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Dans les beaux papiers d’un bibliophile: rencontre avec Bernard Huber

Depuis près de 35 ans, Bernard Huber collectionne les livres d’enfant anciens, rares et précieux. Ricochet vous emmène à la découverte des trésors de sa fabuleuse bibliothèque.

Collection Bernard Huber
Damien Tornincasa
18 février 2020

Dans l’ivresse des livres

«Quand tu lis un livre, ne tourne pas seulement les feuilles, mais cueille le fruit»[1].

Pour peu qu’on fasse fi de l’anachronisme, on pourrait croire que cette épigraphe a été rédigée tout spécialement pour Bernard Huber. Cet enseignant d’université à la retraite partage son temps entre ses nombreuses passions. L’une d’elles est porteuse de fruits, dans le sens premier du terme. «J’adore les arbres. Je possède un grand verger et m’adonne volontiers à l’arboriculture fruitière», nous glisse-t-il dans les premières minutes de notre entretien. Mais il y a autre chose que Bernard Huber cultive depuis bien longtemps: l’amour des livres anciens. C’est dans sa maison de Pallueyres (Ollon/VD), loin de l’agitation citadine, qu’il a la gentillesse de nous recevoir pour nous parler de son activité de bibliophile et nous présenter quelques-unes des pièces d’exception qui peuplent sa bibliothèque. Car l’homme est à la tête d’une impressionnante collection d’ouvrages pour l’enfance et la jeunesse (du XVIIe au XXe siècle)!
C’est à 34 ans que Bernard Huber commence à constituer son fonds. Mais son goût pour le livre ancien, lui, remonte à l’enfance. Bernard Huber reconnaît volontiers le rôle déterminant que son père a joué. «Quand j’avais 11 ans, mon père m’a emmené visiter la somptueuse bibliothèque de l'abbaye de Saint-Gall», se souvient-il. «Cela m’a beaucoup marqué, je dirais même que c’est l’élément fondateur».

Des objets fragiles
Autre héritage familial: le meuble dans lequel Bernard Huber range ses livres. Cette bibliothèque, qui lui vient de son grand-père, avait précédemment appartenu à une féministe célèbre: Emilie Gourd. «Emilie Gourd était une suffragette», précise le collectionneur. «Autrement dit, elle promouvait, au début du XXe siècle, le suffrage féminin. C’était même, dans ce domaine, la personne la plus importante de Suisse. Mon grand-père était son jardinier et il a récupéré certaines affaires dont elle s’est séparée». Cette somptueuse bibliothèque, chargée d’histoire, a tout de même un léger défaut: elle n’est pas hermétique. Si Bernard Huber évoque le sujet, c’est pour une excellente raison: les livres anciens sont des objets éminemment fragiles et il convient de leur porter une grande attention. «Lorsqu’on conserve des livres anciens, il y a plusieurs éléments dont il faut se méfier: le soleil, l’humidité et les insectes. Régulièrement, des guêpes font leur nid à l’intérieur de ma bibliothèque. J’ai dû, plus d’une fois, vider l’ensemble des rayonnages pour ôter les nids et éviter une invasion». Si Bernard Huber est particulièrement précautionneux, il ne cède pas pour autant à la paranoïa. Ses livres, il préfère les manipuler à mains nues plutôt qu’avec des gants et il nous invite avec beaucoup d’obligeance à les examiner de très près nous aussi. Quel délice!

Une collection à double fonds
Si le fonds du bibliophile est si bien conservé, c’est aussi parce qu’il n’achète que des livres en excellent état. Mais ce n’est pas le seul critère d’acquisition qui entre en jeu: Bernard Huber est particulièrement sensible à la beauté des ouvrages et à leur rareté. Bien sûr, ils doivent également correspondre à ses centres d’intérêt. Bernard Huber identifie trois axes principaux dans sa collection de livres anciens. La géographie est incontestablement son domaine de prédilection: il détient de nombreux atlas, cartes et récits de voyage à destination des jeunes lecteurs. Son goût pour les langues minoritaires transparaît également dans sa collection: «Ces dernières années, je suis à la recherche d’ouvrages en gaélique d’Ecosse et d’Irlande, en gallois, en breton, en frioulan, en ladin des Dolomites...». Enfin, il s’intéresse de plus en plus aux livres suisses.
A côté des livres anciens à proprement parler, Bernard Huber s’est constitué un fonds de plusieurs centaines d’ouvrages de référence sur l’histoire du livre d’enfant. «Je considère cette deuxième collection comme ma caisse à outils», remarque-t-il. «Elle me permet d’avoir directement accès à l’information sans devoir me déplacer à la bibliothèque de Lausanne, Genève ou New York».

Des livres et des hommes
Ne vous méprenez pas! Bernard Huber n’a rien d’un sédentaire endurci. Bien au contraire: lorsqu’un livre ancien l’intéresse, il peut parcourir des centaines de kilomètres pour le voir de ses propres yeux. Comme cette fois où, en moins d’une journée, il a fait un aller-retour jusqu’à Vienne pour consulter une bibliographie autrichienne de 1937 qu’il cherchait à ajouter à sa collection depuis plusieurs années. Grand bien lui en a pris puisqu’il est reparti avec un objet extraordinaire que le bouquiniste n’exposait même pas dans son échoppe: un exemplaire du tirage de tête contenant, dans un écrin intérieur, un cartonnage romantique de 1844 mis en couleur à la main (dont il est question dans la bibliographie). Une rareté absolue! C’est ce qu’on appelle un exemplaire «truffé».
Il faut dire que pour Bernard Huber tout est une question de rencontres. «Avec le livre ancien, il y a une dimension presque affective et j’ai acquis beaucoup de livres par la qualité des contacts humains que j’ai pu nouer».
Aussi, lorsqu’il s’agit de dénicher de nouveaux ouvrages, Bernard Huber avoue volontiers être à l’affût, «les antennes déployées en permanence», selon ses propres mots. Comme un Petit Poucet, il sème de petites pierres – en sollicitant son réseau, en discutant avec les gens – et certaines d’entre elles le conduisent sur le chemin de livres d’exception. Mais surtout, Bernard Huber reste à l’écoute du chant envoûtant des livres, prêt à se laisser séduire. «Après 35 ans d’expérience, j’affirme ceci: lorsqu’un bibliophile entre dans une librairie ancienne, ce n’est pas lui qui est à la recherche de tel ou tel livre; c’est plutôt le livre rangé sur un rayon (il est peut-être là depuis cinq ou dix ans!) qui cherche un propriétaire digne de pérenniser son existence. J’inverse les rôles». En voilà une belle leçon d’humilité!


MORCEAUX CHOISIS
Ricochet vous propose de découvrir une sélection de livres issus du fonds Bernard Huber.

C’est quoi le décalage horaire?
Au XIXe siècle, les livres à système connaissaient un vif succès et leurs créateurs rivalisaient d’ingéniosité pour mettre au point des mécanismes toujours plus sophistiqués. Bernard Huber possède plusieurs livres à système en parfait état, dont cette petite géographie de Goldsmith[2].

Collection Bernard Huber, image 1
© Damien Tornincasa

En plus de cartes dépliantes, l’ouvrage comporte une volvelle (un disque de papier mobile) servant à expliquer aux enfants le principe du décalage horaire.

Enfance et jeu
Pauline Kergomard (1838-1925), inspectrice générale des écoles maternelles, écrivait: «Le jeu c'est le travail de l'enfant; c'est son métier, c'est sa vie»[3]. L’importance de la dimension ludique transparaît dans de nombreux documents de la collection Bernard Huber.

Collection Bernard Huber, image 2
© Damien Tornincasa

Cette jolie maison de poupées, par exemple, faisait le bonheur des petites filles dans les années 1940.

Pour apprendre la géographie en s’amusant, quoi de mieux qu’un relief à finalité pédagogique en papier mâché des années 1850 (il s’agit là d’une spécialité suisse!) ou qu’un jeu de l’oie cartographique monté sur toile datant – tenez-vous bien! – de 1690?

Collection Bernard Huber, image 3
© Damien Tornincasa

Des jeux de cartes comme supports d’apprentissage de la géographie et de la mythologie? C’est ce qu’a conçu le poète et dramaturge français Jean Desmaret de Saint-Sorlin, sur ordre du cardinal Mazarin, pour l’éducation de Louis XIV (1698).

collection Benard Huber, image 4
© Damien Tornincasa

Un ouvrage illicite

Collection Bernard Huber, image 4
© Damien Tornincasa

Comme le dit la sagesse populaire: «L’habit ne fait pas le moine». Cet humble fascicule, dont le titre est composé en caractères gothiques, semble avoir été imprimé en Allemagne ou en Autriche. En réalité, il n’en est rien: cette publication est italienne et revêt une importance capitale sur le plan historique! Le Tyrol du Sud (qu’on connaît également sous le nom de Trentin-Haut-Adige) est une province du nord-est de l’Italie à majorité germanophone. Or, sous le règne de Mussolini, l’allemand était interdit sur l’ensemble du territoire! Non seulement les gens qui avaient des patronymes à consonance germanique ont dû «italianiser» leur nom, mais surtout la langue allemande a été bannie de l’enseignement scolaire. Dans le Tyrol du Sud, une école des catacombes a alors vu le jour: les enfants s’y rendaient après l’école officielle pour apprendre à lire et écrire leur langue maternelle en toute clandestinité. L’allemand était enseigné par le biais d’abécédaires comme Liebe Mutter qui, bien évidemment, circulaient sous le manteau.

Destruction
Le ladin est une langue minoritaire parlée dans les Dolomites. Un peu à l’image de l’allemand, le ladin – considéré comme un dialecte de l’italien par le gouvernement fasciste – était interdit à l’école du temps de Mussolini. Peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Italie a officialisé la langue et mis tout en œuvre pour la soutenir. En 1948, l’Etat a édité des abécédaires en langue ladine, afin de favoriser son enseignement. Seulement, les habitants du Val Gardena avaient été tellement humiliés dans les décennies précédentes qu’ils n’ont pas pu concevoir une telle chose. Aussi, ces abécédaires ont fait l’objet d’une sorte d’autodafé de la part de la population locale.

Collection Bernard Huber, image 5
© Damien Tornincasa

Unique au monde
Parmi les langues minoritaires qui intéressent Bernard Huber, le romanche occupe une place de choix. Ce livre pour les tout-petits en sutsilvan (le dialecte romanche le moins répandu) est d’une grande rareté. A ce jour, il n’existe qu’un seul exemplaire complet (avec son vade-mecum) connu. Il ne se trouve ni à la Bibliothèque cantonale des Grisons (à Coire), ni à la Bibliothèque nationale suisse (à Berne), mais bien à Pallueyres, chez notre collectionneur passionné!

Collection Bernard Huber, image 6
© Damien Tornincasa

[1] «When thou dost read a book, do not turn the leaves only, but gather the fruit», credo de Davy Crockett apparaissant sur la page de titre de l’ouvrage An Account of Col. Crockett’s Tour to the North and Down East (1834).
[2] A Grammar of General Geography for the Use of Schools and Young Persons, vers 1830.
[3] KERGOMARD, Pauline, L’éducation maternelle dans l’école, Paris: Librairie Hachette et Cie, 1886, p.54.


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