Un pour tous et tous pour un: les finalistes du Prix suisse du livre jeunesse 2026
Deux albums illustrés, un album bande dessinée, un roman jeunesse et un beau-livre, les finalistes du Prix suisse du livre jeunesse 2026 composent un florilège plein d’humour et de poésie.
Deux albums illustrés, un album bande dessinée, un roman jeunesse et un beau-livre, les finalistes du Prix suisse du livre jeunesse 2026 composent un florilège plein d’humour et de poésie.
Pour cette septième édition du Prix suisse du livre jeunesse, 98 ouvrages ont été lus dans tous les sens par un jury curieux de découvrir les nouvelles parutions, imposantes dans leur diversité de couleurs, de formats et même de supports: les livres se déclinent en sons et en musique, les illustrations invitent à la création et à l’évasion par le rire et la poésie. Les langues de la Suisse étaient bien représentées, avec plusieurs livres en italien et deux livres en romanche, mais aussi des ouvrages en suisse-allemand, eux aussi accompagnés de leur version à écouter. Les livres bilingues étaient également présents, ainsi qu’une foisonnante production de livres documentaires, de récits poétiques et quelques romans pour adolescents. À condition de remplir le critère d’avoir au moins l’un des auteurs (texte ou illustration) originaire de Suisse ou vivant dans le pays, les maisons d’édition, au nombre de 62, ont fait part du meilleur de leur production de l’année. Parmi elles, de petites maisons, souvent très jeunes, témoignent de la vitalité de la scène du livre jeunesse, et, malgré une petite diffusion et des tirages limités, apportent un soin remarquable à l’objet livre dans sa conception et sa fabrication.
Face à un tel choix et une telle diversité, le jury de cinq lecteurs et lectrices a discuté longuement pour établir sa grille de critères. On ne saurait lui rendre tout à fait justice en en citant uniquement quelques-uns, mais l’inventivité esthétique, le message éthique, le style original et stimulant ou encore l’adéquation de l’objet et de son contenu par rapport au public ciblé, ont souvent orienté les discussions. Nos points de vue et expériences personnelles se sont révélés complémentaires et ont nourri le débat, nous poussant à nous réorienter et à modifier nos avis. Et qui discutaient ainsi des livres soumis à leur vote? Laissez-moi vous les présenter. Les nouvelles venues d’abord, avec Sandra Näf-Gloor, qui possède sa propre librairie jeunesse à Bâle, et Anna Colombo, bibliothécaire à Balerna, où les bibliothèques sont intégrées aux écoles primaires. Elles étaient accompagnées des trois anciens jurys, Adriano Montefusco, professeur de didactique des langues à l’université de Fribourg, où il accorde aux livres pour la jeunesse une place centrale, Nadège Coutaz, riche d’une longue expérience dans ses recherches sur la littérature jeunesse, et moi-même, Camille Luscher, traductrice littéraire, avec quelques incursions dans ce genre si polymorphe.
Au fil des discussions, visant à retenir d’abord une vingtaine d’ouvrages lus et relus par tous, puis finalement cinq finalistes, une évidence s’est imposée: peu importe que tous les critères soient remplis s’il n’y a pas la petite étincelle en plus qui jaillit à la lecture. Et cette étincelle est presque impossible à définir, c’est un art, un ensemble, et finalement, une affaire de goût et de sensibilité. C’est ainsi un choix bien subjectif qui vous est délivré ici, et forcément un peu arbitraire. Il a fallu abandonner quelques favoris en chemin, en se promettant de les transmettre autrement pour que les livres trouvent leurs chemins auprès des jeunes lecteurs et lectrices. Un travail important auquel s’attelle Ricochet tous les jours à travers ses notes de lectures et ses coups de cœur.
Les finalistes
Dans un tel prix, réunissant non seulement des langues et des cultures littéraires diverses, mais aussi des genres et des formats si variés, il serait vain de chercher un dénominateur commun, même dans le choix restreint des finalistes. Mais si une tendance se dessine, elle est à chercher du côté de la coopération, que ce soit dans les processus créatifs ou les sujets traités. Les cinq livres de la sélection abordent avec sérieux ou légèreté, parfois par l’absurde, les grands thèmes qui travaillent notre quotidien.
Ainsi dans Le petit roi, la question du pouvoir et de son abus résonne avec quelques velléités contemporaines. Mais son propos pour le jeune lectorat sera plus personnel, car quel enfant n’a jamais tenté de commander son monde? Écrivaine confirmée, grande lectrice elle-même de littérature jeunesse qu’elle critique dans les pages du Temps après avoir passé près de dix ans à la rédaction en chef de la revue Parole, le précurseur de Ricochet, Sylvie Neeman prouve sa grande maîtrise du genre, en alliant justesse et simplicité. Les dessins de Francesca Ballarini prolongent le texte avec beaucoup de subtilité. Empruntant au dessin d’enfant, les couleurs vives et les traits francs participent à la tendresse et à l’humour de l’ensemble du livre. Détails et symboles invitent à être lus, commentés, jusque dans l’intérieur de la couverture qui se referme avec humour sur les différentes coiffes, chapeaux et bonnets d’âne venus remplacer la couronne, esquissant autant d’histoires à inventer puisque c’est là, à l’écoute des arbres et du chant des oiseaux, que se trouve le véritable pouvoir. Celui de l’imagination.
Apprendre à lire les images
Dans ce jeu dialogique entre le texte et l’illustration, on perçoit tout le travail des maisons d’édition. Ce sont elles la plupart du temps – La Joie de Lire pour Le petit roi, Atlantis pour Herschel, der Gespensterhund [Herschel, le chien fantôme, NDR], deuxième titre sur la liste des finalistes – qui proposent les bonnes alliances entre les univers esthétique et linguistique. Remarquablement réussi lui aussi, le duo formé par Thomas Meyer, écrivain zurichois qui signe ici son troisième album jeunesse, et la jeune dessinatrice Magali Frenov. Dans cette histoire qui traite avec sensibilité de la mort et du deuil à travers la perte d’un animal de compagnie, les illustrations font partie intégrante du récit, l’animent et l’éclairent de leurs couleurs lumineuses. Une technique mixte, faite de dessin, peinture et collage fait surgir mille détails ne demandant qu’à être lus. L’alliance semble particulièrement réussie quand on en vient à se demander si l’image n’a pas remplacé un morceau de texte, se substituant à lui. Ce foulard rouge, par exemple, qui passe du cou du chien à celui de l’enfant de la famille et se dissimule dans chaque double page à la manière d’un cherche et trouve. La présence fantomatique du chien s’incarne avec légèreté sous le pinceau de Magali Frenov. Les couleurs vives et les mots directs, sans être crus, permettent aux enfants de vivre une expérience en empathie avec les personnages.
S’évader par le rire
Une des grandes spécificités de la littérature jeunesse est bien sûr d’être lue par différentes générations et donc d’avoir plusieurs destinataires. Le troisième livre de la sélection le prend fabuleusement en compte en proposant une multiplicité de niveaux de lecture. Jean-Blaise papa poule est le troisième volume de la série, mais le quatrième livre du duo pour la Joie de Lire. Emilie Boré et Vincent se sont rencontrés lorsqu’ils collaboraient tous deux au journal satirique Vigousse, en Suisse romande. L’humour est central pour ce duo qui travaille de plus en plus étroitement ensemble, mêlant avec prouesse texte et dessin sans que l’un précède l’autre. «Notre credo est de nous amuser et nous surprendre l’un l’autre chaque fois.», déclarent-ils dans un entretien sur le site de l’éditeur[1]. La formule fonctionne à merveille, puisque les lecteurs ne se lassent pas de ces surprises truculentes aux références et citations multiples, de Mary Poppins à Harry Potter, en passant par Freud et ses symboliques psychanalytiques. Le couple improbable formé par Jean-Blaise, le chat qui voulait être un oiseau et Tsubasa son compagnon poisson rouge, se moque gentiment des parents trop protecteurs, enjoint à gérer ses peurs et faire confiance à autrui, tout en rappelant encore l’importance de s’aimer pour ce qu’on est.
Affronter les éléments ensemble
L’amour est aussi ce qui porte, au sens propre, le frère et la sœur d’Oceano [Océan, NDR], le quatrième livre de la sélection, publié par l’éditeur Einaudi. Livrés aux éléments déchaînés après l’incendie qui a détruit leur bateau en emportant leur père, réfugiés sur une embarcation de fortune, Alice et Milo survivent grâce à l’ingéniosité et aux soins de la grande sœur. L’auteur Gionata Bernasconi, Tessinois vivant à Bellinzone, a écrit plusieurs livres pour la jeunesse et construit ici un récit fort à l’adresse des jeunes ados. Pour lui, qui travaille aussi comme éducateur et dans la formation d’éducateurs spécialisés, tout en proposant ses livres dans les écoles à la rencontre de son public, l’océan est le troisième personnage du récit et doit être lu comme une allégorie pour la sortie du monde de l’enfance. Il esquisse ainsi un océan à la fois réel et intérieur, métaphore pour les abysses et l’étendue des émotions ressenties à cet âge charnière. Sur leur radeau, Alice et Milo doivent comprendre que le monde ne sera jamais plus comme avant. Au cours des cinq jours qui découpent le livre en autant de chapitres, ils affronteront des obstacles apparemment insurmontables avant de retrouver la monotonie rude et hostile du large. La langue claire et concise dit avec beaucoup de poésie la résilience et le courage des enfants contraints de grandir très vite. Dans sa réduction, elle laisse la place à l’imaginaire, à l’instar de la fin ouverte qui offre à chacun et chacune un espace d’interprétation.
S’approprier les processus créatifs
On ne distingue d’abord rien dans le noir, puis peu à peu un visage apparaît, un œil, un museau, et les mots, à la façon du dessin, avancent lentement, se répètent, s’ajoutent ou s’effacent pour faire surgir entre les lignes des images complétées par les lecteurs et lectrices. C’est la poésie même du processus créatif qui est rendue palpable dans ce livre [Schlich ein Puma in den Tag (S’insinua un puma dans le jour, NDR)] qui est bien plus que la somme de toutes ces parties: dessins et poèmes s’allient sur le papier pour créer des histoires «verticales», pour reprendre le terme de la dessinatrice, Verena Pavoni. Elles se racontent non de manière linéaire mais en couches successives puis par grattage et élimination. Lena Raubaum, poète spécialisée dans les rimes pour les enfants, s’est laissé inspirer par la technique du sgraffito et propose à son tour une technique d’écriture par couche successive puis réduction. Le tout est merveilleusement emballé par celle qui a conçu le graphisme de beaucoup de livres pour la maison Kunstanstifter, Franziska Walther, à qui le jury décerne également le prix, à la faveur d’un changement dans le règlement[2]. Et ce qui rend ce livre vraiment exceptionnel, c’est l’invitation qui est faite aux jeunes lecteurs et lectrices de poursuivre le geste, avec des instructions pas à pas pour créer leur propres images sgraffito et leurs propres poèmes et laisser ainsi libre cours à leur inspiration. Car plus encore que dans tous les autres genres, la littérature jeunesse est une œuvre collective qui appelle à la participation.

[1] Voir l'interview «Rencontre avec les artistes drôles et survoltés Emilie Boré et Vincent» sur le site de La Joie de Lire.
[2] Ajout à l’article 15 du règlement du prix: « Si d'autres personnes (traducteurs(trices), autres artistes, etc.) contribuent de manière déterminante à une œuvre sélectionnée, le jury est libre de les inclure dans la récompense. Le montant du prix est partagé en conséquence. »
Bibliographie
- Le petit roi, de Sylvie Neeman (texte) et Francesca Ballarini (illustrations). Genève : La Joie de Lire, 2025.
- Herschel, der Gespensterhund, de Thomas Meyer (texte) et Magali Franov (illustrations). Zürich : Atlantis, 2025.
- Jean-Blaise papa poule, d'Émilie Boré (texte) et Vincent (illustrations). Genève : La Joie de Lire, 2025.
- Oceano, de Gionata Bernasconi. San Dorligo della Valle : Einaudi Ragazzi, 2025.
- Schlich ein Puma in den Tag, de Verena Pavoni (illustrations), Lena Raubaum (texte) et Franziska Walther (graphisme). Mannheim : Kunstanstifter, 2025.