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«S’il vous plaît, dessine-moi une Europe»

Une floppée d’illustratrices et d’illustrateurs inspirés par la cause européenne. L’idée, née en Allemagne, a fait des vagues jusque de l’autre côté de la Manche. Une exposition et un livre, publié aujourd’hui par Gallimard, montrent que le résultat est à l’image de l’Europe: riche en diversité.

Europe - illustration jeunesse - livre jeunesse
Dominique Petre
14 mars 2019
Dessinons ensemble l'Europe - Europe - Illustrateurs jeunesse - Gallimard
Trois personnes derrière un projet résolument européen: l’éditeur du Moritz Verlag Markus Weber, Karin Haus du mouvement «Pulse of Europe» et Axel Scheffler et la couverture du la version française du livre (© Dominique Petre et Gallimard)

Lors d’une soirée organisée récemment par le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung pour présenter la version allemande de l’album Dessinons l’Europe ensemble: 45 illustrateurs pour une Europe unie, le créateur du Gruffalo Axel Scheffler prévenait d’emblée: «J’espère que vous avez du temps? Car l’histoire de la genèse de ce livre est longue…»

Pas si vieille que cela, puisqu’elle débute en 2017, mais riche en rebondissements. Commençons par le commencement: Il était une fois un éditeur qui réfléchissait plus loin que le bout de son nez. Markus Weber ne publie pas des ouvrages géopolitiques, son catalogue comporte des titres comme Au bain, Petit Lapin ! de Jörg Mühle ou Caca boudin de Stephanie Blake. Mais cela n’empêche pas le directeur des éditions Moritz à Francfort-sur-le-Main de rester consterné par la manière dont le monde s’est mis à tourner. Il ne peut plus rester passif.

Après la décision pro-Brexit de la Grande-Bretagne et une discussion avec l’illustrateur Axel Scheffler, qui est allemand mais vit depuis près de 40 ans en Angleterre, Markus Weber décide de bouger et de faire réagir ses illustrateurs avec les armes qu’ils manient le mieux, leurs crayons et autres pinceaux.

En Axel Scheffler, l’éditeur Markus Weber a trouvé un premier allié, et de taille. Comme le célèbre illustrateur l’explique dans la préface de Dessinons l’Europe ensemble,: «Je ne me suis jamais considéré comme un invité au Royaume-Uni. Pourtant aujourd’hui je ne m’y sens plus chez moi.» Lui qui a pu, grâce à l’Union européenne, venir étudier et faire la carrière que l’on sait en Grande-Bretagne se dit rempli «d’incrédulité, de douleur et de colère après le vote en faveur du Brexit».

Un dessin pour l’Europe
En 2017 donc, Markus Weber demande à Axel Scheffler et à 16 autres artistes avec lesquels sa maison d’édition travaille de faire «un dessin pour l’Europe». L’idée n’est pas de concevoir un livre mais plutôt de faire un geste. Markus Weber entend profiter de la Foire du livre de Francfort, à l’automne 2017, pour présenter ces œuvres «politiques» d’auteur(e)s jeunesse et attirer ainsi l’attention sur la cause européenne qui lui est chère.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Au début, il est encore question de s’inspirer du mythe grecque de la jeune femme enlevée par un dieu déguisé en taureau et amenée en Europe, mais finalement les illustratrices et illustrateurs sont libérés de toute consigne.

Foire du livrede Francfort et Pluse of Europe
Présentation du projet «Zeich(n)en für Europe» (un signe ou un dessin pour l’Europe) pendant la Foire du livre de Francfort en octobre 2017; grand rendez-vous européen de «Pulse of Europe» et annonce de la vente aux enchères des illustrations devant la mairie de Francfort en mai 2018 (© Markus Weber, Moritz Verlag; Pulse of Europe)

17 artistes donnent libre cours à leur imagination et le résultat est présenté lors d’un événement organisé pendant la «Buchmesse» par les éditions Moritz à Francfort. Une belle idée, une chouette soirée, voilà, ce serait tout… si l’éditeur n’avait réussi à remettre, trois jours plus tard, un jeu de cartes postales avec les motifs de son projet européen à la ministre fédérale de la famille Katarina Barley, venue chapeauter la remise du prix de littérature jeunesse allemand. Faisant fi de tous les préjugés sur les lenteurs bureaucratiques d’un appareil ministériel, la ministre, qui a visiblement eu le coup de foudre pour le projet, organise en deux temps trois mouvements une exposition des œuvres dans son ministère berlinois en novembre et décembre 2017.

Coup médiatique: une chouette à la Une de The Guardian
Parallèlement, Axel Scheffler, véritable star internationale de la littérature jeunesse, contacte le correspondant berlinois de The Guardian. Celui-ci laisse la chouette européenne (EU-le, en allemand chouette se dit «Eule») de l’illustrateur du Gruffalo se poser sur la première page du quotidien britannique, tandis qu’à l’intérieur du journal, un «monstre qui n’existe pas», le «Brusello», présente quelques similitudes avec un personnage célèbre…

Axel Scheffler - Europe - illustration jeunesse
Déjà en 2016, Axel Scheffler avait croqué le « Brusello, un monstre qui n’existe pas »; en 2017, sa chouette européenne fait la une du quotidien «The Guardian» (© Axel Scheffler, Markus Weber)

L’histoire se poursuit, car Axel Scheffler veut absolument montrer les dessins au Royaume-Uni. «Nous avons essuyé de nombreux refus, car les lieux d’exposition se réservent habituellement très longtemps à l’avance», explique-t-il. Finalement c’est l’Institut français de Londres qui prouve que quand on veut, on peut: l’exposition «Drawing (for) Europe» est inauguré en grande pompe en avril 2018. Certains nouveaux rejoignent le projet en route comme le dessinateur attitré de Roald Dahl, Quentin Blake, dont la bibliothèque jeunesse de l’Institut français de Londres porte le nom.

A ce moment-là, des responsables du mouvement de citoyens pro-européens «Pulse of Europe» – né à Francfort – sont déjà entrés dans la danse. Markus Weber leur a confié les originaux, qu’ils vont mettre en vente aux enchères en ligne… après les avoir exposés à l’Institut Goethe de Paris. Le bénéfice réalisé à l’occasion de la vente est entièrement dédié à la cause pro-européenne de «Pulse of Europe».

Des éditeurs britannique, allemand et français publient un recueil des dessins
Curieusement, c’est l’éditeur britannique Macmillan qui, le premier, manifeste le souhait de publier les dessins européens. Drawing Europe together sort en octobre 2018 dans une version anglaise avec d’autres artistes encore montés à bord. «On peut dire que les premiers illustrateurs, en majorité du continent, étaient globalement plus optimistes que leurs collègues du Royaume-Uni qui ont ensuite rejoint le projet», commente Axel Scheffler.

Faz - europe - illustration jeunesse
Lors de la soirée organisée par le quotidien «Frankfurter Allgemeine Zeitung» pour présenter le livre, l’illustratrice Antje Damm présente son œuvre, Axel Scheffler et le journaliste Tilman Spreckelsen commentent les illustrations et Axel Scheffler fait de chouettes dédicaces (© Dominique Petre)

Parallèlement, l’exposition comportant les quelque 20 premiers dessins commandés par Markus Weber en 2017 continue à faire son petit bonhomme de chemin. On a pu l’admirer dernièrement à l’Alliance française de Toulouse (en présence d’Edouard Manceau qui fait partie des exposants); en Allemagne elle est en ce moment visible à trois endroits différents. «Elle a déjà été admirée par 16 000 personnes» se réjouit Karin Haus, membre fondatrice du mouvement «Pulse of Europe» et organisatrice de la tournée de l’exposition des copies des œuvres, les originaux, ayant été vendus aux enchères en ligne l’été dernier.

Quant au livre, il comporte 45 œuvres de 45 illustratrices et illustrateurs. Publié en allemand par Beltz mi-février, il est depuis ce 14 mars disponible en français grâce aux éditions Gallimard.

Ce qui frappe, c’est la variété des 45 œuvres sur le thème de l’Europe. Même quand la thématique est semblable, la diversité des styles montre la richesse de l’illustration. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’Union européenne a choisi la devise in varietate concordia.

«Dessinons l’Europe ensemble n’est pas à proprement parler un livre pour enfant», admet le créateur du Gruffalo Axel Scheffler, «mais c’est un livre que l’on peut lire en famille». Avant de conclure: «J’espère qu’il incitera à discuter de l’histoire et de la politique. Et à réfléchir, en particulier au futur que nous préparons à nos enfants.»


Morceaux choisis
Difficile de faire une sélection devant les 45 talents réunis autour du thème de l’Europe! Voici quelques morceaux choisis de manière tout à fait subjective…

Judith Kerr et Quentin Blake
«Deux très grands noms de la littérature jeunesse anglophone et deux européens convaincus», précise Axel Scheffler, qui rappelle que Judith Kerr (1), l’auteure de Quand Hitler s’empara du lapin rose, a dû enfant fuir l’Allemagne nazie pour s’installer en Angleterre. Quant à Quentin Blake (2) «une école allemande et une bibliothèque francophone portent son nom, ce qui le fait se sentir encore plus européen».

Judith Kerr et Quentin Blake - livre jeunesse
(1) © Judith Kerr (Macmillan et Gallimard); (2) © Quentin Blake (Macmillan et Gallimard)

Jutta Bauer et Ole Könnecke
«Le premier pénis et la première femme nue dans un livre anglais», commente Axel Scheffler en souriant. Les Allemands Jutta Bauer (3) et Ole Könnecke (4) font partie du premier lot d’illustrateurs à participer au projet de Markus Weber et s’inspirent du mythe de la princesse Europe qui séduit Zeus transformé en taureau. 

Jutta Bauer et Ole Könnecke - livre jeunesse
(3) © Jutta Bauer (Macmillan et Gallimard); (4) © Ole Könnecke (Macmillan et Gallimard)

Tor Freeman et Patrick George
«Mon dessin préféré»: Quand l’Allemand Axel Scheffler admire l’illustratrice britannique Tor Freeman (5) qui cite et dessine le Français Victor Hugo, l’Europe est bien vivante. Sur le dessin de Patrick George (6), l’auteur de Libérez-nous, les enfants ont pris la place géographique des pays qu’ils représentent.

 

Tor Freeman et Patrick George - livre jeunesse
(5) © Tor Freeman (Macmillan et Gallimard); (6) © Patrick George (Macmillan et Gallimard)

Thé Tjong-Khing et Claude K. Dubois
Tenir en équilibre: voilà la priorité pour le Néerlandais Thé Tjong-Khing (7). La Belge Claude K. Dubois (8), fait référence à l'un de ses albums, avec un petit Akim paisiblement endormi dans une Europe où il est le bienvenu.

Claude K. Dubois et Thé Tjong-Khing
(7) © Thé Tjong-Khing (Macmillan et Gallimard); (8) © Claude K. Dubois (Macmillan et Gallimard)