La Suisse à Montreuil: dans le Salon de six maisons
Clap de fin pour la 41e édition du Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil, qui avait pour thème l’art de l’autre. Comme chaque année, des classes venues en nombre, des enseignants, des professionnels, des curieux, il y avait foule entre les allées. Dans cette immensité, faisant face au roc imposant du stand Gallimard Jeunesse, un îlot suisse où six maisons indépendantes se partageaient un stand collectif soutenu par Pro Helvetia, la Fondation suisse pour la culture: Antipodes, askip, les éditions du Croche-Patte, Helvetiq, Les Éditions Visibles, La petite chaise, et, non loin de là, l’historique La Joie de Lire, bien reconnue dans le paysage éditorial outre-Helvétie.
Clap de fin pour la 41e édition du Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil, qui avait pour thème l’art de l’autre. Comme chaque année, des classes venues en nombre, des enseignants, des professionnels, des curieux, il y avait foule entre les allées. Dans cette immensité, faisant face au roc imposant du stand Gallimard Jeunesse, un îlot suisse où six maisons indépendantes se partageaient un stand collectif soutenu par Pro Helvetia, la Fondation suisse pour la culture: Antipodes, askip, les éditions du Croche-Patte, Helvetiq, Les Éditions Visibles, La petite chaise, et, non loin de là, l’historique La Joie de Lire, bien reconnue dans le paysage éditorial outre-Helvétie.
Altérité, diversité
C’est sous le signe de l’empathie/L’art de l’autre que s’est tenue l’édition 2025 du Salon du livre jeunesse à Montreuil. Professionnels et artistes se sont emparés du thème de façon singulière. L’auteur Thimothée de Fombelle en a donné une lecture:
«Prendre ses distances, copier franchement, détester, admirer, adorer, adorer détester, détester adorer, être ému, ne pas s’en remettre, être paralysé, préférer être soi, juger, accompagner, trouver ça nul, ne pas oser, être surpris, se trouver nul, vouloir comprendre, ne pas comprendre, être paumé, être dépaysé, chercher la clé, rater la porte, avoir envie d’applaudir: l’art de l’autre. Avoir envie de débattre… de l’art de l’autre.» [1]
De son côté, Vincent Villeminot désire mettre en lumière la dimension sociale du mot empathie – aujourd’hui un brin galvaudé, avouons-le.
«Au sujet de la diversité, ce qui m’intéresse, c’est rassembler des gens très différents, qui n’ont ni le même âge, la même classe sociale, la même origine, la même histoire, le même village, ou encore les mêmes repères… Et ensuite, de voir comment ensemble ils s’en sortent. C’est toujours ça, le cœur de mes récits.» [2]
L’empathie, c’est ce qui permet d’avoir de la résonance et de créer du lien de soi à l’autre, affirme Marie Colot[3].
Publier autrement
L’altérité s’est donc nichée au cœur du salon qui a mis à l’honneur des maisons d’édition venues du continent africain, du Québec, de Pologne, de Belgique, du Japon, d’Italie, de Corée. Les couleurs suisses, quant à elles, étaient représentées par Antipodes, askip, les éditions du Croche-Patte, Helvetiq, Les Éditions Visibles et La petite chaise. Si ces maisons défendent, chacune, leur ligne éditoriale, des traits communs les unissent indubitablement.
Les éditions Antipodes, qui fêtent leurs 30 ans en 2025, affichent plus de 350 titres au compteur, au rythme d’une vingtaine de parutions par an. C’est en 2019 qu’elles se lancent dans l’aventure jeunesse avec des livres (12 à ce jour) qui rejoignent les thématiques des sciences sociales, ligne directrice de la maison. Elles comptent également une impressionnante production de récits graphiques pour les ados/adultes. Combattre les idées reçues et le prêt-à-penser, conserver une cohérence entre les albums et les ouvrages de sciences humaines et sociales, tels sont ses deux axes principaux.
Fondée en 2008 par Hadi Barkat, Helvetiq, quant à elle, a développé son segment de livres jeunesse en 2017 et a publié neuf titres dans ce champ en 2024 et en 2025[4], produits en Europe et diffusés-distribués par Dilisco (hors de Suisse). La maison est avant tout spécialisée dans le documentaire jeunesse, mais elle publie également de la bande dessinée et des albums pour plus jeunes. C'est grâce à l'impulsion des éditions Helvetiq que le stand commun suisse a pu voir le jour; la maison a notamment assuré tout le travail de coordination avec le salon, le donateur, les éditeurs et la presse.
Les éditions du Croche-Patte, askip, Les Éditions Visibles et La petite chaise ont en commun d’être de jeunes micro-structures créées ces dernières années, portées par une à trois personnes. L’indépendance et l’ancrage local constituent deux autres caractéristiques communes, en développant des collaborations avec des artistes du pays et une fabrication ancrée en Suisse ou, à tout le moins, circonscrite aux frontières européennes. Soucieuses de l’environnement, elles refusent la surproduction, privilégiant les petits tirages (1000 exemplaires en moyenne, au moins 2000 pour Helvetiq). «Tirer moins pour produire mieux», un slogan que revendique Damien Tornincasa, fondateur des éditions du Croche-Patte. À une époque dictée par la vitesse, prendre le temps devient un acte politique, où la qualité l’emporte ici sur la quantité, tant dans le processus que le résultat. Après la slow food, la slow dance, voici venu le temps du slow publishing.
askip utilise un papier de qualité, avec un soin particulier apporté à l’objet. Ce n’est pas un hasard pour cette maison d’édition associative, née en 2020 à Lausanne, de la rencontre de la relieuse Hélène Montero, de l’autrice Julia Jobin et de la graphiste Stéphanie Tschopp, réunies autour «d’une passion commune pour le livre et l’édition, et plus particulièrement le dessin à la main, les beaux papiers, les nuances et l’importance des détails»[5]. Avec une publication annuelle, chaque projet est abordé comme une aventure, de l’idée à l’impression, prolongées par des lectures, des rencontres et des ateliers. Julia Jobin, sur le stand au Salon de Montreuil, nous dévoile le dernier-né, Balénoïde de Baptiste Gaillard, Sylvie Mermoud et Pierre Bonard, un album poétique, qui, à l’instar d’autres de leurs publications, suscite une réflexion sur le monde du vivant.
Dans le même sillage, depuis 2022, La petite chaise, spécialisée dans l’édition jeunesse, publie peu, privilégiant, elle aussi, des collaborations locales et une attention particulière à la matérialité du livre. La maison, portée par Pascale Hess, édite également des tirages d’art signés en quantité limitée ainsi que d’autres créations originales, destinés à la jeunesse. Son nouvel ouvrage? Un imagier de Sophie Gagnebin et Guillaume Perret intitulé Totems.
Adieu, stéréotypes!
Ces éditeurs et éditrices soulignent de concert leur volonté de lutter contre les stéréotypes en proposant d’autres représentations. Les Éditions Visibles (avec deux capitales) sont nées d’un constat: celle de l’absence, dans la littérature enfantine, de personnages noirs, métisses ou asiatiques dont l’origine ou la couleur de peau n’est pas le sujet. Pour sa fondatrice, Licia Chery, il est primordial de représenter, dès la couverture, des personnages issus de la diversité. Cette diversité se retrouve dans l’invitation faite aux artistes convoqués pour chaque projet ainsi que dans le choix des sujets. Assimilant volontiers ses ouvrages à de la «sociologie pour enfants», Licia Chery nous présente les aventures de Tichéri, une collection autour du personnage éponyme, une petite fille noire, ou encore, «sa» première bande dessinée: l’incroyable récit de Coumba Sow, devenue footballeuse de l’équipe suisse du FC Bâle.
Ces textes et représentations inclusives font écho aux propos de l’autrice Laura Nsafou :
«Je dirais que le fait d’avoir grandi en tant que femme noire en France m’a très tôt confrontée à l’altérité. Je ne me voyais pas dans les livres que je lisais. Donc, ce travail d’identification à des personnages différents de moi — blancs, masculins, etc. — est devenu un exercice régulier, presque automatique. Pour moi, c’est là qu’on comprend que chercher à se reconnaître dans ce qu’on ne voit pas, c’est déjà un exercice empathique».[6]
Quant aux éditions du Croche-Patte, leur nom a été choisi à dessein. Damien Tornincasa souhaite publier des fictions illustrées, des petits aux ados, et «faire un croche-patte aux idées reçues», en soignant le rapport texte-image. À ce jour, deux titres sont au catalogue, le roman illustré intitulé Le facteur et, dernier-né, Polo le plot, un album grand format pour servir l’aventure d’un cône de chantier, Polo, qui en «a plein le dos et voudrait changer de boulot». À une époque qui voit le nombre de burn-out exploser, l’album aborde, en creux, le sujet du sens au travail.
Et de sens, il en est profondément question, pour les éditeurs et éditrices rencontrés sur le salon. Le défi, pour eux, reste de pouvoir diffuser largement leurs ouvrages, de s’inscrire dans les fonds des librairies, d’intégrer les rayons des bibliothèques-médiathèques afin que ces fictions parviennent à toucher largement lecteurs et lectrices. Car dans ce métier, on le sait, la diffusion-distribution est un point stratégique. L’indépendance, si elle a un coût, permet néanmoins la liberté de publier en dehors des diktats commerciaux. Toutes et tous témoignent d’un enthousiasme palpable dans cet élan à renverser les idées reçues pour faire advenir un monde plus juste (du moins sur papier). «Je rêvais d’un autre monde», chantait Jean-Louis Aubert du groupe rock Téléphone, en 1984. Si le rêve prend parfois des allures de cauchemars, ces récits engagés ou poétiques, connectés à la société contemporaine, laissent cependant entrevoir de nouveaux possibles, de nouvelles façons de raconter le monde aux enfants.
[1] « Variations sur l’Art de l’autre », Une lecture performance de Timothée de Fombelle et Marguerite Abouet, à l’occasion de la conférence de présentation de la 41e édition du Salon.
[2] Échange réalisé le jeudi 16 octobre 2025 avec Vincent Villeminot, SLPJ.
[3] Échange réalisé le mercredi 19 novembre 2025 avec Marie Colot, SLPJ.
[4] Helvetiq a la particularité de publier en français, en allemand et en anglais.
[5] askip.ch
[6] Échange réalisé le vendredi 17 octobre 2025 avec Laura Nsafou, SLPJ
*Alexia Psarolis
Titulaire d’un master en Sciences de l’information et de la communication (Université Sorbonne Nouvelle) et en Littérature de jeunesse (Le Mans Université), Alexia Psarolis est rédactrice en chef de la revue belge Nouvelles de Danse, avec une attention particulière pour la création jeune public, ainsi que journaliste-critique spécialisée en littérature jeunesse. Elle écrit pour différentes revues, professionnelles ou universitaires (La Revue des livres pour enfants, L’École des lettres, L'École des loisirs, la revue belge Lu et Partagé, Publije, la revue électronique de l’université du Mans…) et contribue à des ouvrages publiés chez divers éditeurs (Contredanse en Belgique, Lexikopoleio en Grèce…). Elle est également membre du comité de lecture de Kibookin (Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil) ainsi que du comité de prospection du Prix Bernard Versele (Belgique). Elle mène actuellement une recherche sur les représentations du travail dans la littérature jeunesse.