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17 albums pour éveiller les petits à la diversité

Des tout-petits et des livres 2

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Ricochet
19 octobre 2023

Pour ce deuxième numéro de notre dossier thématique, nos rédacteurs ont sélectionné pour vous des livres qui invitent les tout jeunes enfants à découvrir sous toutes ses formes la diversité qui les entoure, qu'elle soit linguistique, culturelle ou encore familiale. 


1. Ma maman m'a portée dans son cœur, Elsa Kedadouche et Claire Caillebotte, On ne compte pas pour du beurre, 2023
Album, dès 1 an

Qu’est-ce que la maternité? Ce livre esquisse une réponse en énumérant des situations dans lesquelles une maman porte son enfant. La voix qui s’exprime est celle d’une fillette à qui les tout-petits pourront facilement s’identifier. Le verbe «porter» est tantôt utilisé au sens propre («Ma maman me porte sur ses genoux. Pour un petit temps calme ou un câlin tout doux») et tantôt au figuré («Ma maman me porte chance. Quand je joue avec elle, je gagne très souvent»). Les exemples donnés – un par double-page – font la part belle à la tendresse et à la transmission et sont accompagnés de magnifiques illustrations à fonds perdus qui mélangent des éléments réalistes et d’autres à valeur symbolique (des motifs floraux ou des oiseaux en plein vol, par exemple).

Le texte joue sur la répétition anaphorique de «Ma maman m’a portée/me porte», créant ainsi un effet de ritournelle qui enchantera les jeunes oreilles. Il ne comporte qu’une négation («Ma maman m’a portée dans sa tête. Je n’étais pas dans son ventre, mais elle pensait à moi tout le temps») qui, à elle seule, délivre un message fort et essentiel: il n’est pas obligatoire d’avoir vécu une grossesse pour être mère. Merci d’avoir osé! (DT)

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Couverture et image intérieure de «Ma maman m'a portée dans son cœur» (© On ne compte pas pour du beurre)​​​​​

2. Petits pas, Laurence Faron et Maurèen Poignonec, Talents Hauts, 2022
Album, dès 1 an

Un petit p​​as…
Ou pas

Deux petits pas
Patatras! […]

Trois petits pas
Patapon

Des petits pas
Hourra!

Ce tout-carton, qui parle de l’étape fondamentale que sont les premiers pas, est un exemple de simplicité, dans le sens positif et noble du terme. Le texte de Laurence Faron est très bref et ne présente pas de difficulté notable. Pour autant, une attention toute particulière a été apportée à la prosodie. La répétition des sons [p], [t] et [a] crée un effet musical et poétique et permet au jeune enfant de se frotter à une langue chantante et rythmée, bien différente de celle qu’il rencontre dans sa vie de tous les jours.

Les illustrations de Maurèen Poignonec sont douces et aisément décryptables. Certains éléments de décor – le drôle d’oiseau jaune, le livre, le lapin, etc. – figurent sur plusieurs pages; cela offre au tout-petit l’occasion d’affûter son sens de l’observation et d’entrer plus naturellement dans l’album.

Comme tous les ouvrages de la collection Badaboum!, Petit pas s’attache à renverser les clichés. Ici, cela passe par la représentation graphique de la diversité, à plusieurs niveaux: diversité culturelle ou d’origine (avec des personnages noirs, métis, blancs, etc.); diversité corporelle (avec des morphologies variées et réalistes); diversité des situations et modèles familiaux.

Un compagnon idéal pour aider bébé à cheminer dans ses apprentissages et ouvrir le champ des possibles. (DT)

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Couverture et image intérieure de «Petits pas» (© Talents Hauts)​​​​​

3. Boum!: le grand imagier des onomatopées, Fred Paronuzzi et Mariana Ruiz Johnson, Rue du Monde, 2020
Album, dès 2 ans

Un imagier très original, constitué de doubles-pages, chacune avec des couleurs réalistes, une profusion de détails faciles à comprendre par le tout jeune enfant et agréables à commenter par l’adulte. En effet, les différentes scènes ici représentées permettent un va-et-vient aisé entre le livre et la vie réelle de tout un chacun, au sein d’une habitation, dans la rue ou à l’école, à la piscine ou dans les vestiaires, lors de diverses activités, et tout cela à différents moments d’une journée commune.

Cet imagier très bien pensé présente une grande cohérence interne, sans extravagances ni situations rares, afin qu’un maximum d’enfants et d’adultes puissent s’y reconnaître dans leur quotidien et s’y identifier. De souligner aussi qu’une grande diversité d’individus y sont présentés, le protagoniste étant lui-même métis et porteur de lunettes; il tient à la main un livre du début jusqu’à la fin de l’album, comme un fil conducteur qui lance un message fort: celui de la diversité dans une approche complètement naturelle, soit sans tomber dans une certaine forme de militantisme ou de diversité à tout prix, introduite de façon exagérément appuyée. Ce fil rouge, celui de l’amour, unit les personnages qui se déplacent, au long des pages, dans divers milieux de vie où, là encore, la diversité est présentée comme elle existe dans la réalité actuelle: habillement, origine des personnes, goûts alimentaires, moyens de transport, types de jeux, et, bien sûr, tous les sons qui accompagnent nos déambulations quotidiennes! Un clin d’œil aussi à cet amour des livres que le jeune protagoniste éprouve quand il en transporte un, comme un objet de transition entre les divers lieux et personnes rencontrées au cours de la journée, un lien affectif qui lui donne confiance, lui transmet un peu de cette sécurité nécessaire pour grandir.

Cet album est un vrai créateur de liens entre les vécus des protagonistes et leurs représentations symboliques, magistralement conçues pour satisfaire le plus grand nombre possible de lecteurs et lectrices. Cette richesse de représentation peut être exploitée pour faire accéder l’enfant à un vocabulaire clair et précis, diversifié lui aussi, car les opportunités de pointer, nommer, exprimer, questionner, formuler des hypothèses, rapprocher de notre vécu et de celui de l’enfant, ne manquent pas: au contraire, elles abondent! Comparer les onomatopées dans différentes langues serait d’un grand intérêt pour les enfants dont les milieux de vie sont actuellement de plus en plus multilingues et multiculturels. Le présent album fut d’abord publié en italien en 2019 et nombre d’onomatopées ne correspondent pas à celles utilisées en français pour les mêmes bruits ou sons. Bonne chasse aux bruits! (SR)

4. Rock'n'Roll, Julien Castanié, Talents Hauts, 2021
Album, dès 2 ans

Un râteau? Mais non! Une guitare! Un biberon? Mais non! Un micro! Un mouchoir? Mais non! Une trompette!

Des bébés filles, des grandes filles, des filles à peau mate, à peau noire, à peau blanche, des filles frisées ou rousses utilisent tout ce qu’elles ont sous la main pour faire de la musique. Sur chaque page à gauche, l’auteur représente une fillette, un objet et le nom de l’objet comme dans un imagier; à droite, il nous montre la fillette utilisant l’objet comme un instrument de musique. La dernière page rassemble toutes ces musiciennes en herbe dans un délirant groupe de rock.

Ce petit album cartonné, de format carré, est aisé à manipuler pour de toutes petites mains. Les illustrations sont très colorées et vraiment dynamiques. Et elles sont franchement rock’n’roll ces «filles qui se font entendre»: elles font preuve d’une imagination débordante de manière très amusante. Il n’est jamais trop tôt pour valoriser les filles avec un album qui s’adresse aux très jeunes lecteurs et lectrices! (DBK)

5. On n'est pas petits, Elsa Kedadouche et Elodie Maulucci, On ne compte pas pour du beurre, 2021
Album, dès 2 ans

Hic et Nunc, frère et sœur, vivent le dilemme des jumeaux: «Parfois, Hic et Nunc trouvent cela génial d’être jumeaux. D’autre fois, […] ce n’est pas génial du tout». Ils expriment la force d’être ensemble ET le désir d’être unique. Ce n’est pas la seule particularité familiale, Hic et Nunc ont deux papas: Kris, barbu brun et Marc, moustachu blond. Elsa Kedadouche et Elodie Maulucci annoncent cette situation avec une grande simplicité. Vécue par les enfants, c’est une donnée de leur expérience, rien de plus.

Un détail assurément puisque la seule chose qui intéresse ici Nunc, la fillette, c’est d’être «assez grande à 5 ans» pour assurer son autonomie. TOUTE SEULE est son leitmotiv, parce que le véritable propos du livre, est: qu’est-ce que «grandir»? Dans les conversations des enfants tournent les limites entre grand et petit: est-ce qu’on finit un jour de grandir? Qu’est-ce que cela permet en termes de liberté: tout faire? seul? ou avec d’autres? Comment penser autonomie et solidarité, accepter qu’elles soient complémentaires? Hic et Nunc interrogent leurs parents et à Marc et Kris s’ajoute leur maman, sous-entendu leur mère biologique, dans une sérénité rassurante. Dans des teintes douces et avec un dessin rond, l’histoire complexe, puisqu’elle est une «forêt» de questions, s’appuie sur une illustration heureuse, joyeuse, pour montrer que ces questionnements accompagnent tous les enfants quels qu’ils soient et quelles que soient leurs conditions de vie.

Portée par un récit chaleureux, une réflexion sur la «normalité» et la complexité «naturelle» des rapports humains pour faire évoluer les modèles familiaux. (DB)

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«Boum!: le grand imagier des onomatopées» (© Rue du Monde)​​​​​, «Rock'n'Roll» (© Talents Hauts)​​​ et «On n'est pas petits» (© On ne compte pas pour du beurre)​​​​​

6. Fred s’habille, Peter Brown, Kaléidoscope, 2022
Album, dès 3 ans

Nu comme un ver, libre comme l'air, Fred court d'une pièce à l'autre de sa maison. Observant le dressing de son papa, le bambin enfile chemise, cravate et chaussures. Tout est trop grand! Et s’il imitait plutôt sa maman? Tunique rose, chaussures à talon, collier et maquillage, Fred est content du résultat. Le jeu se poursuit, contaminant l'ensemble de sa famille, y compris le chien!

C'est à partir d'un de ses souvenirs d'enfance les plus marquants que Peter Brown a imaginé cette histoire simple et belle sur la liberté d'être. Pour expérimenter l'art du déguisement, Fred, son petit héros, évolue dans un décor volontairement rassurant, entouré de parents aimants. La volonté d'accompagner sans juger est omniprésente dans cette histoire qui parle avant tout d'amour inconditionnel, ingrédient indispensable pour vivre comme on veut, libre et heureux·se. (EP)

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Couverture et image intérieure de «Fred s’habille» (© Kaléidoscope)​​​​​

7. Les amis, Paule Brière et Amélie Montplaisir, Editions de l’Isatis, 2021
Album, dès 3 ans

Un album tout doux qui fait l’éloge de la diversité en amitié. Au fil de la lecture, on découvre des enfants, un peu différents les uns des autres, qui jouent et rient ensemble. L’ouvrage porte ainsi à la fois sur la diversité et la différence, mais également sur la fraternité, car ce qui compte c’est qu’«on est surtout semblables en dedans. On a tous envie, on a toutes besoin de s’aimer et de s’amuser!». Le texte en vers, aux rimes abondantes, dialogue également avec les nombreuses onomatopées qui ponctuent les illustrations, favorisant ainsi une lecture oralisée pleine de vitalité. Les illustrations au crayon de couleur, qui peignent les moments de jeu avec tendresse et délicatesse, raviront les lecteurs par leurs détails. (CC)

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Couverture et image intérieure de «Les amis» (© Editions de l’Isatis)​​​​​

8. Moon, Agnès de Lestrade et Stéphane Kiehl, Sarbacane, 2022
Album, dès 3 ans

Assis seul à une table, Moon se balance sur sa chaise et fait de drôles de gestes avec ses mains. Les nœuds, qui enserrent son corps, dictent son comportement résolument différent de celui des autres enfants. Jouer au foot est impossible pour celui qui préfère caresser les joues de ses camarades. Incompris, cet enfant au corps efflanqué et maladroit échappe au regard des autres le temps d’une journée passée dans la forêt. Cette escapade au vert se révèle intense et riche en enseignements pour celui qui a compris comment transformer «ses faiblesses» en forces.

Avec un jeu subtil au niveau des couleurs, cette histoire parle d’un enfant emberlificoté dans ses problèmes, décrits ici comme des sacs de nœuds. Sans l’aide d’adultes, ce bambin en culottes courtes et aux jambes démesurément longues se métamorphose au contact d’animaux, mais surtout lors d’une rencontre salvatrice. Un lien se crée et, avec lui, la promesse de se libérer d’un poids, et non des moindres, celui de se sentir exclu et inutile. Un album magnifique, émouvant et aérien sur l’inclusion, avec tout ce que cela implique au niveau des difficultés mais aussi des richesses. A ne pas manquer! (EP)

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Couverture et image intérieure de «Moon» (© Sarbacane)​​​​​

9. Notre Boucle d’or, Adrien Albert, L'École des loisirs, 2020
Album, dès 3 ans

Dans cette version librement adaptée de Boucle d'or et les trois ours, on découvre une famille ours affairée à repiquer des plantons derrière sa maison. Pendant ce temps, un bambin à tête de chérubin pénètre chez eux. Attiré par l'odeur d'un bol de chocolat chaud, le blondinet grimpe sur une chaise et tombe à la renverse. Maintenant, le liquide brunâtre recouvre le sol. Un brin confus et paniqué, Boucle d'or disparaît au premier étage.

Dans ce nouveau scénario de Boucle d’or signé Adrien Albert, les hommes et les femmes travaillent de concert, que ce soit pour jardiner, s’occuper du bétail ou rassurer les enfants. La volonté d’un traitement égalitaire entre les sexes se mesure aussi dans la taille identique des bols de Madame et Monsieur Ours. Un conte classique qui subit ici une jolie métamorphose, y compris en ce qui concerne le premier rôle, puisque Boucle d’or se décline au masculin. Un album épatant, dans la lignée des précédents, doux et réconfortant comme on les aime. (EP)

10. Ma semaine avec toi papa / Ma semaine avec toi maman, Marie Leymarie et Amélie Graux, Auzou, 2019
Album, dès 3 ans

Voici un album dont la thématique correspond à de très nombreuses situations familiales actuelles: le quotidien des enfants et de leurs parents qui vivent la réalité de la garde partagée. Celle-là même qui implique une réorganisation totale de chacun, chacune: un réaménagement des temps, des espaces, des tâches, des rôles, et une vraie révolution des émotions, un tourbillon de sentiments contradictoires, à en être tout «retourné». C’est pourquoi l’ouverture de cet album tête-bêche, et donc sa manipulation, conviennent si bien à ce sujet «renversant». Cette représentation «psychomotrice» de la déstabilisation affective sert à merveille ces retournements successifs de la vie de chaque protagoniste au cours de la semaine partagée: recto avec papa, verso avec maman ou peut-être recto avec maman et verso avec papa?

Et comme in medio stat virtus, à la moitié du livre le renversement des illustrations permet l’inversion du sens de la lecture tout en définissant clairement deux suites temporelles et spatiales distinctes: une semaine chez papa ou une semaine chez maman, avec tout ce que celle-ci comporte de routines similaires et aussi de situations différentes, ce qui autorise par là même le lecteur, la lectrice, à ne lire qu’une de ces parties-là.

Les illustrations aux crayons de couleur, empreintes de légèreté – grâce aux couleurs ne s’imposant jamais, de façon à laisser aux visages, tout particulièrement aux yeux, agrandis, toute la puissance de leurs expressions –, traduisent à merveille le ton juste de cet album. En effet, la force des regards célèbre ici l’union des messages de la narration textuelle à ceux de la narration visuelle, avec une rare puissance pourtant tout en délicatesse, une sensibilité à fleur de peau. Le sens qui émerge alors sait rendre magnifiquement toute la complexité des émotions, souvent contradictoires, qui emplissent le cœur de l’enfant, balloté d’une réalité à une autre. Imperceptiblement, des petits détails, glissés dans le texte comme dans l’illustration, décrivent toutes les «imperfections» de cette nouvelle vie – oublis, petits mensonges, exagérations de l’enfant qui essaie ainsi de «jouer au mieux sur les deux tableaux» –, comme, aussi, toutes ces adaptations nécessaires d’un quotidien à réaménager.

On découvre, parallèlement aux commentaires, réflexions et réactions de l’enfant-narrateur, les différences d’approche de chacun des parents de cette réalité inédite et leurs tentatives de valoriser au mieux les moments passés avec leur enfant: papa emporte son fils dans des aventures culinaires et culturelles, alors que maman l’amène dans son sillage à découvrir le dessin et le jardinage, chacun mettant en valeur ses propres centres d’intérêt pour les partager avec son enfant. Ceci aussi a le ton juste, celui qui parle d’expérience, qui narre un vécu, qui résonne puissamment dans le cœur de celles et ceux qui passent par les mêmes épreuves.

Un album tout en nuances, sensibilité et délicatesse, fruit d’une excellente observation de la réalité actuelle, mais à l’impact puissant, sur les petits comme sur les grands, car il permet à chacun et chacune de s’y reconnaître, de s’identifier, de réfléchir, donc de grandir! (SR)

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«Notre Boule d'or» (© L'École des loisirs)​​​​​ et «Ma semaine avec toi papa / Ma semaine avec toi maman» (© Auzou)​​​​​

11. Papoulpe, Emile Jadoul, Pastel, 2021
Album, dès 3 ans

Voici un album d’une simplicité lumineuse qui capte d’emblée le lecteur par un style épuré et au ton juste dans la narration textuelle aussi bien que visuelle. Un papa poulpe, fort de ses huit tentacules (qui ne seront pas de trop!), éduque seul ses jeunes triplés. Après une longue journée de travail, il sait accueillir, écouter, patienter pour se faire obéir… et prend même le temps de lire l’histoire du soir! Alors, tous les quatre, bien installés dans un fauteuil rouge – symbole de l’amour indéfectible –, se sentent rassurés et trouvent les mots pour se dire combien ils s’aiment. Une belle histoire d’amour paternel inconditionnel qui est partagé dans un contexte quotidien pourtant fort exigeant.

Les illustrations, au crayon de couleur, offrent la douceur pastel du trait si propice à recréer l’ambiance de tendresse voulue; les personnages, vert sapin, se déploient, croissant comme de belles pousses, promesses d’avenirs radieux. Dans leurs visages rosés, leurs yeux sont particulièrement expressifs. Les éléments situant le contexte, réduits à leur plus simple expression, font ressortir le sens profond du message. Un vrai coup de cœur! (SR)

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Couverture et image intérieure de «Papoulpe» (© Pastel)​​​​​

12. Poils aux pattes, Auteur: Ingrid Chabbert et Bérengère Delaporte, Les 400 coups, 2016
Album, dès 3 ans

Gertrude est une grenouille extraordinaire parce qu’elle a du poil aux pattes. Cette particularité très étonnante l’obsède au point de l’empêcher de vivre. Objet de rires et de moqueries, elle tente plusieurs parades, comme mettre de belles et hautes chaussettes à pois. Rien n’y fait. Les remarques désobligeantes, blessantes, s’accumulent. Une seule solution, aller vivre sur une île déserte. Là, au milieu d’une mare inconnue, Gertrude peut enfin être elle-même, «un cocktail de vers bien frais à savourer». Le bonheur dans la solitude. Pourtant, après quelques instants de béatitude, la paix est troublée par George, le crapaud rose pétard, et c’est le coup de foudre.

Accepter sa différence, vivre une disgrâce au regard des autres, en faire une force, tels sont les thèmes essentiels de cet album auxquels l’illustration apporte beaucoup d’énergie et d’humour. En grossissant les traits et les expressions des personnages, en les dotant d’une apparence «rigolote» (Gertrude en tutu est bien séduisante, tout comme George et son chapeau!), en les représentant sous des couleurs vivifiantes, Bérengère Delaporte atténue la douleur du sentiment d’exclusion vécue par Gertrude et bien d’autres. La fin de l’histoire écrite par Ingrid Chabbert en forme de conte, avec de nombreux enfants, chante le bonheur du métissage, «bébés grenouilles avec des poils roses aux pattes»: une fable très joyeuse! (DB)

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Couverture et image intérieure de «Poils aux pattes» (© Les 400 coups)​​​​​

13. Tout le monde joue: kimêtawânaw, Julie Flett, La Pastèque, 2021
Album, dès 3 ans

Eh oui! Tout le monde joue, les enfants et les lapins, les ours et les lynx, et toute la faune mise en scène par Julie Flett, illustratrice tout imprégnée des liens entre les humains et la nature. Dans cet album, chaque détail éveille une tendre émotion, comme les illustrations de Gerda Muller autrefois; c’est que l’ensemble est plein de vie et tellement bien observé! Les enfants jouent comme les animaux, quand ils courent, sautent, plongent, barbotent. Les otaries glougloutent et tanguent dans le courant, les chauves-souris bruissent et se perchent, les chiots piaulent et bâillent. Qu’importe les différences, car tout ce petit monde si varié profite également d’une nature bienveillante, et Julie Flett en offre une peinture délicate, dans des tons passés doux et chaleureux: l’herbe se froisse sous les serpents qui rampent, le trèfle se couche sous les pattes palmées des oisons qui sautillent derrière leur mère affairée, la nuit de la grotte enveloppe les chauves-souris, les enfants s’écroulent de fatigue dans les feuilles rousses de l’automne.

Comme dans ses autres albums, l’auteure canadienne ne manque pas d’introduire quelques locutions en langue crie, et un petit lexique en fin d’ouvrage nous permet d’en savoir un peu plus, mais ce n’est pas l’essentiel dans cet album au message universel.

Une très jolie évocation de l’enfance, une auteure à découvrir. (VC)

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Couverture et image intérieure de «Tout le monde joue: kimêtawânaw» (© La Pastèque)​​​​​

14. Le flamant rose qui ne voulait pas être rose, Christelle Saquet et Alice de Page, Circonflexe, 2019
Album, dès 3 ans

Pinky, jeune flamant rose mâle, voit sa couleur d’un très mauvais œil: «C’est un rose cucul la praline, un rose de princesse, de chochotte… C’est une couleur de fille!» Pinky refuse de subir son sort. Il part en quête d’une solution et va de surprise en surprise. Cette histoire en randonnée est facile à suivre sans être ennuyeuse. La lecture progresse au fil des rencontres de Pinky avec divers animaux. Il engage la conversation avec eux, toujours sur le même schéma, exprimant son admiration et son attirance pour leur couleur. Stylisées, les illustrations représentent une jungle luxuriante, peuplée d’animaux grands et petits que les enfants auront plaisir à repérer et nommer.

Cet album a donc de nombreux atouts pour sensibiliser un très jeune public aux préjugés concernant les couleurs. Lu à voix haute par un adulte, le texte fera entendre de nombreuses rimes. La chute de l’histoire, quant à elle, devrait rester longtemps dans la mémoire des lectrices et des lecteurs et les amener tout naturellement à dissocier couleurs et genres. (MPC)

15. Moi, j'adore la pluie!, Özge Bahar Sunar et Uğur Altun, Rue du Monde, 2019
Album, dès 4 ans

Après le beau temps, la pluie… beaucoup de pluie, vraiment trop de pluie. C'est en tout cas ce que pensent les promeneurs, les familles qui pique-niquent.

Le début de l'album Moi, j’adore la pluie! joue sur cette opposition binaire: bonheur et insouciance au soleil, mauvaise humeur sous la pluie. L’illustration joue très finement sur cela en utilisant des traits verts et bleus. Les traits verts, bien droits et fins, représentent l’herbe, le sol sur lesquels jouent les enfants, roulent les vélos. Les traits bleus sont, eux, utilisés pour la pluie. Le détail des scènes joyeuses imprime un dynamisme heureux jusqu’au moment où de grosses gouttes grises envahissent l’espace.

Le temps qu’il fait, la météo sont des clichés de la conversation courante et cette familiarité se concrétise dans l’étrange personnage de la Pluie, «silhouette mi-grise, mi-noire». D’un seul coup, la personnification opère un basculement entre le réel familier que tout le monde partage et l’irréel qui envahit l’histoire et l’image. La Pluie devient un acteur à part entière. Massive, très susceptible, elle veut être «aimée», faute de quoi, elle se retire… Sans pluie, la canicule s’installe et, comme la Pluie boude dans son coin, le monde passe du ravissement à l’accablement.

La solution provient de l’intervention d’une petite fille sourde qui sauve la situation. Elle amadoue la Pluie parce que, elle, si petite, isolée par son handicap, danse sous la pluie qui imprime dans l’espace son tempo.

Fantaisie sur la chaleur que chacun préfère de bon sens au détriment de la pluie tellement nécessaire; handicap comme un autre regard sur le monde susceptible de sauver des situations insensées: tout cela dans un décor léger, sur un rythme rapide. Cela a beaucoup de charme. On circule entre réel et humour et cette ouverture aux littératures étrangères (ici turque d’Özge Bahar Sunar et Uğur Altun) dans cette collection des éditions de Rue du Monde est bienvenue. (DB)

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«Le flamant rose qui ne voulait pas être rose» (© Circonflexe)​​​​​ et «Moi, j'adore la pluie!» (© Rue du Monde)​​​​​

16. L'arrivée des capybaras, Alfredo Soderguit, Didier Jeunesse, 2020
Album, dès 4 ans

L'arrivée des capybaras dans un poulailler bouleverse le train-train quotidien des habitants de la basse-cour. Méfiants, ces derniers édictent des règles strictes pour ces intrus venus d'ailleurs. Ces imposants rongeurs doivent rester confinés dans l'eau sans autorisation d'en sortir. Mais la curiosité d'un poussin et d'un petit capybara va bouleverser l'ordre établi, remettant tout en question...

Un vent de liberté souffle sur cette histoire qui évoque la fameuse peur de l'inconnu, celle qui pousse les humains à se cloisonner pour se sentir en sécurité. La curiosité ici l'emporte sur le règlement pour le plus grand plaisir de ces animaux à poils et à plumes, qui décident de concert de découvrir les grands espaces verts. Un album intelligent dont la trame pourra être utilisée comme tremplin pour évoquer différents sujets de société (migrants, enfermement, liberté, différence...). (EP)

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Couverture et image intérieure de «L'arrivée des capybaras» (© Didier Jeunesse)​​​​​

17. La soupe aux cailloux moelleux, Alain Serge Dzotap et Irène Schoch, Les éditions des éléphants, 2019
Album, dès 4 ans

Cette adaptation africaine du conte traditionnel La soupe aux cailloux est vraiment très intéressante à plusieurs points de vue. Le premier est que le jeune lecteur va y découvrir la faune de la savane africaine: hyène, éléphant, léopard, phacochère, singe, crocodile, girafe, sans oublier le «futé» lièvre, Leuk. Sous nos latitudes, les animaux n’ont que les noms de leur espèce – les animaux de la ferme, et le «malin» renard de la forêt toute proche. Mais le jeune lecteur va également découvrir ici des aliments particuliers, et qu’il n’aura peut-être (sûrement?) pas encore goûtés, qui constitueront cette soupe, comme la pâte d’arachide, la noix de palme, les ignames, la poudre de baobab, le piment rouge… Le deuxième aspect digne d’intérêt est qu’ici chaque animal a un prénom; l’attribution de ces derniers à chacun des protagonistes à la fois personnalise les intervenants et les distingue linguistiquement de nos versions européennes. Comme la dédicace de l’auteur réfère à la ville de Bafoussam, l’utilisation de prénoms camerounais adapte du même coup le conte à la région particulière où il est narré à l’origine.

Le titre donne un caractère plus «agréable» à cette soupe africaine, pourtant traditionnellement faite d’un dur caillou; car ici, non seulement il y en a plusieurs, de ces ingrédients secrets, mais ceux-ci sont «moelleux»… Quand on pénètre plus avant dans la lecture du conte, on s’aperçoit que la fin semble aussi plus «douce», vu que les animaux ont tellement apprécié la soupe qu’ils se donnent rendez-vous le lendemain pour renouveler, ensemble, leur belle expérience gustative. Toutefois, on pourrait encore voir, dans ce terme de «moelleux», non seulement la suavité du toucher, l’onctuosité du goût, mais également l’élasticité de la signification, prise non plus dans son sens littéral, mais littéraire: une base de sustentation où l’on s’enfonce et d’où l’on peine à ressortir (comme dans un fauteuil aux coussins moelleux), une sensation indéfinissable, à la fois agréable de prime abord, mais subrepticement incommode, voire menaçante, comme l’est l’intention du renard ou du lièvre: celle d’une tromperie, d’un subterfuge, d’une séduction pour arriver à ses fins!

Les illustrations aux couleurs chaudes comme la savane forment ici des doubles-pages flamboyantes, avec une profusion de personnages, protagonistes ou simples spectateurs. Pleines d’expressions, de gestes et de mouvements, elles donnent une dynamique particulièrement bien adaptée au rythme de la narration. Le positionnement des divers et nombreux éléments ainsi que leurs relatives proportions mettent en valeur certains aspects pour faciliter la lecture de l’image par les jeunes enfants, en focalisant ainsi leur attention: ici, le «pot à cuire» (le chaudron) devient géant, ainsi que les griffes de la patte du léopard; là, sa langue, goulue, pend en salivant et là encore, la girafe est si grande qu’elle est presque complètement hors cadre. Présent également, tout un comique de situation avec des animaux humanisés, dûment vêtus, sans oublier divers couvre-chefs, lunettes, colliers, cravates et nœuds papillon!

La narration suivie de l’histoire poursuit son déroulement, la soutient en continu; cependant, elle est régulièrement interrompue par une sorte de comptine aux formules répétitives scandées à chaque nouvel ingrédient. Celles-ci fonctionnent comme un appel à la collaboration des participants, une façon très dynamique d’en faire des co-narrateurs/narratrices, des co-auteurs/autrices. Ces formules, sous forme de questions, demandent «ce que l’on a fait du nouvel ingrédient?» et «qui fit cela?». Les réponses attendues constituent une énumération des actions faites avec les ingrédients (en tirer de l’huile, les peler, les ajouter, etc.) et de la liste les animaux qui y contribuent, s’accumulant au fil de la narration.

Un texte replet de vocabulaire spécifique, non seulement en substantifs mais aussi en verbes, adjectifs et adverbes descriptifs précis. Un excellent album à déguster à tous les niveaux, facile à animer avec différents destinataires, même avec un public plus âgé: bon appétit! (SR)

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Couverture et image intérieure de «La soupe aux cailloux moelleux» (© Les éditions des éléphants)​​​​​

Les rédacteurs: Danielle Bertrand (DB), Cécile Cachelin (CC), Dominique Bétrix Köhler (DBK), Véronique Cavallasca (VC), Marie-Pierre Constant (MPC), Emmanuelle Pelot (EP), Sylviane Rigolet (SR), Damien Tornincasa (DT)


Image de vignette: illustration intérieure de Petits pas (© Talents Hauts)


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