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La reine des couleurs reçoit Ricochet dans son royaume

L’illustratrice allemande Jutta Bauer nous ouvre les portes de son atelier hambourgeois et nous explique son parcours.

Jutta Bauer_Vignette
Dominique Petre
17 août 2021

«L’art c’est beau, mais cela demande beaucoup de boulot». Cette citation de l’humoriste Karl Valentin orne un mur de l’ancienne fabrique dans laquelle l’autrice-illustratrice Jutta Bauer a son atelier. Un très bel endroit, qu’elle partage notamment avec la dessinatrice de BD Tanja Esch[1]. «Nous sommes une poignée d’artistes à nous être battus pendant des années avec la ville de Hambourg pour obtenir le droit d’avoir nos ateliers dans cette ancienne fabrique», explique Jutta Bauer non sans fierté, «et notre ténacité a fini par l’emporter».

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La preuve que Jutta Bauer s’exerce depuis longtemps, l’extérieur et l’intérieur de l’atelier de l’autrice-illustratrice allemande à Hambourg (© Jutta Bauer, © Dominique Petre, © Dominique Petre) 

En dessin aussi, Jutta Bauer a fait preuve de persévérance puisqu’elle n’a pas arrêté de gribouiller en grandissant, contrairement à la plupart d’entre nous. Quand on lui demande pourquoi, elle répond laconiquement qu’elle «ne savait rien faire d’autre».

«Sauvée» par un lycée d’enseignement professionnel
«J’étais une mauvaise élève, aujourd’hui je serais probablement diagnostiquée dyscalculique. Mon père, qui était lui-même enseignant, m’a sagement conseillé de choisir quelque chose que je savais bien faire et c’est ainsi que j’ai atterri dans un lycée d’enseignement professionnel de design», explique-t-elle, avant de préciser: «C’est ce qui m’a sauvée».

Après sa formation à la «Fachhochschule für Gestaltung» de Hambourg, où elle a notamment eu le peintre et dessinateur Siegfried Oelke comme professeur, elle commence très vite à travailler pour un éditeur de livres spécialisé dans l’apprentissage des langues. «Ce n’était pas bien payé mais cela m’a permis de faire mes armes. J’ai dû dessiner des centaines de notions, un excellent entraînement qui m’a évité de devoir courir derrière des éditeurs à Bologne ou ailleurs».

«À l’époque», se souvient Jutta Bauer, «Hans-Joachim Gelberg était l’éditeur en vogue, tout le monde voulait travailler pour lui. Or il ne semblait pas trop apprécier mes dessins. Jusqu’au jour où j’ai compris qu’il préférait des esquisses à des images trop léchées». Cela tombe bien, elle aussi favorise souvent le premier brouillon, plus vrai, plutôt que le dessin parfait.

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La couverture d’un livre de Klaus Kordon, une illustration issue d’un livre de Christine Nöstlinger et un dessin de presse pour «Brigitte» précurseur du mouvement «me too» (© Éditions Beltz &Gelberg:  «Die Reise zum Wunderinsel» et «Der Hund kommt», © Jutta Bauer pour «Brigitte»)

Pour l’éditeur Beltz und Gelberg, Jutta Bauer illustre des livres d’écrivain·e·s qui vont devenir de véritables classiques de littérature jeunesse germanophone comme ceux de l’Allemand Klaus Kordon et de l’Autrichienne Christine Nöstlinger: «Cette chance m’a donné une grande visibilité, j’ai pu profiter de leur succès», commente modestement l’illustratrice.

Des dessins de presse pour le magazine féminin Brigitte
En 1985, le magazine féminin numéro un du marché allemand, Brigitte, lui propose de publier un dessin de presse toutes les deux semaines. «Je n’oublierai jamais ce jour où les responsables du magazine étaient au bout du fil avec cette incroyable proposition. Naïvement, je ne me suis pas rendu compte de la pression que cela signifiait et j’ai accepté», raconte Jutta Bauer. Elle esquisse des scènes de la vie quotidienne des femmes, en forçant à peine le trait, et révèle un sens de l’humour que l’on retrouvera dans ses albums. Mais après sept années de bons et loyaux services, en pleine gloire, elle décide de tout lâcher: «Je n’allais vraiment pas bien, mes problèmes d’asthme m’avaient transformée en habituée des urgences. J’étais surmenée par le travail et mon bébé. J’ai alors décidé de quitter Brigitte et mon mari», explique-t-elle.

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Les histoires de Juli deviennent celles de Julien dans la version française. Un jardin d’enfants où le talent de Jutta Bauer montre instantanément que, pour Julien, rien ne va ce jour-là (© «Mauvaise journée», Kirsten Boie et Jutta Bauer, L’école des loisirs)

Son fils Jasper et son émancipation vont influencer son œuvre. Les histoires de Juli (Julien en français), imaginées par la talentueuse Kirsten Boie pour une série de films d’animation vont connaître un grand succès. Les petits drames du quotidien de Julien au jardin d’enfants sentent le vécu, parents comme enfants s’y retrouvent. Le premier album, Mauvaise journée, publié en allemand en 1991 et trois ans plus tard en français, illustre superbement «la loi de Murphy»: tout ce qui est susceptible d'aller mal ira mal pour Julien ce jour-là.

Quand on s’étonne de voir, dans des albums parus bien avant les actuelles discussions sur l’inclusion, un enfant en chaise roulante parmi les camarades de Julien, Jutta Bauer précise qu’elle a longtemps œuvré comme aide-soignante dans un foyer pour handicapés.

Reine des couleurs et maman colère
Sa collègue d’atelier Katrin Magnitz possède un studio d’animation; cela amène Jutta Bauer à tourner Königin der Farbe ou La reine des couleurs, qui est donc, comme l’histoire de Julien, un dessin animé avant de devenir un album, publié en français en 2008 par les Éditions Autrement, soit dix ans après la version originale allemande.

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Une femme libérée: un autoportrait avec le pantalon de Petzi et une reine des couleurs folle de joie (© Jutta Bauer, © «La reine des couleurs», Éditions Autrement)

Les sujets de la reine Hortensia sont le bleu, le rouge et le jaune. Ils ont chacun leur personnalité et quand ils se disputent, tout devient gris, l’humeur de leur reine aussi. Comment lui est venue l’idée de cet album aussi simple que grandiose? «Quand on peint, on remarque vite que l’on obtient du gris quand on mélange différentes couleurs», répond l’illustratrice. Et faut-il la reconnaître dans cette reine un peu ronde, dissimulée dans d’amples robes, avec quelques mèches hérissées en guise de couronne? «C’est vrai que je me trouvais dans une phase de libération», admet Jutta Bauer en souriant. «Cela transparaît dans l’histoire».

L’expérience du magazine Brigitte lui a montré qu’elle pouvait travailler seule, qu’elle n’était pas obligée d’illustrer les idées de quelqu’un d’autre. «Raconter des histoires avec mes dessins, cela m’a toujours intéressée», commente Jutta Bauer. Et elle ose, par exemple, mettre en scène une maman qui enguirlande si fort son enfant que celui-ci se casse en morceaux. La mère va rechercher les différentes parties de son fils aux quatre coins du monde, elle le rapièce mais surtout, elle s’excuse. Maman colère, un livre sacré meilleur album en Allemagne en 2001, a-t-il été dicté par la mauvaise conscience d’une mère énervée? «C’est surtout une histoire créée un soir à l’heure du coucher pour mon fils, qui tenait à ce que les personnages soient des pingouins», sourit l’illustratrice.

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Un album fort, qui commence mal et finit bien: «Maman colère», prix allemand du meilleur album 2001 (© Éditions Autrement)

La même année paraît en Allemagne le très beau L’ange de grand-père qui sera traduit trois ans plus tard par Gallimard Jeunesse. Un grand-père raconte à son petit-fils les événements, heureux ou difficiles, qui ont marqué sa vie. Sans se douter qu'un ange veillait constamment sur lui... «À l’image de ce grand-père, j’ai eu beaucoup de chance», dira Jutta Bauer en 2009 lorsqu’elle reçoit le prix allemand de littérature jeunesse pour l’ensemble de son œuvre.

Selma, un mouton philosophe
En 2006, l’éditeur suisse La Joie de Lire publie l’inclassable histoire d’une famille qui a la bougeotte, Alors on a déménagé, de Peter Stamm, illustrée par Jutta Bauer. Deux ans plus tard, les francophones peuvent découvrir Selma, un mouton philosophe et, dans sa version allemande, le roi des ventes de Jutta Bauer. «Ce sont les 400 000 exemplaires de Selma qui m’ont permis de financer mon appartement», sourit l’illustratrice, qui raconte volontiers la genèse de l’album: «J’avais l’habitude de produire des petits livrets en guise de cartes de vœux, un éditeur qui avait reçue celle de Selma a insisté pour en faire un album». Jutta Bauer avait entendu à la radio une vieille fermière répondre inlassablement: «alors je vais faire les foins», ou: «alors je cuisine pour mes enfants» aux diverses questions d’un journaliste. Le coup de génie de l’illustratrice sera de transformer (en une nuit seulement!) cette simplesse en philosophie de la vie.

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L’ange-gardien de grand-père impressionne les chiens, un album qui commence avec une interview à la radio et une carte de vœux, ou l’histoire de la sage Selma, qui, si elle gagnait au loto, ne changerait pas fondamentalement sa vie (© Gallimard Jeunesse, © Dominique Petre, © La Joie de Lire)

À son fils Jasper, Jutta Bauer a lu et relu Winnie l’ourson. «J’aime Tintin et Petzi – d’ailleurs mon héroïne Emma a le même pantalon que lui – et je me souviens de La grosse bête de Monsieur Racine de Tommy Ungerer». Parmi les auteurs francophones d’aujourd’hui, elle admire particulièrement Marc Boutavant et Benjamin Chaud. «J’ai l’impression qu’en France on apprécie davantage les images et l’art alors qu’en Allemagne c’est toujours important d’avoir un message, de préférence pour une bonne cause».

Une chanson peut-elle être une bonne cause? En 2012, quand elle décide d’illustrer Steht im Wald ein kleines Haus (Dans sa maison, un grand cerf), Jutta Bauer ignore que la comptine existe dans plusieurs pays… avec certaines variantes. En allemand, ce n’est pas un grand cerf mais un chevreuil qui regarde par la fenêtre. «Lorsque l’album a été traduit en français j’ai dû coiffer l’animal de bois», explique l’illustratrice, qui ajoute: «Cela aurait été pire si les Suédois avaient publié le livre car chez eux, c’est un nain qui regarde par la fenêtre».

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Jutta Bauer a adapté ses illustrations aux différentes versions de «Dans sa maison, un grand cerf» (© «Steht im Wald ein kleines Haus», Moritz Verlag, © «Dans sa maison, un grand cerf»,  L’école des loisirs)

Malgré les nombreux prix qu’elle a remportés au cours de sa carrière, comme le prix Hans Christian Andersen en 2010, Jutta Bauer reste trop peu connue des francophones. Du côté germanophone, ses albums sont devenus de véritables incontournables qui ont marqué plusieurs générations d’enfants. Et ce n’est pas fini: la fière grand-mère a donné le prénom de son petit-fils Jeppe au héros de son dernier album, Jeppe unterwegs. En mai 2021, il était sélectionné parmi les sept meilleurs livres jeunesse du mois[2].

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Jutta Bauer présente son dernier album: «Jeppe unterwegs» (© Dominique Petre)

[1] Deux BD jeunesse de Tanja Esch ont été traduites en français: Super cool : une histoire de cour de récré et La nouvelle est une alien.
[2] Par la radio Deutschlandfunk.

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