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Critique et prix littéraires jeunesse

Janine Despinette
1 janvier 1990




Le prix littéraire, une critique sélective.

Le catalogue des Children's prize books (ouvrages pour enfants dotés
d'un prix littéraire) publié par la Bibliothèque internationale de livres
pour la Jeunesse de Munich faisait mention en 1983 de 187 prix nationaux
pour 38 pays et 6 prix internationaux.

Et dans ce répertoire de 650 pages sont renvoyés aux historiens
de la littérature comme aux sociologues qui voudraient lire entre les lignes,
les reflets des conceptions de chaque pays quant aux finalités de la littérature
juvénile.

Quelque 3 500 écrivains et 2 000 illustrateurs ont vu à un moment
donné une de leurs oeuvres mise en valeur aux yeux de leurs pairs et du
grand public.

Le professeur Walter Scherf à qui l'on doit cette inappréciable
somme de références, précise dans sa préface combien la comparaison devient
passionnante pour l'analyse. L'immense variété des livres primés répond
en fait à une multiplicité de critères de jugement. Et il nous semble,
quant à nous, aujourd'hui comme hier que les prix littéraires révèlent
en clair l'optique de la société et de l'époque, propre à chaque pays sur
ce qui est bon pour les enfants. Si les critères de choix sont plus pédagogiques
ici, plus esthétiques et plus littéraires là, nous allons le voir, le but
de tous les jurys des prix de littérature pour la jeunesse est toujours
et partout d'encourager le développement d'une littérature de qualité tenant
compte des intérêts et des aspirations spécifiques d'une nouvelle génération
de lecteurs.

N.D.L.R : La revue Enfance publiée par les professeurs René
Zazzo et Hélène Gratiot Alphandery aux Presses Universitaires de France)
a présenté en son numéro double 3-4 1984 une importante étude de Janine
Despinette préfacée par H. Gratiot Alphandery sur les Prix littéraires
jeunesse, internationaux et nationaux français. Dix ans plus tard au colloque
d'Eaubonne le professeur Perrot lui a demandé une communication sur son
expérience de juré dans les nombreux prix auxquels elle a participés, qu'elle
a animés, voire présidés.

Le CRILJ met à jour les listes des Prix et noms de leurs lauréats
annuels. Pour se procurer la revue et les textes : CRILJ 49 rue de Chateaudun
75009 Paris.



Premiers prix livres jeunesse

Le premier prix créé : The John Newberry Medal l'a été aux USA,
en 1922 sur l'initiative d'un éditeur américain Frederic Gershom Melcher,
président de la firme Bowker and C°. La médaille était dessinée par le
graveur René Paul Chambellan et remise dans le cadre de la Convention annuelle
de l'American Library Association ; les sélections finales du jury, composé
de personnalités, s'établissent à partir des suggestions des bibliothécaires
spécialisées…

Le second prix créé : Prijs van de Provincie Antwerpen, l'a été
en Belgique, en 1926 pour la défense de la littérature de langue flamande.
La condition première exigée des concurrents étant d'être né dans la province
d'Anvers, d'y vivre et d'écrire flamand. Le succès amènera en 1930 toutes
les Vlaamse Provincies à se réunir pour développer l'expérience.

Le troisième en date sera en France en 1934 le Prix jeunesse, le
premier décerné à un manuscrit.

Mathilde Leriche cofondatrice de la Bibliothèque de l'Heure Joyeuse
à Paris a expliqué dans 50 ans de littérature pour la jeunesse (Magnard
/ Ecole des Loisirs) comment fut créé ce prix. L'idée en était venue à
l'éditeur Michel Bourrelier, une idée neuve et originale à l'époque, pour
susciter la création chez les écrivains assurés ainsi de voir leur oeuvre
primée et éditée. Pour que ce prix jeunesse donne confiance au public adulte
et qu'une certaine légitimation soit assurée à ces livres dans les milieux
intellectuels, les promoteurs du Prix eurent l'idée de faire siéger dans
le jury, à côté des bibliothécaires pour enfants et des amis enseignants
intéressés par l'expérience… quelques personnalités très connues de ces
milieux intellectuels.

Parmi ces personnalité figurait Paul Hazard, professeur de littérature
comparée au Collège de France. Celui-ci sur un ton lyrique qui peut faire
sourire aujourd'hui, décrivait en quelques lignes toute l'originalité de
l'approche critique dans le cadre d'un prix littéraire de livres pour enfants.
"On consultait des dossiers, on prenait des notes, de la pile des
manuscrits, lourds ou légers, roses ou verts, on extrayait tel ouvrage
qu'on voulait relire au bon endroit. Il y avait des charges, des retraites
et d'amicales mêlées. Ah ! comme il est difficile au juste de discerner
les mérites d'un livre pour enfants"

Tout était déjà dit ou presque…



Finalités et motivations des prix

Car comme j'ai essayé de le montrer dans l'étude que m'avait demandé
H. Gratiot Alphandery pour le revue Enfance en 1984, la finalité
des Prix de littérature pour la jeunesse a beaucoup évolué depuis les années
30.

L'évolution est venue par le fait même de la multiplication de ces
prix et de leur localisation : les prix sont maintenant régionaux, nationaux,
internationaux.

Les motivations qui conduisent à la création d'un prix de littérature
pour la jeunesse sont forts diverses. Ce sont des motivations qui déterminent
ó de fait ó le travail critique de celui ou de celle qui accepte la responsabilité
d'être membre d'un jury.

Parmi ces motivations on retiendra d'abord la promotion intra-professionnelle
dans le cadre techno-commercial des métiers du Livre et de l'Edition qui
conduit à des challenges entre éditeurs et que ceux-ci placent sous l'égide
d'instances professionnelles nationales ou internationales (foires de Bologne,
Mexico, Leipzig… Salons du Livres divers…) Ensuite la nécessité ponctuelle
de provoquer la création : cette motivation est parfois ressentie autant
par les milieux des associations culturelles que par les producteurs de
livres en France, les prix de littérature et de poésie du Ministère de
la jeunesse et des sports, le prix graphique de l'association Loisirs Jeunes,
les Octogones du CIELJ appartiennent à cette catégorie…

À l'étranger le prix Asahi, IBBY, le Prix Européen Pier Paolo Vergerio
crée par l'université de Padoue, le prix de la critique Rolando Anzilloti
créé par la Fondation Collodi, le grand prix de la BIB de Bratislava, le
Premi internacional Catalonia d'illustration, prix d'illustration de TIBI/Theran,
sont également de ce type à vocation nationale internationale.

Un autre motivation importante est le souci d'une promotion culturelle
de certains thèmes socio-éducatifs liés aux activités de grandes institutions
et organismes internationaux ou nationaux qui mettra en même temps en valeur
leurs propres actions, les faisant connaître du grand public par la publicité
que la presse, la radio, la télévision réserveront à leur prix : prix de
la Fondation de France, prix Enfance du monde du Centre international de
l'enfance.

Enfin une motivation réflexe de consommateurs devant l'étendue de
l'offre du produit livre qu'a entraîné l'industrialisation de l'édition.
Ainsi ont démarré toutes les sélections représentatives des mentalités,
des goûts et des objectifs éducatifs de groupes d'utilisateurs spécifiques.
Elles sont établies par des décideurs réagissant non plus en fonction d'une
promotion de la littérature ni par rapport à la place du livre dans l'évolution
de l'histoire littéraire et artistique mais dans une stricte attitude de
médiation éducative entre une oeuvre et ses destinataires potentielles
: les enfants.

Cette motivation apparaît à la base de la création de la plupart
des prix régionaux et nationaux décernés ces dernières années.

Spécificité des nominations

A chaque motivation dans son originalité, correspond évidemment
une approche sélective des livres très spécifique. Le prix et le public
qu'il atteindra s'il réussit sa fonction promotionnelle, déterminent les
choix à la fois des livres à mettre en compétition et … du type de jurés
comme ils orienteront la lecture des oeuvres.

Lorsqu'on réunit tous les règlements des prix régionaux et nationaux
français (mais il en est de même pour les prix décernés à l'étranger),
on voit que la plupart des organisateurs ont pour volonté annoncée d'aider
au bien-lire des enfants.

Conscients des enjeux de sauvegarde d'un patrimoine culturel en
voie de disparition : la littérature… les jurys ont tous également le souci
d'une littérature de qualité et ils souhaitent tous contribuer à une large
diffusion des oeuvres de créateurs innovants.

Il est certain que depuis quelques années, la critique sélective
et par conséquent positive, exercée ainsi en décentralisation avec les
prix régionaux a largement contribué à la prise en considération et même
à une certaine reconnaissance publique de l'évolution de la création littéraire
et artistique dans l'édition spécialisée.

Elle a été (parallèlement au travail fait par les bibliothécaires
pour enfants dans les animations et les rencontres avec les auteurs les
illustrateurs) une voie efficace dans le processus d'initiation à une réflexion
critique dans les milieux enseignants et éducatifs sur la littérature pour
l'enfance et la jeunesse, et cela dans tous les pays.

A-t-elle conduit au plaisir de la colecture avec les enfants, cela
est encore à étudier.

Mais elle a déjà provoqué des événements et des manifestations dans
lesquels les enfants et les adultes se retrouvant partenaires ont pu découvrir
des possibilités de communication.

Répercussions

Les répercussions de l'activité critique d'un jury de prix international
qui se révèle occasion de confrontation de patrimoines littéraires et culturels
à travers les récits et les images des pays participant à cette compétition
sont à la fois ponctuelles spécifiques et diffuses.

Une compétition internationale conduit d'abord les membres du jury
venant eux-mêmes de pays de culture différente à tenter une reconnaissance
des ressemblances et des convergences dans les oeuvres présentées et découvrant
les différences à essayer de comprendre mieux les formes d'expression des
cultures encore inconnues…

Qui à l'occasion d'étudier d'un peu près l'évolution de la littérature
pour la jeunesse dans le monde peut s'apercevoir que les éditeurs dans
tous les pays pour faire connaître à leur jeune public des oeuvres représentatives
d'une littérature étrangère à eux, s'appuient sur les choix faits par les
jurys des prix internationaux.

Il est bon alors de prendre conscience aussi de la sérieuse responsabilité
des comités nationaux de présélection de ces prix car c'est de la décision
de ces comités de présélection que dépendra souvent la vie ou la mort d'une
oeuvre qui peut-être, incluse dans leurs propositions pourrait faire le
tour du monde pour le plaisir de lire des enfants. Là, la critique partiale
et sectaire n'est pas de mise (l'est-elle jamais!) mais par contre l'exigence
professionnelle et un sens éclectique sont absolument essentiels et aident
à percevoir les possibilités de représentativité du travail d'un auteur
ou d'un illustrateur.

Les approches critiques en notre domaine sont multiples et parce
que notre champs d'étude est vaste, elles sont beaucoup plus complémentaires
que redondantes, celle menée dans le cadre des compétitions littéraires
dans un climat de curiosité ouverte, de compréhension réciproque dans un
esprit de pluriculturalité et de pluridisciplinarité, est une expérience
de responsabilité que je souhaite à beaucoup de vivre au moins une fois.