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Histoires de plantes à partager

Dynamique, volubile, complice et pétillant: ainsi apparaît le couple qui nous reçoit à Domdidier (FR) dans la droguerie Roggen, intimement liée aux éditions du Bois Carré. Pleins de chaleur et d’humour, Cathy Roggen-Crausaz et son mari Emanuel confient volontiers leur appétit pour moult projets liés aux plantes.

Editions Bois Carré
Martine Salomon
30 août 2021

Au beau milieu de cette droguerie se trouve un rayon inhabituel pour ce type d’établissement: des étagères remplies de livres jeunesse gais et colorés. Chaque ouvrage de cette collection intitulée «Le petit druide» présente une plante via trois axes: une histoire illustrée, une section botanique, et enfin une expérience réjouissante à réaliser avec ce végétal. Par exemple, on apprend que la fougère existait déjà au temps des dinosaures, on comprend pourquoi elle est surnommée échelle du diable, et on découvre comment se fabriquer un lit de fougères en guise de répulsif contre les insectes lors d’un bivouac. Chaque livre est doté d’une spécialité esthétique, comme les cheveux d’or brillant de la princesse Salomé, protagoniste d’un récit lié au millepertuis, ou alors un marque-page orné de clés jaunes pour évoquer la primevère, surnommée clé de saint Pierre. Mais que font ces livres parmi les infusions, les produits de phytothérapie et les cosmétiques bio?

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Dans cette droguerie fribourgeoise, des livres côtoient tisanes et pommades. (© Martine Salomon)

Ils sont édités chez Bois Carré, maison créée par Cathy Roggen-Crausaz, épouse du droguiste et herboriste Emanuel Roggen. Rien ne la prédestinait à devenir éditrice. Certes, elle se souvient bien de la naissance de son amour pour la lecture: «J’avais 9 ans. Mes parents m’ont inscrite à un cours de flûte. Je prenais le bus de Châbles à Estavayer-le-Lac. J’avais un petit temps de libre et j’allais à la bibliothèque. D’abord, je choisissais seule. Puis, la bibliothécaire m’a conseillé plein de choses, elle m’a fait une sorte d’éducation littéraire. Elle m’a fait adorer la littérature!», se souvient-elle avec gratitude. Pourtant, cette dernière a failli bifurquer sur une toute autre voie en s’inscrivant en faculté d’Économie à l’université. Trois semaines de cours lui ont toutefois suffi pour rebrousser chemin. Elle a finalement étudié en Lettres et est devenue journaliste.

Rencontrer la plante comme on rencontre un personnage
À 32 ans, elle rencontre son futur mari. Puis son futur beau-père, Claude, qui tenait auparavant la droguerie. Ce dernier est bien connu dans la région comme «le druide de Domdidier»: une mine de connaissances et d’anecdotes concernant les plantes, qu’il partage avec passion, notamment lors de randonnées botaniques.

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La passion pour les plantes que partagent son mari et ses beaux-parents a inspiré Cathy Roggen. (© Martine Salomon)

Cela ravive alors l’une des facettes de la jeune femme. «J’ai toujours eu une attirance pour la nature. Je suis fille de paysan, et j’ai fait 15 ans de scoutisme. Mais je ne connaissais pas les plantes. En tant que journaliste, je me suis dit qu’il fallait conserver ce savoir par écrit.» Le projet prend plusieurs années à mûrir. En 2016 naît Les Secrets du Druide, qui met en valeur 50 plantes et leurs bienfaits, tout en présentant la vie et la philosophie de Claude Roggen. Contes et légendes, précisions scientifiques, conseils pratiques: cet ouvrage épais mélange les styles de façon assumée. Cathy Roggen et sa co-autrice Annick Monod, elle aussi journaliste, ne voulaient pas rédiger de simples cartes d’identité des espèces. Il s’agissait de rencontrer chaque plante comme on rencontre un personnage, en se fondant sur les nombreuses notes du beau-père, aujourd’hui octogénaire.

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La journaliste a souhaité conserver et répandre ces précieux savoirs botaniques. (© Martine Salomon / © Bois Carré)

Quant au choix de l’illustrateur, il est le fruit d’une belle histoire. Grande amatrice de l’auteur Charles-Albert Cingria, au sujet duquel a porté son mémoire de licence, Cathy Roggen tombe en admiration devant un portrait de lui dans une galerie d’art. C’est l’œuvre d’Étienne Delessert (par ailleurs créateur du logo de Ricochet). Etant étudiante, elle n’a pas les moyens de se l’offrir - et pas l’audace d’aborder l’artiste. Des années plus tard, elle raconte cela à son mari. Ce dernier prend secrètement contact avec Étienne Delessert, qui vit aux États-Unis, pour offrir le portrait à sa compagne. Touché, ce dernier accepte de le lui vendre, et l’amènera même en personne par surprise. «J’ai juste dit à ma femme de préparer un gâteau pour une visite», rigole Emanuel Roggen. En ouvrant la porte ce dimanche-là, son épouse se trouve nez à nez avec l’artiste, son tableau sous le bras. Il reste trois heures à papoter avec eux, une amitié se noue. Le couple lui ayant parlé de son projet de livre, il se met à disposition pour un coup de main. «Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd!», s’exclame le mari. De fait, l’artiste illustre la couverture et les entrées de chapitres.

Diffuseurs après souper
«Rapidement, je me suis rendu compte qu’avec un éditeur existant, on ne pourrait pas faire comme on voulait», poursuit la Fribourgeoise. Voilà pourquoi le couple lance sa propre maison d’édition. «On s’est lancés comme des bleus!», dit-elle – «comme des grands!», dit son mari. «C’est comme ça qu’on fonctionne: ça doit être possible de le faire, essayons», explique-t-elle. «Et on s’entoure de gens compétents», complète son époux.

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Les Roggen ont fondé leur maison d’édition, en prenant soin de s’entourer des compétences nécessaires. (© Martine Salomon)

Désireux de réaliser un bel objet et de le faire fabriquer en Suisse, le couple est conscient que ce sera coûteux. Il lance une campagne de souscription au succès inespéré: 850 ouvrages souscrits, la plupart à un prix de soutien. S’y ajoutent des sponsors, y compris des entreprises, démarche inhabituelle dans l’édition. Une libraire indépendante leur donne des conseils et les encourage à imprimer 5000 exemplaires. «C’était audacieux! Elle a eu raison, et on la remercie.» C’est l’une des multiples rencontres précieuses qui jalonnent leur parcours. «Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous», commente Cathy Roggen.

Tous deux sont fascinés par les étapes de fabrication du livre. «Il y a des odeurs, des bruits… c’est très vivant!» Et l’émerveillement de voir les passionnés qui travaillent dans ce secteur: «Des employés qui, en arrivant le matin, caressaient le papier et nous félicitaient de l’avoir choisi», s’émeut Emanuel Roggen. Reste que Bois Carré ne trouve pas de diffuseur. Qu’à cela ne tienne: le couple s’en charge. Tous les soirs, après avoir soupé et couché leurs enfants de 3 et 6 ans, ils font les factures et les paquets. Ils en envoient par la poste, et parfois en livrent eux-mêmes. Les commandes pleuvent. «On a eu la chance d’avoir beaucoup de visibilité dans les médias grâce à la personnalité de Claude», précise l’éditrice. Après un mois, les stocks fondent. Décision est prise d’imprimer 5000 exemplaires de plus. Mais diffuser les livres soi-même est épuisant. Quelqu’un leur parle du Centre d’Intégration Socioprofessionnelle (CIS) à Fribourg, qui dispose d’une section logistique. Cette solution, porteuse de sens aussi au niveau social, les convainc.

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Le «druide de Domdidier» (ici avec son fils Emanuel) avait encore des trésors à partager: d’où un tome 2 explorant l’histoire de la phytothérapie. (© Martine Salomon)

À ce jour, 15 000 exemplaires ont été tirés de ce livre. Mais entretemps, Claude Roggen se sentait frustré de n’avoir présenté «que» 50 plantes. Il avait encore de la matière en réserve. De là est née l’idée d’un deuxième livre: Les Secrets du Druide 2 dresse une histoire de la phytothérapie à travers cinq personnages qui ont influencé Claude Roggen. Il a été tiré à 8000 exemplaires (5000, puis 3000). Quant au tome 1, il a fait l’objet d’une traduction en allemand. Mais celle-ci n’a eu qu’un succès mitigé. A posteriori, le couple avance cette hypothèse: il aurait fallu un titre et une image de couverture plus terre à terre pour la Suisse alémanique, où les notions de «secrets» et de «druide» sont davantage connotés. Du coup, le livre atterrit souvent au rayon ésotérisme.

Évolution et cohérence
Mais le succès global de ces ouvrages a permis à Bois Carré de poursuivre l’aventure. Des lecteurs des Secrets du Druide leur ont dit: «C’est tellement génial! Tous les soirs, je lis une plante à mon enfant!». La maison d’édition, désireuse de s’adresser aussi aux enfants, a donc lancé une gamme jeunesse. L’illustratrice Maud Nobleter a participé à son élaboration. Ses images riches de symboles et de profondeur ont tendance à plaire aussi aux adultes. Depuis le tome 4, Adèle Dafflon a repris le flambeau, avec un grand changement de style: frais, pimpant et enfantin.

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Une nouvelle illustratrice a repris le flambeau (à droite), avec un autre style mais toujours beaucoup de couleurs. (© Bois Carré)

La même structure demeure: un récit, des éléments scientifiques, puis une expérience. «Raconter des histoires permet d’apprendre à connaître la plante et d’ancrer le savoir», souligne Cathy Roggen. Il y a toujours deux personnages, dont l’un est le narrateur d’une histoire enchâssée. Certains reviennent d’un tome à l’autre, et les possesseurs de plusieurs tomes trouveront des rappels et clins d’oeil jusque dans les dessins des pages de garde. Les Romands reconnaîtront aussi des détails locaux dans les illustrations: le journal La Liberté, le Musée d’histoire naturelle de Lausanne, ou encore un paysage du Vully. Après le millepertuis, le sureau, l’herbe à Robert, la fougère et la primevère, le tome 6 sortira en 2022 et portera sur le calendula (ou fleur de souci).

Cette fois, les livres sont imprimés à Vérone en Italie, pour des raisons de coût et de techniques de fabrication. Leur promotion nécessite davantage d’efforts que Les Secrets du Druide 1 et 2, qui roulent tout seuls. «On se retrouve parmi une offre de livres jeunesse pléthorique!», note l’éditrice. «Au début, ça a commencé gentiment seulement. Maintenant, l’effet collection se fait sentir et ça démarre», observe son mari. Le premier est sorti en 3000 exemplaires, puis le tirage a été ramené à 1500 pour les suivants. Les ventes se situent entre 400 et 800 exemplaires par tome. Pour atteindre l’équilibre financier, il en faudrait 900.

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Chaque livre offre une histoire, des infos botaniques et une expérience à réaliser. (© Bois Carré)

À terme, les époux espèrent rentrer dans leurs frais. Quoi qu’il en soit, ils sont fiers de cette collection en totale cohérence avec leur univers et leurs activités. Celles-ci sont d’ailleurs variées. En plus de la droguerie et de l’édition, ils organisent des balades et ateliers botaniques (elle s’est formée comme accompagnatrice en montagne), et ils ont même créé une gamme d’infusions. Ils publient en outre un nouvel ouvrage, La ferme!: lexique imagé du monde paysan (septembre 2021): un dictionnaire des termes agricoles brossant un portrait instructif et truculent du monde paysan. Et d’où vient le nom des éditions du Bois Carré? C’est l’un des surnoms du fusain d’Europe, arbuste aux rameaux quadrangulaires dont le bois sert à fabriquer le fusain à dessin. Il entre aussi en résonance avec Bois sec, bois vert, titre d’un recueil de textes de… Cingria.

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