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À petits pas, tournons les pages des albums de Jeanne Ashbé

Des tout-petits et des livres 3

A petits pas Jeanne Ashbé image vignette
Monique Malfait-Dohet
6 novembre 2023

Au fil de ses albums, Jeanne Ashbé tisse des liens avec les tout-petits. Page après page, les sons, les mots, les couleurs et les traits leur offrent un espace de liberté où ils peuvent glaner ce qu’ils désirent et ainsi développer leurs compétences langagières comme construire leur imaginaire.


Jeanne Ashbé en quelques lignes

Les auteurs – illustrateurs de jeunesse sont souvent moins connus que leurs collègues pour adultes. Les enfants, surtout les plus jeunes, ne retiennent que rarement leurs noms et leurs parents cherchent trop souvent un «livre qui convient à…». Les artistes qui se consacrent aux tout-petits sont sans doute encore plus mal lotis. Il est donc utile de présenter Jeanne Ashbé, même si les professionnels du livre de jeunesse la connaissent bien. Née en 1955, à Bruxelles, elle grandit dans un milieu ouvert à la musique et au dessin. Jeune fille, elle obtient un diplôme universitaire en logopédie et un autre en psychologie qui la mèneront notamment un an au Québec, dans un hôpital pour enfants comme thérapeute du langage. Adolescente, elle a aussi participé à des ateliers plastiques dont un sur la technique du fusain, à 13 ans, qui l’a particulièrement marquée.

Si une grande partie de son travail consiste à mettre en scène le quotidien des très jeunes enfants, elle a plus récemment abordé des fictions, nettement plus complexes, qui ouvrent aux tout jeunes les portes de la poésie et de l’imaginaire. Ses connaissances scientifiques, son profond attachement au monde des bébés, ses choix judicieux des couleurs et son trait juste offrent aux tout-petits une entrée en poésie. La dimension amicale et affective de ses récits leur permet de la réaliser en douceur.

Jeanne Ashbé est non seulement une plasticienne de talent, mais en plus, elle se bat contre les exclusions et les ségrégations sociales et culturelles. Elle préside en effet l’association «Boucle d’or» qui affirme: «Offrir à tous les enfants un accès aux livres et aux récits, c'est sauver des trajets de vie et lutter pour la démocratie»[1]. Il s’agit donc de «lutter contre les inégalités scolaires et sociales» en offrant au plus grand nombre d’enfants l’occasion de se familiariser avec des livres de qualité, dès les premières années de vie.

Le monde des tout-petits: la découverte de l’imaginaire et du langage

Ce que l’on sait aujourd’hui du développement socio-cognitif et des activités ludiques et intellectuelles du nourrisson prouve qu’il a besoin de livres pour l’aider à mieux cerner le monde qui l’entoure. Il est sensible dès la naissance à la fiction, au contraste des couleurs, à la musicalité de la langue. «Tous les bébés viennent au monde avec un même goût pour les histoires et la beauté» nous rappelle Jeanne Ashbé[2].

Dès quatre mois, son développement moteur et langagier lui permet de capter des bribes de récit et d’exprimer son ressenti. Il tient sa tête droite et saisit des objets, il reconnaît de loin tout ce qui lui est familier, il exprime ses émotions et prononce déjà des voyelles, il joue dès lors avec les sons qu’il découvre avidement. Il est donc prêt à entendre des histoires, regarder des images, réagir à ce qu’il voit, même de manière peu conventionnelle. L’enfant, en effet, peut sembler indifférent, regarder ailleurs, plus tard même se déplacer, sans pour autant se désintéresser du livre qui lui est lu. En revanche, il est important de choisir des albums qui peuvent l’attirer, par exemple parce qu’ils jouent sur les contrastes du noir et du blanc ou des couleurs vives.

S’il faut plébisciter les imagiers, les livres cartonnés que le nourrisson peut mettre en bouche sans risque, les albums qui reprennent des comptines, il est aussi important de commencer à lui faire découvrir de véritables récits de fiction car le bébé crée du sens à partir de sons et d’images. Ainsi, il entend des mots qu’il ignore, il s’habitue à leur sonorité, ce qui plus tard lui permettra de les appréhender plus facilement.

Dire le quotidien, rêver le monde

L’importance de nommer les objets de l’entourage du bébé est indéniable. Il développe ainsi ses compétences linguistiques qui lui permettront de se créer ses propres images mentales. Il pourra alors les convoquer dans ses rêves et accéder de cette manière à des représentations symboliques du monde. Par conséquent, il élargit son univers et peut l’explorer tout à son aise. En toute sécurité, il se laisse bercer entre réalité et imaginaire, mettant en mouvement sa pensée et apprivoisant en douceur ses émotions qui peuvent être parfois violentes.

Les livres de Jeanne Ashbé sont ainsi à la frontière entre poésie et quotidien, ouverture au monde et protection de l’intime. Des invitations au voyage qui n’hésitent pas à convoquer l’humour, du moins celui qui est accessible aux tout-petits, comme les grimaces ou les sons comiques. Pouvoir rire de ce que les personnages du livre vivent crée une distance avec des situations qui, fondamentalement, angoissent le tout-petit, comme la crainte de la séparation. Reconnaître dans les pages d’un livre ce vécu familier, le partager avec l’adulte lecteur lui apprend qu’il n’est pas seul à vivre ces moments douloureux, et que celui qui part ne disparaît que momentanément.

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Couverture de l'album «Au revoir!» (© Pastel, 1998)

Donner du sens aux apprentissages, construire sa pensée

Dans la riche production de Jeanne Ashbé, j’ai voulu aborder deux types d’ouvrages dont les objectifs sont différents, mais complémentaires. D’une part, ceux qui racontent le quotidien, comme la série Les images de Lou et Mouf, où l’absence de texte donne l’occasion à chaque adulte de le raconter dans la langue de son choix[3]. D’autre part, ceux qui proposent à l’enfant un monde imaginaire dans une langue poétique, loin de celle qu’il entend quotidiennement

Il n’est absolument pas question ici de proposer un apprentissage précoce de la lecture, mais seulement de se familiariser avec le texte imprimé et l’objet livre. Bien vite, les jeunes enfants imiteront l’adulte, tournant à leur tour les pages de l’album, faisant défiler les images et les lettres. Ils les «lisent» alors, comme ils décryptent les visages qui les entourent. Ils expérimentent une communication non verbale, essentielle quand ils ne parlent pas encore. Les traits et les couleurs participent à cette vibration du récit. Ils découvrent aussi, petit à petit, qu’en Occident, les signes sur la page blanche se lisent de gauche à droite et de haut en bas, ils s’habituent également aux codes des couleurs et des formes.

Chez Jeanne Ashbé, les récits évitent l’anecdotique au profit de l’émotion que tout enfant peut ressentir quelle que soit sa culture d’origine. Les images dans ses livres foisonnent de détails qui parlent aux tout jeunes et éveillent leur curiosité parfois bien plus que le récit lui-même.

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Couverture de l'album «Et pit et pat à quatre pattes» (© Pastel, 1995)

Les albums sans texte: Les images de Lou et Mouf

Cette série, commencée en 2021, comprend déjà douze albums, sans compter les aventures de Lou et Mouf qui, elles, alliaient texte et images. Tous ces livres cartonnés plongent dans le quotidien du jeune enfant de 0 à 3 ans, racontant les différents moments de la journée dans l’intimité du petit Lou et de son doudou. Dans La mer (2022) et Le chantier (2023), le tout-petit est déjà confronté à des notions aussi complexes que celles du temps et de l’espace, vues dans le déroulement de la journée avec des activités à l’intérieur ou à l’extérieur de chez lui. Tout au long des sept doubles pages, un même rythme s’installe. Sur la page de gauche, un objet pris hors contexte et, sur la page de droite, un petit récit imagé qui le contextualise. Dans La mer, l’enfant voit à sa gauche un seau jaune qu’il retrouve à sa droite dans les mains de Lou, plongé dans l’eau de mer. Au loin, un paquebot traverse l’horizon, à ses côtés, une petite fille et une mouette le regardent. L’oiseau semble intrigué et donne à la scène un ton amusant. Comme il n’y a pas de texte, l’adulte qui lit et l’enfant qui écoute sont libres d’imaginer ce que se disent ou ressentent ces personnages qui reviennent de double page en double page. De même le cerf-volant bleu, rouge et blanc, la bouée rose et bleue ou la pelle verte se voient ainsi inscrits dans une saynète. La structure est la même dans Le chantier où la grue bleue, le camion benne orange ou le bulldozer jaune sont mis en action, miniaturisés dans l’intimité de la demeure grâce aux jouets de Lou, ou grandis dans un chantier proche. Le lecteur peut à sa guise ajouter les bruits, les odeurs éventuelles, s’inventer des dialogues échangés entre les personnages.   

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Image intérieure de «Les images de Lou et Mouf. La mer» (© Pastel, 2022) et couverture de «Les images de Lou et Mouf. Le chantier» (© Pastel, 2023)

Les fictions entre jeu et imaginaire: Pas de loup (2008), Parti… (2011) et Fil à fil (2013)

Pas de loup, dès son titre, joue sur le double sens des mots. Les pas de loup sont silencieux et peuvent annoncer un danger caché, mais l’absence de loup signifie qu’il n’y a pas de risque. Quand le petit lapin s’avance sur le chemin vert qui le mène à de multiples rencontres, réelles ou imaginaires, il entre de plain-pied dans le monde des histoires «où tout se noue et se dénoue». Le format à l’italienne, le jeu des rabats qui allongent encore les doubles pages, les sonorités multiples, les fonds colorés le conduisent, à pas comptés, jusqu’au lit où les rêves pourront prendre la relève.

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Couverture de l'album «Pas de loup» (© Pastel, 2008)

Dans Parti…, au format allongé en hauteur à la française, les pages découpées, la coupure médiane de la double page en forme de tronc d’arbre, la typographie voyageuse, la silhouette inquiétante du chat, le choix d’une bichromie audacieuse font du va-et-vient de l’oiseau une belle métaphore du départ et du retour des parents auprès de l’enfant, un jeu qui dédramatise avec poésie l’angoisse de la séparation.

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Couverture de l'album «Parti...» (© Pastel, 2011)

Il est rare, sauf chez Tomi Ungerer[4], de rencontrer en littérature de jeunesse, surtout dans les livres pour les tout-petits, des animaux aussi peu sympathiques à première vue que l’araignée. Pourtant, dans Fil à fil, livre cartonné particulièrement graphique avec ces contrastes de couleurs entre blanc, rouge, vert et noir, il sera question de naissance, de temps, d’espace et d’indépendance. Le jeu est symbolique, les formes presque géométriques et les aventures du bébé araignée poignantes. Le grand et le petit, le prédateur et la proie, la cruauté et l’innocence racontent la construction de la personnalité de la jeune fileuse, celle qui tisse des liens si forts qu’ils permettent de grandir et de quitter le «nid» (ici la toile maternelle). Les craintes s’effacent, les pièges sont déjoués et la créativité de la jeune araignée peut s’épanouir en toute liberté.  

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Couverture de l'album «Fil à fil» (© Pastel, 2013)

Émergence d’une culture commune: Ton histoire (2010), La fourmi et le loup (2016) et Bon… (2019)

Dans plusieurs de ses albums, Jeanne Ashbé glisse des références parcimonieuses au patrimoine de la culture enfantine: celui des contes, des comptines et des berceuses. C’est notamment le cas dans La fourmi et le loup, Ton histoire ou Bon… Ces renvois à la tradition folklorique, qu’ils soient ou non perçus par le lecteur, le plongent dans un bain culturel qui, de livre en livre, lui permettra d’acquérir une culture livresque avant d’aborder la scolarité. Chaque lecture enrichit alors les tout-petits, les mettant à l’aise par rapport à des modèles qu’ils retrouveront tout au long de leur parcours de vie.

Ainsi, Ton histoire est un livre qui décrit le cheminement de la vie d’un bébé, de la conception à la naissance, quel que soit son appartenance ethnique (le visage du poupon est décliné en trois types: européen, africain et asiatique). L’accueil du nouveau-né est chaleureux et tendre (la fin de l’album propose d’ailleurs un moment de douceur inattendu). Le texte débute par la célèbre formule «Il était une fois» que le monde des contes a popularisée[5]. Mais là ne s’arrête pas le clin d’œil. Quand il est question d’allaiter l’enfant, c’est la berceuse «Fais dodo Colas mon petit frère» qui donne un rythme au récit et lui apporte une joyeuse musicalité.

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Couverture de l'album «Ton histoire» (© Pastel, 2010)

La fourmi et le loup est un livre qui à nouveau ouvre les portes du conte, tout d’abord par la formule consacrée de l’incipit, mais ensuite par un ensemble d’événements qui, petit à petit, rappellent à l’adulte des expressions, des personnages, des décors qu’il connaît bien, alors que, cette fois, le personnage principal n’est pas le Petit Chaperon rouge, mais une «toute petite petite petite fourmi». Le jeu des tailles (tout est immense ou minuscule), les contre-plongées, les couleurs et la chanson «Qui a peur du grand méchant loup?»[6] donnent au récit une puissance narrative exceptionnelle.

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Couverture de l'album «La fourmi et le loup» (© Pastel, 2016)

Le petit ouvrage Bon… narre aussi une naissance, mais cette fois dans le monde des canards. Jeanne Ashbé, avec un sens délicieux de l’humour, plonge l’enfant dans la musique des comptines construites sur les nombres, entamant la chanson «Un petit canard au bord de l’eau». Dans l’album, tout est drôle du dessin au récit, du texte à la chute du livre, sans occulter la dimension poétique pour autant.  

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Couverture et image intérieure de l'album «Bon...» (© Pastel, 2019)

Conclusion

Les livres pour les bébés, dès le plus jeune âge, l’entrée en littérature des tout-petits, l’ouverture précoce à la culture sont des gages d’un début de vie réussi. La construction d’une «culture commune» facilite les apprentissages, scolaires ou non. L’enfant parle parce qu’il porte en lui le désir de communiquer, l’enfant lit parce qu’il y trouve du sens et du plaisir, l’enfant grandit parce que la vie lui semble une belle aventure. Au centre de toutes ces expériences siège le désir, merveilleuse motivation endogène qui naît notamment dans la relation que le nourrisson établit avec le monde des livres. Ce cadeau doit être offert au plus grand nombre d’enfants possible. Les albums de Jeanne Ashbé nous aident à gagner ce pari car, à chaque page, se glisse une offrande précieuse, confectionnée à partir d’une langue poétique, d’un imaginaire ludique et d’une tendresse infinie pour les bébés.


Monique Malfait-Dohet est présidente et conseillère scientifique du Fonds de l’image et du texte pour la jeunesse (Fondation Battieuw-Schmidt).


[1] ASBL Boucle d’or, https://www.boucledorasbl.com/ Association non lucrative née en 2017 dans le cadre d’une politique de promotion de la lecture pour tous les enfants. La phrase citée se trouve sur leur site.
[2] Jeanne Ashbé, «Les enjeux de la lecture précoce faite au jeune enfant à voix haute et de manière individualisée» dans la revue Caractères 61, juin 2020, p. 21.
[3] Jeanne Ashbé voulait absolument que ces petits livres soient accessibles au plus grand nombre. Chaque album coûte 6, 80 €.
[4] Souvenons-nous de Crictor, le boa, Émile, la pieuvre, Rufus la chauve-souris ou Orlando, le vautour !
[5] Même si l’expression rituelle est celle de Charles Perrault.
[6] Cette chanson de 1933, composée par Frank Churchill avec des paroles d’Ann Ronell, a été conçue pour un court métrage d’animation de Disney, Les Trois Petits cochons. Elle fut un immense succès, sera reprise par beaucoup d’artistes et aurait même inspiré le titre de la pièce Qui a peur de Virginia Woolf d’Edward Albee (1963).


Image de vignette: illustration intérieure de Bon... (© Pastel, 2019)


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Jeanne Ashbé

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