or. Dans mes rencontres scolaires, je montre aux enfants l’un des essais que j’ai réalisés pour ton exposition des Mille et une nuits. J’ai collé sur le premier dromadaire que j’avais dessiné la tête d’un autre dromadaire découpé sur un autre essai. Au final, avec les techniques de reproduction à notre disposition, on ne voit pas le trucage ! Si je reconstruis à partir de plusieurs documents, c’est pour coller au message que je voudrais faire passer. La double page de l’Afrique dans la Cuisine est aussi une recomposition. Mon objectif était de rendre palpable la moiteur, la chaleur de ces quarante degrés à l’ombre. Le contenu est dérisoire. Je voulais que l’on sente que c’était torride. Ne pas se laisser déborder par l’esthétique au détriment du sens, c’est aussi ce que j’ai appris de la pub.

Tu as travaillé pour de nombreux éditeurs, mais c’est surtout chez Rue du Monde que tu te sens bien. Tu aimes l’écriture d’Alain Serres ?

Oui, je trouve qu’il écrit bien. Surtout, il m’a entraîné dans des aventures inattendues et passionnantes. Je n’aurais pas envisagé tout seul d’illustrer des poèmes sur le racisme, de mettre en images la vie de Mandela, de faire un documentaire sur la nature comme Le Gorille et l’orchidée, ou d’illustrer un livre de cuisine !

Cette Cuisine grande comme le monde est un album magnifique, qui a été un extraordinaire succès de librairie... et c’est aussi le livre dont tu es le plus fier...

60 000 exemplaires vendus, c’est plutôt rare pour un album ! C’est aussi celui qui marque mon intronisation dans le livre de jeunesse. Jusque-là, j’étais ignoré. Cet album a mis Zaü en vitrine. Et il contient toute ma vie, mon goût des voyages. J’aime aussi La grande parade des lettres mis en couleurs par Farid pour Larousse. C’est un hommage à la lettre, à la calligraphie, qui me ravit. Dans la pub, j’avais beaucoup aimé la typo. Maintenant je calligraphie au pinceau.

Tu n’écris jamais tes textes.

Je n’ai aucun talent pour ça. J’écris très peu et quand je le fais, je n’ai aucun plaisir à me relire. Les textes des autres m’entraînent ailleurs, sur leur terrain, et j’aime ça. D’ailleurs, mes carnets de voyage sont sans texte, pas même les dates ou les lieux. J’ai fait aussi des albums de souvenirs de famille, où j’ai collé des dessins de ma vie, de ma femme, de mes enfants, de mes amis. Aucun commentaire...

Pourtant tu sais raconter une histoire en images. En témoigne ce Elle et Lui (premier ouvrage publié par les toutes nouvelles éditions Napodra) qui vient de paraître, avec un récit sans parole un peu coquin magnifiquement structuré.

C’est une expérience amusante. J’ai toujours dessiné des nus, presque tous inédits, sauf des calendriers d’entreprise. Là, l’histoire s’est imposée à moi et je suis heureux que tu te sois occupée de sa publication. J’ai eu un plaisir monumental à illustrer La fine fine femme pour Gallimard. C’est mon seul bouquin, en dehors de Elle et Lui, vraiment humoristique. Je me suis lâché ! Mais c’est un livre qui ne marche pas et j’en suis frustré. En fait, ce n’est pas vraiment un livre pour les enfants.

Ton trait tonique et inspiré fait merveille dans les portraits. Dans Instants d’années 2007, livre publié par la Fédération des Oeuvres Laïques, tu as croqué avec gourmandise pas moins de 114 enfants...

Ce fut une aventure intéressante, et il en reste aussi une fresque dans la cour de l’école. Quand je fais des séances de signature, je fais souvent les portraits de mes petits lecteurs et lectrices. Ils sont toujours intimidés mais repartent ravis. Je suis content de leur faire plaisir. J’en ai introduit aussi dans Je serai les yeux de la Terre.

Cette générosité, on la retrouve dans la thématique de nombreux albums...

Alain Serres m’a proposé des livres sur le racisme, l’apartheid ou l’esclavage, parce qu’il a aimé mes portraits de gens de couleur. Ses premières propositions ont été une surprise pour moi. J’aimais plutôt les choses légères, mais je me suis laissé entraîner d’autant mieux que cela rencontrait mes convictions. Et j’ai été heureux et fier de les faire. Je ne m’attendais pas non plus à faire du documentaire naturaliste, mais Alain a été séduit par ma
liberté dans les croquis animaliers.

Il y a aussi l’enfance bafouée, le deuil, les sans-papiers... Tu fais preuve, sur ces sujets, de beaucoup de tact et de sensibilité...

A partir de Manon Coeur Citron (Père Castor, Flammarion) et La petite fille qui ne souriait plus (Nord-Sud), on m’a fait la réputation d’illustrateur de thèmes difficiles. Si j’avais écrit moi-même les textes de mes livres, je n’aurais pas osé ce genre de sujets. Tu vois, c’est l’intérêt, aussi, d’illustrer les histoires des autres...

Sauf indication contraire, les livres cités dans cet entretien ont tous paru aux éditions Rue du Monde.





Source : Revue Parole, publiée par l'Institut Suisse Jeunesse et Médias


 

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