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Marie Wabbes

1 mai 2005

Si vous demandez à Marie Wabbes à quel personnage les enfants l'identifient, elle vous répondra la Mère Framboise, cette grand-mère sortie de l'imagination de Maurice Carême qui habite dans une toute petite maison, fait des confitures et raconte des histoires aux enfants du village. Depuis 1965 en effet, cette auteur-illustratrice belge raconte des histoires aux enfants à travers des albums pour les petits. Auteur de plus de cent cinquante albums en anglais et en français, elle a notamment donné vie à plusieurs ours - dont elle se fait une portraitiste reconnue, à un jeune lapin et à un petit âne. Elle a aussi réalisé plusieurs livres sur la nourriture à l'Ecole des loisirs. Marie Wabbes s'est formée à l'ENSAV de la cambre à Bruxelles, elle a ensuite animé, sous le pseudonyme de Florence, le supplément jeunesse du journal Le Soir (Belgique) de 1953 à 1968. Fondatrice et présidente du prix des Critiques de livres pour enfants créé en 1988 à Bruxelles, elle est également présidente d'honneur de la section belge francophone d'IBBY qu'elle a créée dans les années 1990. Elle a animé notamment des ateliers de formation pour auteur et illustrateur en Afrique où elle a vécu. Interview.


Ricochet - Comment êtes-vous venue à l'illustration et plus précisément à l'illustration pour les tout-petits ?



Marie Wabbes - J'ai toujours adoré lire, j'ai eu quatre enfants et pour eux j'ai acheté des livres illustrés. Comme je travaillais dans les pages pour enfants du journal Le Soir à Bruxelles, un éditeur m'a proposé d'illustrer des livres pour enfants, il découpait mes dessins dans le journal parce qu'il les trouvait beaux ! C'est comme cela que j'ai fait les premiers livres de l'école des loisirs, c'était en 1965 !

Ricochet - Comment travaillez-vous ?


Marie Wabbes
- Je commence par écrire. J'écris des histoires, puis je fais le découpage en fonction du nombre de page et du type d'illustrations. Le texte doit venir avant les images, pour avoir une cohérence. Le texte doit pouvoir se lire sans les images. Je recommence souvent mes dessins jusqu'à ce que j'aie trouvé le ton juste. Je pense que je suis perfectionniste. Mon travail est sincère, sans complaisance ni tricherie. C'est important d'être proche des enfants. Il me semble que les enfants s'accommodent mieux de maladresses que d'images d'une perfection glacée dont la vie est exclue.





Ricochet - Marie Wabbes, vous êtes une "portraitiste d'ours" . Comment s'est passée la rencontre avec les ours ?


Marie Wabbes
- Je faisais des portraits d'enfants depuis la mort de mon mari pour nourrir ma famille. Je demandais à mes petits modèles, de poser avec leur jouet préféré, bien souvent leur ours en peluche. Quand l'enfant était trop remuant, ou en avait assez de rester tranquille, je faisais le portrait de l'ours. Je me suis rendu compte que les gens encadraient le portrait de leur enfant, mais aussi le portrait de l'ours ! J'ai pensé que c'était peut-être une bonne idée d'exposer des portraits d'ours en peluche qui avaient été très aimés ! Ma première exposition a eu lieu en 1986 dans la Galerie Pierre Van der Borght à Bruxelles. Elle comptait 32 tableaux et sur les 32, 28 ont été vendus. Après cela j'ai acheté des vieux ours, je les ai dessinés et exposés, à Paris puis à New-York et enfin à Londres. Des gens célèbres m'apportaient leur vieil ours chéri pour que je fasse son portrait.

Ricochet - Quelles sont les qualités d'un ours ?


Marie Wabbes
- Dans la nature, les ours sont des animaux féroces ! Les ours, en peluche par leur côté touchant, permettent de dire des choses difficiles. J'ai utilisé un tendre petit ours dans l'album que j'ai fait sur la violence "Petit Doux n'a pas peur". C'est intéressant, les ours sont un lien entre les enfants et les adultes qu'ils renvoient à leur propre enfance. Ce sont des objets transitionnels. On les aime, on les caresse, ils essuient des larmes, ils sont mangés de baisers. Je n'ai jamais imaginé au départ que ces portraits provoqueraient autant de réactions affectives autant chez les adultes que chez les enfants.


Ricochet - Pouvez-vous nous parler des aventures de "Petit Lapin" et de son doudou ?

C'est un peu un personnage "modèle" auquel les enfants peuvent s'identifier ?


Marie Wabbes
- Petit Lapin a commencé sa vie en Angleterre. C'est un bébé tout doux tout tendre, Petit Lapin a deux ans ; dans toutes ses petites aventures, il se comporte comme un petit enfant de deux ans qui découvre le monde qui l'entoure. C'est Noël pour la première fois, il voit la neige, il va à la mer, avant il était un bébé, tout est donc nouveau pour lui. Les éditions du Sorbier viennent d'éditer une compilation des albums de Petit Lapin que j'ai baptisée "Un amour de petit Lapin". Plusieurs histoires sont réunies pour faire un gros volume sous une couverture bleu pâle.


Ricochet - S'adresser au tout jeune public, est-ce un art difficile ? A quoi faut-il être attentif ?


Marie Wabbes
- Pour moi, le tout jeune public est un monde qui m'est familier, je suis une grand-mère comblée après avoir été une mère enchantée par ses jeunes enfants. J'essaye de faire des dessins clairs, lisibles, des images qui font plaisir au petit enfant en lui renvoyant de lui une image de tendresse et d'amour. De fantaisie aussi évidemment.

Ricochet - A l'école des loisirs, vous avez réalisé plusieurs titres sur le thème de la nourriture. ( "J'aime les pommes", "Miam, les fraises !", "Le bon chocolat", "Le bel oeuf !", "La soupe, cela fait grandir", "Rouge tomate"). Comment est né ce projet ?


Marie Wabbes
- Cette idée de "livres à manger" est née en 1992. Elle m'est venue lorsque j'étais dans une classe, j'ai demandé d'où venaient les pommes et les enfants m'ont répondu : "Du magasin". J'ai donc décidé d'écrire des livres sur la nature qui expliquaient d'où venaient les pommes, les fraises, les œufs. Et j'ai continué sur ma lancée. Comme mon atelier se situe entre le jardin et la cuisine, j'y trouve mon inspiration. Chaque livre a sa propre histoire, lorsque j'ai écrit le livre sur le chocolat, je vivais en Afrique, les enfants là-bas ne savaient pas ce qu'on faisait avec les graines de cacao que leur famille récoltait, par contre les enfants de chez nous ne savaient pas d'où venait le chocolat dont ils se régalaient.





Ricochet - Justement, les aventures de "Petit âne", une série de livres bilingues chez Alif, un éditeur tunisien a pour cadre l'Afrique du Nord. Comment sont-ils nés ?


Marie Wabbes
- J'aime beaucoup la Tunisie où j'ai vécu avec mon mari. J'ai vu qu'il n'existait rien pour les enfants si ce n'est des livres vraiment très laids. J'ai proposé aux Editions Alif, d'écrire et d'illustrer une série de petits albums qui racontent l'histoire d'un petit âne. L'Agence de la Francophonie a financé ce projet pour que les petits livres puissent se vendre très bon marché.

Ricochet - Y a-t-il un livre ou un personnage que vous aimez davantage ?


Marie Wabbes
- Dans chaque livre on s'investit totalement, mais aujourd'hui le livre est devenu aussi un "produit". Des personnages passent et n'existent pas vraiment. Ils sont beaux mais sans vie. J'ai bien aimé le personnage de "Pluchkine" un ours en peluche que j'avais acheté à Londres. L'album est paru chez Gallimard jeunesse. J'ai aussi réalisé un album que j'aime beaucoup mais qui n'a pas encore été publié "L'enfant qui venait de la mer" : c'est l'histoire d'une petite fille qui arrive sur la côte rejetée par la mer une nuit de tempête. C'est une histoire très actuelle qui est traitée un peu comme un conte traditionnel.

Ricochet - Quel message voudriez-vous faire passer aux enfants ?


Marie Wabbes
- Le message que nous adultes devons faire passer aux enfants, c'est qu'il faut avoir confiance. Quoi qu'il arrive, les enfants ont des ressources. Les enfants vivent aujourd'hui dans l'angoisse, ils sont bercés par les inquiétudes de leurs parents. C'est important de leur donner un message qui les rassure sur leurs propres potentialités. Ils reçoivent un tas d'informations dans le désordre. Il nous faut les aider à mettre de l'ordre dans leur tête, à remettre en place les priorités.

Ricochet - Ce message, on le retrouve en partie dans "i", sorti chez Gallimard jeunesse en 2004. Ce livre, dédié à votre petite fille Vanille, évoque le divorce et la séparation. Quelle est son histoire ?


Marie Wabbes
- Ma petite fille que j'adore m'a un jour demandé de faire cet album pour que ses parents comprennent qu'elle supportait mal leurs constantes disputes à son propos.

Ricochet - Les animations dans les écoles font aussi partie de votre travail. Comment se passe le contact avec les enfants ?


Marie Wabbes
- Très bien. Souvent, les enfants demandent que je revienne. Ils considèrent que je leur appartiens, ils sont extrêmement gentils. Ils me disent que je dessine très très bien. Je leur raconte comment on fait un livre. Je leur montre des dessins originaux. Ils me demandent souvent de dessiner des animaux un cheval, un éléphant ou n'importe quel animal qui leur passe par la tête.




Ricochet - Vous êtes auteur mais aussi critique pour la jeunesse. N'est-ce pas difficile de porter les deux casquettes ?


Marie Wabbes
- J'adore les livres pour enfants ! En faire, est un travail très solitaire. Connaissant le métier il me semble que regarder les livres d'un oeil professionnel permet encore mieux de comprendre ce qui est donné à voir, et de valoriser les meilleures réalisations... Je trouve que pour avoir une critique valable, il faut une connaissance des livres et du monde de l'art. Il faut que les albums aient une certaine beauté plastique, ils doivent être lisibles... La littérature pour la jeunesse est un espace de liberté, une ouverture sur le monde de la création artistique. Le livre illustré banal, mignon me tombe des mains.


Ricochet - A ce propos, quel est votre regard sur la production actuelle pour les petits. Pensez-vous que certaines productions passent à côté de leur cible ?


Marie Wabbes -
Si leur cible est de faire de l'argent facilement je pense que c'est gagné ! Si l'idée est de préparer les jeunes enfants à découvrir la richesse du monde dès le plus jeune age, c'est moins certain, il y a trop d'albums qui se copient les uns les autres sans rien apporter de nouveau.


Ricochet - Trouvez-vous que le métier a changé depuis que vous avez commencé? Est-ce que les livres vous paraissent moins bien réalisés aujourd'hui ?


Marie Wabbes -
Il y a beaucoup plus de livres pour enfants que quand j'ai commencé à faire ce métier. Il y a beaucoup de livres relativement nuls parce que le livre est un produit et que les maisons d'éditions sont maintenant dirigées par des gestionnaires et plus par des éditeurs. Dans la production actuelle, les gens n'évoluent pas et c'est dommage, si ils font un livre qui a du succès, on le décline à l'infini ! Il faut être capable de réinventer. Le problème, je pense, vient des éditeurs. Ils prennent à l'auteur le même livre que le précédent si il s'est bien vendu ! On fonctionne sur des séries. Tout le monde copie tout le monde. Ce sont les commerciaux qui dirigent les maisons d'édition. Il y a aujourd'hui tellement de livres qui racontent la même chose. Les bibliothécaires ont beaucoup de poids. Ils sont à la fois médiateurs et utilisateurs. Les libraires également font un très bon travail de sensibilisation.

Ricochet - Quels sont les auteurs-illustrateurs pour la jeunesse pour lesquels vous avez de l'admiration ?


Marie Wabbes
- Mon admiration va d'abord à Philippe Dumas, j'adore son travail ! Il dessine super bien et malgré cela, ce qui se dégage de ses dessins, c'est avant tout une liberté qui lui permet d'exprimer les sentiments les plus délicats sans appuyer. J'aime tout ce qu'il fait. La tendresse de son trait me ravit - Je trouve son travail élégant, sensible et très masculin à la fois. Pour entrer dans un autre monde, j'aime la fantaisie débridée de Claude Ponti : il réinvente le monde dans chacun de ses albums. J'aime beaucoup Nadja, son esprit me plaît énormément. Elle a une insolence qui semble si naturelle. J'aime les histoires qu'elle invente, son regard sur notre métier. Un de ses album "Mitch" est pour moi un chef d'œuvre. J'adore ses petits "Maxou".





Ricochet - Quels conseils donneriez-vous à un auteur-illustrateur débutant qui se lancerait dans la production de livres pour les tout-petits ?


Marie Wabbes -
Je pense qu'il y a de la place pour tout le monde. Je me permettrai de citer Maurice Sendak qui disait, il y a déjà plus de dix ans : "Faites des livres si vous voulez, mais un livre pour enfants ne doit pas se contenter d'être bon, il doit être exceptionnellement bon".

Il faut travailler, ne pas se décourager, aller jusqu'au bout de sa démarche.

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Marie Wabbes

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