Aller au contenu principal

Rechercher un article ou une interview

Date

Mathieu Pierloot: de la fiction aux cours de philosophie

Auteur des romans L’amour, c’est n’importe quoi![1], En grève, Summer kids, la série Lino (avec Baptiste Amsallem) à l’École des loisirs, Mathieu Pierloot écrit aussi des textes d’albums: Voilà la pluie (avec Maria Dek), Grand déménagement (avec Françoiz Breut) ou Le silence de Rouge (avec Giulia Vetri). Il est lauréat de bourses de la Fédération Wallonie-Bruxelles – Aide à la création, 2017 et 2021.

Isabelle Decuyper*
22 février 2024

Cette interview a initialement été publiée dans la revue belge Lectures.Cultures (n°35, novembre-décembre 2023). Nous reproduisons ici le texre de l'interview avec l'aimable autorisation de son auteure, Isablle Decuyper et de Lectures.Cultures. Les images proviennent des maisons d'édition de l'École des loisirs, de Versant Sud Jeunesse et de Motus.


«Le milieu de la littérature de jeunesse est un milieu bienveillant, très enclin à l’entraide. Nous nous entendons toutes et tous très bien. C’est d’ailleurs Thomas Lavachery qui m’a poussé, en 2017, à demander une bourse d’aide à la création à la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Petite bio
Originaire de Charleroi, j’ai fait des études de journalisme (IHECS), puis de sociologie politique (ULB), avant de devenir instituteur pendant dix ans. Je suis aujourd’hui concepteur et rédacteur de programmes pédagogiques, notamment celui du cours de philosophie et citoyenneté pour l’enseignement officiel.

Des romans
Écrivant d’abord des scénarios de BD, je trouvais que ça allait plus vite si je travaillais seul. De là est venue l’idée d’écrire un roman. Cela se concrétise en 2014 avec la parution de L’amour, c’est n’importe quoi!. Viendront ensuite En grève (2018) et Summer Kids (2018). Pour les plus jeunes, ce sera la s
érie Lino[2], dont le troisième tome vient de paraître. Tous ces livres sont publiés à l’École des loisirs.

romans
©École des loisirs, ©École des loisirs

Des albums
Grand déménagement[3]: une histoire de nouveau monde et 8 chansons pop, un conte musical d’aujourd’hui, poétique, pop et contemplatif, sur les villes au passé industriel (qui rappelle mes origines carolo) avec un happy end écolo. Tout récemment, Le silence de Rouge, avec les illustrations de Giulia Vetri qui raconte l’histoire de Seymour, un loup pas comme les autres, effrayé par la violence, écœuré par la viande, qui quitte sa famille pour vivre dans une maison abandonnée. Là, il lit des livres au coin du feu et boit du thé aux champignons. Une nuit, il sauve une petite fille de la noyade. Celle-ci entre dans sa vie et plus rien n’est jamais pareil... Pour cet album, paru chez Versant Sud, Giulia et moi avons travaillé avec Fanny Deschamps, une éditrice formidable.

rouge
©Versant Sud Jeunesse

Influences?
J’ai beaucoup lu Marie-Aude Murail, Marie Desplechin, Malika Ferdjoukh, Agnès Desarthe, Louis Sachar. Ce sont des auteurs qui ont infuencé la manière dont j'écris et ce que j'ai envie de raconter. Je voudrais également citer Bernard Barokas, qui a écrit Le plus bel âge de la vie chez Duculot, dans la collection «Travelling». On ne rend d’ailleurs pas assez hommage à son éditrice, Christiane Germain, qui était une véritable visionnaire pour l’époque.

J’aime aussi énormément les films d’Arnaud Desplechin, en particulier ses personnages et son sens du dialogue. Le dialogue contribue à créer du vrai. Il ne s’agit pas de retranscrire la parole mais de créer l’illusion du réel. Quand on entend un film de Desplechin, le dialogue sonne toujours juste.

En revanche, j’essaie de faire attention à ne pas forcer le côté «jeune» pour ne pas ringardiser instantanément mes textes. À ce propos, Marie Desplechin explique que quand elle se met à utiliser un mot issu du vocabulaire de ses enfants, ceux-ci le font immédiatement disparaître du leur.

Lectorat?
Ce sont parfois des enfants et parfois des ados. Je ne décide pas de l’âge du lecteur. Le projet va déterminer l’âge du personnage qui détermine à son tour l’âge du lecteur.

Pour les romans juniors, l’écriture peut parfois s’avérer plus complexe qu’avec la littérature ado parce qu’on ne peut pas toujours y mettre autant d’implicite qu’avec des lecteurs plus aguerris.

En ce qui concerne les albums, la difficulté se situe essentiellement dans la faculté de pouvoir ramasser son propos en quelques lignes. Chaque phrase doit faire mouche.

Quelle distance par rapport à vos personnages?
Ma petite théorie, qui vaut ce qu’elle vaut, c’est que la distance entre l’auteur et ses personnages est ce qui détermine si le texte est considéré comme de la littérature jeunesse ou de la littérature «vieillesse». En tout cas, ça me semble particulièrement vrai en qui concerne les textes pour ados.

Imaginons que mon personnage ait seize ans. Si j’écris à son sujet en tant que personne de quarante ans qui raconte les déboires de cet ado avec la distance, le recul et l’analyse de quelqu’un de quarante ans, il y a de fortes chances pour que le texte s’adresse au final à des adultes. En revanche, si, en tant qu’auteur, je travaille à écrire en collant au plus près aux préoccupations et à l’intensité qui caractérisent l’adolescence, il y a des chances que le texte s’adresse plutôt aux lecteurs et lectrices ados.

Ça ne fonctionne pas à tous les coups, bien sûr, mais cela expliquerait pourquoi, en particulier chez les auteurs anglo-saxons, il existe des textes «vieillesse» mettant en scène des adolescents sans que ceux-ci ne soient classés ou considérés comme de la littérature ado. Bien entendu, la frontière est parfois très mince. Ce n’est pas pour rien que la catégorie «jeunes adultes» a fait son apparition (en provenance, tiens tiens, des pays anglo-saxons).

Voilà la pluie
©Motus

Importance du public
Ce qui me plaît beaucoup dans la littérature jeunesse, c’est qu’on a souvent l’occasion et la chance de rencontrer ceux et celles qui nous lisent. Moi, j’adore ça!

J’en profite d’ailleurs pour remercier la Fédération pour l’opération Auteurs en classe, qui est une formidable opportunité de rencontrer les lecteurs. Plusieurs fois par mois, je rencontre des classes dans les écoles. Ils sont intraitables et ont une manière de parler des textes assez particulière. Dans un établissement secondaire à Verviers, pour Summer kids, une élève m’a dit: «On a aimé votre bouquin mais la fin est ratée.» Après en avoir discuté avec elle, je devais reconnaître qu’elle avait probablement raison...

Ce que je n’ai pas du tout envie de faire, c’est de travailler à partir de thématiques. Ce qu’on pourrait appeler une littérature de hashtags. J’aime évidemment traiter de sujets dans mes livres mais la narration et les personnages doivent rester le centre du texte. Ça ne m’intéresse pas beaucoup de faire des livres qui expliquent.

Animations
J’aime énormément cela. Généralement, les élèves préparent des questions et on engage une discussion informelle. À la fin, je prends un quart d’heure pour expliquer la chaîne du livre. Il est important d’expliquer qui gagne quoi.

Pour un Lino qui coûte dix euros, je perçois 8 % du prix HTVA. Pour un album, ce sera 4 % pour moi et 4 % pour l’illustrateur ou l’illustratrice. Je trouve cela important que les enfants soient conscients de l’économie du livre. Il y a forcément pas mal de fantasmes sur cette question et, généralement, les élèves et les profs sont très surpris lorsque je leur explique ce que je gagne sur la vente d’un livre.

Je me souviens très bien que Geneviève Brisac, ma première éditrice, m’avait dit: «Garde ton boulot pour pouvoir écrire uniquement les livres que tu veux vraiment écrire!»

La philo
Je rédige à présent les programmes des cours pour l’enseignement fondamental, avec une attention spécifique à l’éducation à la philosophie et à la citoyenneté. Dans les séquences pédagogiques que je construis, j’utilise très régulièrement les albums jeunesse.

La littérature de jeunesse est un formidable support pour susciter l’étonnement philosophique chez les enfants.»


Infos: [email protected]

Illustration de la vignette: Giulia Vetri

*Attachée principale, Service Littérature de jeunesse, Service général des Lettres et du Livre

[1]. L’amour c’est n’importe quoi!, L’école des loisirs, coll. «Neuf», 2015. Sélection Petite Fureur 2015, Prix Coup de pouce d’Eaubonne, Label 5 chouettes, Prix Versele 2017.

[2]. Lino (série, 3 titres) (illustrations de Baptiste Amsallem), L’école des loisirs, coll. «Neuf», 2020-2023.

[3]. Grand déménagement (illustrations de Françoiz Breut, composition et chant Claire Vailler), Le label dans la forêt, 2022.

Auteurs et illustrateurs en lien avec l'interview

Illustration d'auteur

Mathieu Pierloot

belge