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Des parents en détresse et des enfants perplexes

La pandémie de covid a changé bien des aspects de notre quotidien. Pour beaucoup, le télétravail est devenu obligatoire à un moment ou à un autre, et concilier vie professionnelle et vie de famille n’a pas été de tout repos. Ricochet s’est penché sur la question de la détresse parentale, vue au travers de deux albums qui abordent la question tout en poésie.

Vignette Des parents en détresse et des enfants perplexes
Margaux Cardis
31 janvier 2022

Des parents en détresse et des enfants perplexes
Depuis que le covid est arrivé, adultes et enfants doivent fréquemment cohabiter dans un même lieu durant toute la journée. Si le télétravail peut être une source de plaisir pour certain·es, il se révèle être un véritable cauchemar pour d’autres. La disparition des frontières entre vie professionnelle, vie maritale et vie parentale permet de mettre en lumière les différentes charges mentales pensant sur les enfants et les adultes. Comment expliquer aux enfants que leurs parents peuvent éprouver des sentiments dépressifs, voire même ce que certains psychologues appelleraient un «burn out» parental? C’est notamment dans cette quête d’explications que Sara Stridsberg et Sara Lundberg ont conçu Plongée dans l’été (Gallimard Jeunesse) et que John Lavoignat et Sophie Jackson ont créé Le petit cafard de Maman (L’Étagère du bas). Ricochet vous propose une analyse comparative de ces albums forts et émouvants.

Burn out ou détresse parentale
Avant toute chose, petit détour par une définition de la détresse parentale. Cette dernière est caractérisée comme telle depuis les années 2000 et se manifeste par:

«Un épuisement physique et émotionnel», caractérisé par une perte d’énergie importante de la part du parent, «une dépersonnalisation» envers la relation à l’enfant, et enfin «une perte d’efficacité et d’épanouissement parental», qui affecte l’épanouissement et le sentiment de compétence parentale.[1]

Si les psychologues et autres spécialistes de la santé mentale ont tardé à étudier le phénomène, c’est que leur intérêt se portait avant tout sur la question du «burn out» professionnel. Il faut attendre les années 90 pour comparer le milieu du travail à celui de la famille et se rendre compte qu’il existe des similitudes d’un point de vue symptomatique. Néanmoins, un burn out professionnel s’établit, généralement, en répercussion à la pression qu’exerce le travail sur l’individu. Quelle pression peut ressentir le parent?

Les professionnel·les de la santé expliquent que «si le parent a été socialement perçu comme l’unique protecteur de sa progéniture, il est également considéré comme le seul responsable de son développement»[2]. Entre les attentes des autres parents, celles des institutions, celles des proches et les ressources économiques nécessaires pour élever les enfants, la pression ne manque pas! Et c’est sans compter la charge mentale liée aux autres aspects de la vie quotidienne, comme le travail et la gestion du domicile. Ces différents facteurs extérieurs marquent les parents et peuvent les amener à des états dépressifs importants. Les enfants, témoins de ces faiblesses, ont besoin d’un espace qui les thématisent. La littérature jeunesse peut jouer ce rôle de miroir, et partant, être une ressource précieuse pour les familles concernées.

Plongée dans l'été et Le petit cafard de maman
Couvertures de «Plongée dans l'été» (© Gallimard Jeunesse) et «Le petit cafard de maman» (© L'Étagère du bas)

Quand l’enfant cherche une solution aux problèmes des parents
Parus respectivement en avril et mai 2021, Plongée dans l’été et Le petit cafard de Maman permettent de mettre en lumière les répercussions des souffrances des parents sur leurs enfants. L’intérêt de lire ces deux albums simultanément est de permettre à l’enfant de tirer des parallèles. Ainsi, le petit lecteur ou la petite lectrice peut comprendre que la détresse parentale touche autant les papas que les mamans et que plusieurs réactions sont possibles face à ce mal-être.

Dans Le petit cafard de Maman, le jeune protagoniste s’attache à trouver des solutions pratiques à la maladie de sa maman. Sa manière de réagir, qui fera sourire le/la lecteur·ice, est due à un malentendu. Lorsque le narrateur apprend que sa mère a «un petit cafard», il ne comprend pas qu’il s’agit d’une expression. Il se demande ce qu’est un cafard et comment débarrasser sa maman de l’insecte. Personne dans son entourage ne parvient à lui apporter une réponse satisfaisante. C’est que l’enfant confond l’insecte et l’expression «avoir le cafard». Il se laisse ainsi emporter par son imaginaire foisonnant.

Par ce biais, l’humour s’installe, ainsi que des solutions plus fantasques les unes que les autres. Le petit garçon met en place un piège à cafard dans la maison, propose à son père de l’aider à faire le ménage – car il a appris que les cafards vivaient dans des endroits sales – ou encore se déguise en cafard pour amadouer et attraper l’insecte qui tourmente sa maman.

Aucune de ces solutions ne fonctionne, et pire, l’enfant s’attire les foudres de son père. Ce dernier est également soumis au stress et aux souffrances de sa compagne, ce qui explique son manque de patience. Sans attendre de justifications, il punit le narrateur pour ses «frasques».

De la détresse du parent à la solitude de l’enfant
Quant à Plongée dans l’été, moins humoristique, mais plus poétique, il met en scène une petite Zoé qui rend visite à son père dans un hôpital psychiatrique. Les lecteurs et lectrices ne savent pas tout de suite ce qui est arrivé au père. En effet, Zoé nous raconte d’abord qu’il a disparu. Ensuite, qu’il est toujours présent sur les photos, laissant possiblement entendre que le père est mort. Et enfin, la narratrice nous explique que son père est «dans un bâtiment ordinaire avec des murs, des fenêtres, des portes. Sauf que les portes sont fermées à clé.» Malgré la représentation du bâtiment – rouge, sans murs ni grillage – une idée surgit d’emblée: le père est en prison. Mais ce n’est pas le cas. La vérité éclate enfin: le père est interné dans un hôpital psychiatrique.

Plongée dans l'été
Image intérieure de «Plongée dans l'été» (© Sara Lundberg)

Grâce à un langage poétique particulièrement délicat et à la présence du corps médical, on comprend que, ne supportant plus la vie, le père s’est jeté par la fenêtre. Sara Stridsberg multiplie les références aux anges et aux ailes: «Partout dans ce bâtiment, il y a des anges qui viennent le voir. Mais ils ne viennent pas pour l’emmener, non. Ils veillent à ce qu’il reste bien sur terre, à ce qu’il ne s’envole pas.». Par la suite, le dessin de Sara Lundberg focalise l’attention sur le dos du père tandis que l’autrice, elle, poursuit la métaphore filée de l’ange: «De toute manière ses ailes étaient trop grandes, il ne pouvait plus voler. Personne ne m’avait dit qu’il avait des ailes […] Et c’est ça le plus difficile pour lui: ces ailes qu’il a cru avoir pendant un temps sont parties.», laissant ainsi entendre ladite tentative de suicide.

Zoé souffre d’un manque d’explications claires sur ce qui se passe. Le discours imagé ne l’aide pas à comprendre pourquoi son père ne veut plus vivre. «Pourquoi est-ce qu’on n’a plus envie de vivre alors que les chiens, les papillons et le ciel existent? Comment peut-on ne plus avoir envie de vivre alors que moi j’existe?», se demande-t-elle. Aucune réponse claire n’est donnée à la petite fille et ce silence fait écho à celui de la mère.

Cette dernière est représentée sur les premières pages avant de disparaître de la narration, laissant Zoé seule. De plus, la mère est représentée en train de lire un journal ou un livre. Son attention est concentrée sur ses activités et elle ne remarque pas le mal-être de sa fille. La solitude de Zoé grimpe en flèche lorsque sa mère, à la demande du père, ne se rend plus à l’hôpital. Mais Zoé, obstinée, veut voir son père et continue de s’y rendre, seule.

Plongée dan l'été
Zoé et sa mère en train de lire. «Plongée dans l'été» (© Sara Lundberg)

À nouveau, il ne s’agit pas de blâmer le parent encore stable psychiquement, mais plutôt de proposer un pas de côté en se focalisant sur les solutions possibles, pour que les enfants se sentent mieux face à cette adversité. Sara Stridsberg et Sara Lundberg ne proposent pas de solution concrète pour résoudre le problème et ce n’est pas plus mal. Elles offrent une alternative, via le personnage extravagant de Sabine, qui est également une patiente de l’hôpital et qui permettra à la petite fille de combler le vide laissé par son père et sa mère, tous les deux absents à leur manière.

Montrer les répercussions
Quand l’enfant n’énonce pas clairement le malaise ressenti à la vue d’un parent fragilisé, les illustratrices de nos deux albums prennent leurs crayons et leurs pinceaux pour montrer les répercussions sur l’enfant au travers de l’image. Ainsi, le contraste entre la Zoé heureuse avec son père sur les photos et celle de la première page, triste et inquiète, est particulièrement frappant.

Le petit garçon du Petit cafard de Maman est quant à lui hanté par des cafards. Dans ses cauchemars, sa famille est transformée en cafards. Un dialogue intertextuel semble s’installer entre La métamorphose de Kafka et le livre de John Lavoignat et de Sophie Jackson. Il est d’ailleurs sous-entendu d’entrée de jeu puisque John Lavoignat dédicace son texte à Gregor Samsa – le personnage principal de La métamorphose. Sur la couverture, l’ombre de la mère est celle d’un cafard.

Contrairement à Gregor Samsa qui se désespère de sa métamorphose, le petit garçon, lui, trouve une possible solution dans son rêve pour chasser le cafard de sa mère. Il décide de se déguiser pour faire croire au cafard qu’il est de sa famille et l’amener à sortir de sa cachette. La métamorphose est donc volontaire. En outre, contrairement à la famille de Gregor Samsa, la mère ne rejette pas son fils. Elle sourit de sa créativité, mais elle perd vite sa bonne humeur et replonge dans la mélancolie.

Du happy-ending à une fin réaliste
Il est intéressant de noter que la fin des deux livres diverge complètement l’une de l’autre. Le petit cafard de Maman simplifie la guérison de la mère, l’adoption d’un chat semble résoudre tous les problèmes. D’après le narrateur, le chat rocambolesque acheté à l’animalerie a mangé le cafard. L’enfant peut même entendre ledit cafard «tourner dans l’estomac du chat», ce qui explique son incessant ronronnement. C’est sur cette touche d’humour que se termine Le petit cafard de maman.

Le petit cafard de maman
Image intérieure de «Le petit cafard de maman» (©L'Étagère du bas)

Dans Plongée dans l’été, le père de Zoé finit par sortir de l’hôpital, ce qui s’accompagne au niveau de l’illustration par l’apparition d’arbres en fleurs, symboles d’un printemps familial retrouvé. Zoé se montre d’ailleurs plus souriante, soulignant ainsi que cette période complexe a été acceptée. Toutefois, elle nuance. Son père ne s’est jamais réellement remis de son passage à vide. Derrière son sourire, se cache l’ombre de la maladie mentale: «Mon papa n’a jamais vraiment retrouvé la joie de vivre. Pourtant, tout s’est très bien passé pour lui.» En cela, l’ouvrage de Sara Stridsberg et Sara Lundberg est particulièrement réaliste. Tout comme une addiction, la dépression, le burn out ou encore la bipolarité sont des maladies dont il est difficile de se détacher complètement. La fin laisse cependant une certaine place au constat suivant. Souffrir d’une maladie mentale n’empêche pas de vivre une vie accomplie: «Certaines personnes ne sont jamais joyeuses. On a beau faire, elles restent toujours tristes. Et parfois, elles sont tellement tristes qu’elles doivent aller vivre à l’hôpital. Jusqu’à ce que se passe. Ce n’est pas si grave.» Ainsi, Sara Stridsberg et Sara Lundberg cassent l’image anxiogène rattachée aux hôpitaux psychiatriques, que les films ont largement participé à construire. Elles ouvrent les enfants à de nouveaux points de vue. Mais attention, la maladie mentale n’est pas «banalisée» pour autant. Elle est, d’une certaine manière, dédramatisée et rendue plus acceptable, moins exceptionnelle.

Pour en savoir plus:

­– Raquel Sánchez-Rodríguez, Sarah Perier, Stacey Callahan et Natalène Séjourné, «Revue de la littérature relative au burnout parental» in Canadian Psychology/Psychologie canadienne, Toulouse, 2019, pp.77-89.


[1] Raquel Sánchez-Rodríguez, Sarah Perier, Stacey Callahan et Natalène Séjourné, «Revue de la littérature relative au burnout parental» in Canadian Psychology/Psychologie canadienne, Toulouse, 2019, p.78.

[2]Ibid., p.78

Auteur(s) en lien avec cet article

Sara Stridsberg

suédoise
Sara Lundberg

Sara Lundberg

suédoise

John Lavoignat

française