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Un éloge de l’ennui et de la lenteur en 13 livres jeunesse

Le temps, les enfants et les livres 4

vignette lenteur
Ricochet
3 décembre 2025

Prendre le temps de prendre le temps: voilà l'invitation que nous formulons à travers les ouvrages jeunesse présentés dans cette bibliographie. Les livres ci-dessous montrent tour à tour la beauté de la lenteur et de la contemplation et les «dangers» de l'empressement. On vous souhaite une belle – et lente – lecture!


1. Une histoire très en retard, Marianna Coppo, Seuil Jeunesse, 2018
Album, dès 2 ans

Cinq petits personnages se retrouvent un peu par hasard sur une page blanche ; après un moment de panique, ils comprennent qu’ils sont dans un livre et se mettent alors à attendre une histoire qui ne vient pas…

Bien décidés à ne pas la manquer, ils poireautent en essayant de faire passer le temps. Les pages blanches se succèdent avec, ponctuellement, un bref commentaire de l’un ou l’autre des personnages: «Il fait frisquet, non?», «Ah de mon temps, les histoires arrivaient à temps». L’un d’entre eux, une espèce de petit lapin rose, n’en peut plus d’attendre, et puisque les autres ne veulent pas jouer avec lui, décide de s’occuper par ses propres moyens. Il s’exile sur la page de gauche alors que les autres restent sur la page de droite. Il sort des crayons de son sac à dos et commence à dessiner, créant progressivement un monde qui devient le décor des pages jusque-là désespérément vides.

Après une courte introduction, le narrateur s’efface du livre pour laisser la place aux personnages et à leurs dialogues. Les illustrations de Marianna Coppo qui mettent en scène, dans des tons pastel, des petits animaux ressemblant à des peluches stylisées permettent de suivre l’histoire sans problème ; les dialogues des protagonistes quant à eux, rajoutent une dimension humoristique à l’histoire. Au début très vides, les pages se remplissent peu à peu jusqu’à ce que le décor imaginé par le petit lapin prenne toute la place et que les autres personnages se retrouvent à en faire partie presque malgré eux.

Ce très bel album plein de douceur et de gaîté remet à sa juste place le plaisir de l’ennui et de ce qui peut en naître. (VM)

2. Pressé, pressé, Christian Merveille, Lorenzo Sangiò, Mijade, 2025
Album, dès 3 ans

Attention, attention, poussez-vous du chemin, le lièvre arrive et, retenez bien, il est pressé! Pressé, pressé! Si pressé qu’il n’a pas le temps, pas le temps du tout, pas une seconde à perdre. Vite, il se dépêche, sans regarder son chemin, en se trompant parfois, en s’égarant souvent, en trébuchant et tombant mais, il le répète, encore et encore, il est pressé, pressé! Alors, quand, enfin, il arrive, au dénouement, à l’endroit tant attendu, où tout le monde est déjà réuni, une proposition est suggérée: et si le lecteur décidait de reprendre cette histoire posément, calmement, sans se précipiter, en prenant le temps de regarder le paysage, de ne pas se tromper de route et de découvrir comment les autres animaux ont réussi, eux, à ne pas s’égarer en chemin en prenant leur temps?

Quelles belles illustrations riches en détails! Il serait bien dommage, en effet, d’agir comme le lièvre et de manquer toutes leurs subtilités. L’auteur, avec sa langue bien rythmée, charmera les oreilles des plus jeunes grâce à ses rimes et ses jeux de sonorités. Amusante et charmante, cette histoire divertira les plus jeunes tout en attirant leur attention sur l’importance de savoir profiter de chaque instant, message qui pourra aussi toucher l’adulte qui lira à haute voix! (DM)

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Couverture de «Une histoire très en retard» (©Seuil Jeunesse), couverture et image intérieure de «Pressé, pressé» (©Mijade)

3. La graine inconnue, Alain Serge Dzotap, Delphine Renon, Les éditions des éléphants, 2025
Album, dès 3 ans

Dès les pages de garde, les traits obliques irréguliers indiquent un processus «fait main», rappelant les premiers exercices de graphisme nécessaire au futur apprentissage de l’écriture.

Les lettres du titre, quant à elles, sont formées en script, indiquant déjà un but auquel parvenir après de nombreux exercices scolaires: celui d’une belle écriture liée. Le fond des illustrations de la couverture est orangé, avec divers tons dégradés. L’orange étant obtenu par le mélange de rouge et de jaune soutient non seulement le contexte géographique où se déroule l’histoire – la savane africaine sous le soleil – dont les héros sont une famille de léopards, mais également de cet amour que les parents déploient pour éduquer au mieux leurs enfants et aussi le fil rouge de la transmission d’un savoir. 

Ici est mise en avant l’importance de respecter le temps, particulièrement celui de la durée nécessaire à tout apprentissage, celui de l’écriture comme d’autres, tous avec ce point commun: il faut savoir attendre, persévérer, patienter et prendre soin de ce qui nous est donné. Il faut aussi accepter le rythme propre à chaque être pour se développer et engranger non seulement des connaissances, mais aussi des valeurs qui conduiront, pas à pas, à une certaine sagesse.

La graine inconnue sera cette connaissance symbolique, ici représentée par une fleur qui va s’épanouir, être partagée, servir à différents propos.

Le choix de l’orange – cet alliage de sang hérité par naissance et de jaune (pelage, soleil, horizon de la savane) – , nous semble tellement opportun pour ce conte philosophique et le profond message qu’il transmet: celui de la connaissance partagée, de l’amitié qu’elle développe, de l’échange lumineux qu’elle permet et qui forme la base d’une vie saine, épanouie, qui sent bon et parfume alentour, réunit et égaie, telle une fleur, même inconnue! 

Tout au long de l’histoire, un autre alliage est présenté, naturellement: l’alliance évidente autant que nécessaire, sans équivoque, empreinte de respect mutuel, de tous les éléments présents dans le contexte de vie de la famille Léopard, qu’ils appartiennent au règne minéral, végétal ou animal. 

Ceux-ci sont également associés aux quatre éléments essentiels au déploiement de toute vie: la terre, le soleil, l’eau et l’air. Un conte discrètement écologique, profondément respectueux des manifestations du vivant, quel qu’il soit!

Il y a encore l’éloge à la lenteur, ce rythme qui donne des pousses plus remarquables, puisqu’il facilite le temps de la contemplation, de l’émerveillement sur les détails qui rendent la vie plus belle. Un rythme qui permet des arrêts sur images, précisément ceux qui zooment sur des réalités si souvent, trop souvent, presque habituellement négligées ; un rythme lent, et pourtant animé d’une dynamique des petits riens, comme la déambulation des fourmis, la préparation d’un jus de crottes d’araignées et les déplacements des vers de terre… 

Avec une délicatesse sublime, le texte simple amène tout doucement le lecteur ou la lectrice, à entrer dans ce temps propre à Dame Nature, ce mouvement constant autant que perpétuel: celui de la maturation des êtres vivants, qu’ils soient minuscules ou géants. Ce texte élémentaire nous conduit pourtant à l’essentiel, à travers le regard de l’enfant, toujours illimité, se déployant dans ce temps de l’enfance qui ne connaît pas le temps!

Les illustrations sont simples mais très expressives. Les pliures sont utilisées pour une judicieuse séparation des actions et des personnages et leur mise en valeur. Il y a tout un jeu subtil sur les axes, entre la gauche et la droite des doubles-pages, l’orientation des personnages et des objets, parfois opposés, soulignant une séparation, parfois aussi en symétrie, comme en miroir, le héros s’orientant le plus souvent vers la droite, en mouvement, disponible pour le futur, en développement. 

Quand un personnage parle, il se distingue alors, clairement placé en évidence et parfois reste même seul ; par deux fois son visage de profil apparaît, géant, car Léo regarde en arrière, à gauche, où il avait planté sa graine, «au temps passé», et il découvre alors sa fleur, enfin sortie de terre, magnifique!

Cette brève incursion dans le passé permet de magnifier à la fois le long temps écoulé pour permettre la maturation et pour préparer au spectacle final, étalé sur deux doubles-pages!

Une œuvre de grande qualité, à mettre entre toutes les pattes, pour bien jardiner son développement! (SR)

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Couverture et image intérieure de «La graine inconnue» (©Les éditions des élephants)

4. Vite vite vite!, Clotilde Perrin, Rue du Monde, 2019
Album, dès 3 ans

Sitôt réveillé, un enfant entame sa journée à une cadence endiablée. But premier? Rejoindre ses amis. Une fois la troupe réunie, le tempo s'accélère. Hors de question de rater le bus ou le bateau, il faut courir comme des dératés. Mission accomplie, tous ont pu grimper à bord de l'avion supersonique, à l'exception du personnage principal pas suffisamment rapide! Il rebrousse chemin et contemple une coccinelle, une fleur, un chat, un petit trou… Toutes ces petites choses qui rendent les journées plus agréables et le monde meilleur.

C'est dans un très joli format à l'italienne, idéal pour évoquer la notion du temps, que se déroule cet éloge à la lenteur. Dans notre société où tout le monde court tout le temps, Clotilde Perrin invite à la contemplation, un art de vivre gratuit et indispensable pour ne pas finir broyé par le diktat du tic-tac. Une réussite! (EP)

5. De bouche à oreille, Simon Priem, Sarbacane, 2023
Album, dès 3 ans

Ce superbe album à l’illustration épurée, permettant que chaque détail prenne alors une valeur significative importante, est construit de forme très claire, de façon à proposer un découpage facilitant la compréhension par les jeunes enfants. Le schéma présenté ci-après pourra être retrouvé dans de très nombreux albums destinés tout particulièrement au jeune lectorat. Cette analyse permet également d’élaborer un «plan» de lecture partagée et d’animation qui guide l’adulte dans ces 40 pages, si riches en trouvailles.

Ainsi, en guise d’introduction, 4 doubles-pages, fonctionnent comme un entonnoir, du paysage extérieur jusqu’aux pages d’un livre entre les mains d’un adulte. Ce procédé dessert une démarche progressivement intimiste et juxtaposant les parcours d’un enfant et de son papa. 

L’introduction globale va subtilement mêler des notions d’espace à celles du temps.

Ici, le temps d’été s’étire en longueur, tout habité par le vol des hirondelles, dans cet intervalle pastel où le jour cède le pas à la nuit, sans se presser, tout en douceur, «un soir d’été plus long que l’été lui-même». La marche du temps, presque imperceptiblement, s’étend alors du ciel à la terre, jusqu’à l’intérieur de la maison et dans les pages d’un livre, un soir de fenêtres ouvertes, que ce soient celles de la maison, celles du livre ou celles des cœurs. 

Tout au long de l’album, trois temps distincts et pourtant intrinsèquement liés, vont s’entremêler: celui de la nature qui se fait sentir dans les différents milieux végétal et animal, se répétant, inlassablement, au fil des ans avec leurs caractéristiques saisonnières; celui des adultes qui, en tant que responsables éducatifs, doivent imposer des contraintes temporelles quotidiennes, même en vacances; et celui de l’enfant, tout absorbé par ce contact, émerveillé, avec le monde minuscule qui l’entoure, à hauteur d’herbe, tout pétri de cette croyance infantile d’être capable de comprendre tous les êtres qui l’entourent. 

Ainsi, l’introduction particulière va nous présenter un garçonnet, lui, tout à ses découvertes, libre, vivant le temps en voyageant au rythme de la fourmi, entre coassements de grenouilles et stridulations de sauterelles.

Mais même dans l’immense douceur d’un paysage champêtre, arrive le temps du nécessaire repos pour l’enfant. Puisque dans la maison, les ombres éteignent les mots surgit alors l’appel du papa: «Allez, Martin, il est l’heure de se brosser les dents et d’aller se coucher!»

De noter que ce passage est excellement desservi par l’illustration sur la page de gauche, alors que le texte est lui situé sur celle de droite, en bas, sur fond blanc (blanc de vide, de non-réponse de l’enfant?), comme pour souligner le problème qui survient: Martin n’entend pas son papa… ou peut-être fait-il la sourde oreille, rechignant à obtempérer, son activité ressentie comme beaucoup plus intéressante que l’exigence de la routine qui interrompt ce temps hors du temps.

S’ensuit alors en enchaînement tout en mouvements qui retranscrit la répétitivité (rehaussé ici en gras, style «formulette») nécessaire pour permettre la transmission d’un message et mieux accéder à sa compréhension. Différents personnages vont intervenir, chacun à sa mesure, pour faire parvenir la demande du papa à son fils. Entre jeux de mots et images poétiques, comme dans le «téléphone arabe», ce jeu bien connu de l’enfance, le message parviendra-t-il au jeune explorateur naturaliste?

  1. Alors l’arbre (se penche) à l’oiseau – Allez, Martin, il est l’heure de – jeu de mots: brosser les bancs, aller se moucher
  2. Oiseau (vole) à sauterelle – Allez, Martin, il est l’heure de – jeu de mots: coiffer les champs, aller se loucher
  3. Sauterelle (aller voir) à grenouille – Allez, Martin, il est l’heure de – ébouriffer les gens, aller s’essouffler
  4. Grenouille (sauter) à hérisson – Allez, Martin, il est l’heure de – déranger les rangs, aller s’enjouer
  5. Hérisson (trottiner) à poule – Allez, Martin, il est l’heure de – dépoussiérer le vent, aller s’envoler
  6. Poule (se poser près de) à coccinelle – Allez, Martin, il est l’heure de – déposer les gants, aller s’embrasser
  7. Coccinelle (voleter) à Martin – Allez, Martin, il est l’heure de – déplacer les océans, aller s’embarquer

Dans le sens opposé à celui des deux introductions, pour les conclusions, l’entonnoir s’inverse, comme le chapeau du magicien d’Oz, et le mouvement va du particulier au global, dans le sens d’une généralisation des conclusions tirées de l’histoire, une sorte de «morale» finale. 

Ainsi, la conclusion particulière permet finalement à Martin de sortir de sa rêverie éveillée et de lui faire promettre: «J’arrive!»

L’illustration oriente le visage de l’enfant vers la droite, ce qui correspond à la direction du futur, qui n’est pas encore arrivé, mais qui va se produire prochainement, son retour à la maison.

Quant à la conclusion globale, notre jeune héros regarde à gauche – d’où provenait la demande du père de rentrer, sous-entendu «car il est temps» – et en direction de la maison, d’où est partie l’histoire et où elle se termine: un cycle avec début, milieu et fin – espaces et temps clairement délimités – même si constamment entremêlés!

Puis une proposition inattendue: «Alors, on y va?» qui embarque père et fils… bien comme lecteurs et lectrices, dans une aventure éveillée, longue-vue et voilier tri-mâts à l’appui: «Et ils s’en vont tous deux naviguer sur un océan de jardin dans ce long soir d’été où personne ne pense à refermer les fenêtres».

L’espace ainsi créé par la poésie devient illimité, tel un rêve d’enfance à l’imagination infinie.

Un chef-d’œuvre nous transportant dans un monde sans frontières et un temps sans limites! (SR)

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Couverture de «Vite vite vite» (©Rue du Monde), couverture de «De bouche à oreille» (©Sarbacane), couverture et image intérieure de «Je déteste attendre» (©Cambourakis)

6. Je déteste attendre!, Einat Tsarfati, Cambourakis, 2024
Album, dès 4 ans

Sweat jaune, shorts noirs, regard qui tue derrière une paire de lunettes rondes: l’héroïne de cette histoire n’a pas l’air commode. Il faut dire qu’elle est du genre impatiente (comme pratiquement tous les enfants, non?) et déteste donc attendre! Attendre que sa mamie daigne répondre au téléphone, patienter au restaurant, poireauter à l’arrêt de bus ou devant l’ascenseur, faire la queue chez le vétérinaire ou au supermarché.

Toutes ces situations, qui horripilent cette fillette, mettent en branle son imagination. À chaque fois qu’elle se languit, elle échafaude des scénarios rocambolesques qui expliqueraient pourquoi elle doit faire le pied de grue: peut-être que sa mamie est trop occupée à mettre la dernière touche à une sculpture monumentale, peut-être que les cuistots doivent préparer 36 choux à la crème pour le goûter de la reine, peut-être qu’une plante carnivore et une dame armée d’un parapluie se battent dans la cage d’ascenseur…

L’ennui peut être source d’angoisse, mais aussi moteur de créativité. C’est ce que nous montre l’autrice israélienne Einat Tsarfati dans cet album aux illustrations foisonnantes, colorées, drôles et très expressives. Un message pas évident à faire passer à l’ère du smartphone, cet engin que l’on dégaine trop souvent pour combler le vide ou tuer le temps. (AP)

6. Rêvasser au soleil, Urszula Palusinska, Les 400 coups, 2019
Album, dès 4 ans

Rêvasser au soleil nous invite à nous allonger et à lever les yeux vers le ciel estival. Ce livre, écrit et illustré par Urszula Palusinska, et traduit du polonais par Casimir Filek, propose de savourer l’été du point de vue de différents personnages qu’une petite fille, en vacances chez son oncle et sa tante, rencontre dans les alentours de leur maison.

La petite fille s’interroge alors sur l’(in)activité des membres de sa famille et de ses voisins. Que peuvent-ils bien trouver de si intéressant à observer dans la sérénité des jours et des nuits d’été?

Les magnifiques illustrations nous entraînent dans une flânerie oisive, qui nous emporte dans un flottement oscillant entre le ciel et la terre. En effet, lors de chaque rencontre, une première double-page nous fait prendre de la hauteur en montrant une prise de vue aérienne. Puis, une seconde double-page nous ramène dans le regard des protagonistes, couchés sur le sol, étendus à la surface de l'eau ou suspendus dans un hamac.

Le texte et les images bousculent les perspectives, en proposant au lecteur un avant-goût de l’été, au ralenti. Le jour, la lumière éblouissante du soleil filtre à travers les lettres du journal, la paille d’un chapeau, les ailes d’une libellule, les aigrettes d’un pissenlit, les interstices du toit… La nuit, s’illuminent dans l’obscurité le feu des scouts, les étoiles entourant la pointe d’une voile, les danses des ombres extérieures par la fenêtre.

Parmi les cigales et les papillons de nuit, la petite fille découvre la curieuse façon qu’ont les adultes de vivre leurs tâches et bonheurs quotidiens, au rythme de la détente. Les situations évoquées par les images et courts textes emmènent les adultes dans le calme des jours et des nuits d’été et initient les enfants avec humour et poésie aux plaisirs du farniente. (MB)

7. Une maman si pressée, Sara Lundberg, Seuil Jeunesse, 2023
Album, dès 4 ans

Vite, vite, la maman de cette histoire réveille Noa, son fils encore endormi. C'est samedi et l'anniversaire d'Alma commence dans deux heures. Au pas de course, mère et fils cherchent désespérément le cadeau idéal… Noa subit la chaleur et le trop-plein des grandes surfaces. Il rêve de rentrer chez lui, rien ne va aujourd'hui… Vivement dimanche, jour de repos!

À travers une situation de la vie quotidienne, Sara Lundberg met en évidence, par un subtil jeu de miroir, le rapport au temps différent qu’entretiennent un adulte et un enfant. Le plaisir a de la peine à frayer son chemin dans cette course effrénée pour arriver à tout concilier et où le trop-plein – de gens, de voitures, d'objets – bat son plein. Un récit enchâssé, comme une cerise sur le gâteau, clôt cette histoire aux illustrations de caractère. (EP)

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Couverture et image intérieure de «Rêvasser au soleil» (©Les 400 coups), couverture de «Une maman si pressée» (©Seuil Jeunesse)

8. Loupé, Christian Voltz, Rouergue, 2017
Album, dès 4 ans

Sa casquette vissée sur la tête, un vieil homme assis sur un banc attend. Il est bientôt rejoint par un jeune homme connecté à son portable. Il est 12h47 et le prochain bus passe dans vingt minutes. Si attente rime avec détente pour le premier qui pose son regard sur la vie grouillante des insectes, ce n'est pas le cas du second qui trépigne d'impatience en postant des messages à ses copains. Puis, le bus arrive et avec lui son cortège de surprises!

Christian Voltz se moque un tantinet de la génération des pouces appelée aussi «nomophobe» ou dépendante des réseaux sociaux. L'adolescent plutôt caricatural mais aussi terriblement crédible n'est pas connecté à la réalité mais à son univers virtuel. Trop absorbé par des messages d'une banalité affligeante, il ne remarque pas tout ce qu'il se passe juste à côté de lui. Pire, sa confusion des mondes (réel et virtuel) lui fait louper son bus! Un excellent album qui plaide pour la pleine conscience et dénonce notre société connectée à qui, à quoi, pourquoi? (EP)

9. L’heure magique, Jean-Philippe Arrou-Vignod et François Ravard, Gallimard Jeunesse, 2023
Roman, dès 6 ans

La vie est délicieusement longue, pour Pierrot et Lisa, en vacances d’été chez leurs grands-parents. Juchés sur leurs vélos, ils avalent, déterminés et sereins, les chemins de campagne. «Pas un chat sur la route». On entend le chant des oiseaux, à mille kilomètres du vacarme des chauffards. Plus rien n’a d’importance, si ce n’est se réjouir du présent… et de l’heure magique.

Sans preuve, y croiriez-vous, à cette heure-là? L’heure où tout l’univers semble conspirer à nous régaler, en contrepartie d’un brin d’effort, d’un soupçon de mémoire, d’une pointe de ponctualité et d’une dose de patience? D’un de ces cadeaux qui sont des trésors, parce qu’on les savoure, qu’on les partage (pour de vrai) et qu’on s’en souvient? On a beau vouloir crâner, l’heure magique l’est tellement qu’elle paraît se dérober sitôt qu’on veut la capturer. Elle ne se donne en tous cas pas les airs d’une photo de vacances bien léchée.

Cet ouvrage réconfortant et délicatement authentique de Jean-Philippe Arrou-Vignod, chaudement illustré par François Ravard, évoque tout à la fois lenteur, éphémère, cycle, transmission, expectation ou croissance. Il saisit le temps sous sa plus précieuse forme. Celui qui s’offre, qui se prend, qui se dilate sous l’effet de la douceur. Le temps sucré-sacré, qui nous donne rendez-vous.

Du vieux hangar de leur grand-papa, Lisa et Pierrot partent conquérir l’instant présent, cheminant jusqu’à un écrin de beauté parfait, secret. Avec humour, ingéniosité, à l’exact mi-chemin entre lenteur et empressement, les deux préados sont touchés par la grâce. Un troupeau de biches s’offre à leur regard, somptueux et insaisissable. C’est le cadeau de leur papy, aussi impalpable que terrien. De cet instant suspendu, ils regagnent la maison, alléchés par le repas de mamie. L’heure magique s’étend…

Ce petit album carré, subtil et champêtre, renferme la liberté qui rime avec simplicité, la fugacité qui rime avec éternité. Jean-Philippe Arrou-Vignoud nous rappelle que la mémoire et le fabuleux se savourent généreusement, quand on se saisit habilement du temps dont on dispose. Il n’y a besoin de presque rien, à part peut-être d’un bon livre pour inscrire les moments bénis, et les faire revivre à l’infini. (EH)

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Couverture de «Loupé!» (©Rouergue), couverture de «L'heure magique» (©Gallimard Jeunesse), couverture de «Un grand jour de rien» (©Albin Michel Jeunesse)

10. Un grand jour de rien, Beatrice Alemagna, Albin Michel Jeunesse, 2016
Album, dès 6 ans

Un jeune garçon part avec sa mère dans une maison de vacances isolée. Il pleut. Alors que l'adulte, sans doute journaliste ou auteure, tape sur les touches d'un clavier d'ordinateur, l'enfant tape lui sur les martiens de sa console de jeu. Et puis, encouragé par le souvenir de son père, protégé par sa parka rouge fluorescent, le garçon décide de sortir dehors.

Il protège bien sa console, mais elle finit par tomber entre deux galopades au bord de l'étang. L'enfant déconfit se console bien vite, accaparé par la nature qui l'entoure: ce sont des champignons vénéneux, des escargots, des petites bêtes dans la terre, des cailloux transparents pour mieux voir le monde à travers… Le soleil revient, le garçon rentre et convainc sa mère de quitter elle aussi son écran.

L'histoire est magique, ressemble à son titre: il ne se passe rien, c'est-à-dire tout. Le héros profite du temps présent, existe, simplement et en harmonie avec la nature. Un rêve dans nos sociétés hyper-rapides, hyper-connectées, «hyper-trop»… La figure mystérieuse du père, à la fois absente et encourageante, semble suivre l'enfant dans ses jeux et peut-être inciter finalement la mère à participer à ces moments de bonheur.

Dans le dessin, la joie de vivre se manifeste sous la forme de cette parka fluorescente comme l'était Le merveilleux dodu-velu-petit, tour à tour cape de chaperon rouge, champignon pointu, repère au milieu des gris de la pluie et des rochers. La tête hirsute et les lunettes du petit bonhomme s'en échappent avec drôlerie, finissant de couper la morosité d'un paysage peut-être d'automne. Beatrice Alemagna imagine des traits de pluie glaçants, des feuilles d'arbres aux tons assourdis, des tapis de champignons en contrebas du chemin. Le lecteur sent le froid mouillé sur ses doigts...

Un album reposant autant que revigorant, à conseiller à tous (enfants et adultes) en guise de bonne résolution. (SP)

11. Allez, on y va!, Amélie Graux, Les Arènes, 2024
Album, dès 7 ans

Alex a toute la vie, c’est fabuleux! Elle pourrait passer son temps à contempler les fleurs, écouter les histoires de papa et maman, dessiner… sans s’apercevoir que l’horloge tourne. Mais voilà, quand c’est l’heure, c’est l’heure. Ce qui est à la fois factuel et bien subjectif: ses parents se font les gardiens consciencieux de son temps, souvent avec une bonne dose de maladresse.

Montre en main, ils alternent «Attends, j’arrive!» et «Allez, c’est l’heure!». De petites formules magiques, assez déroutantes pour la fillette, qui tantôt s’impatiente ou souhaiterait réduire la cadence. Elle se retrouve constamment à contretemps. C’est qu’Alex ne lit l’heure que dans ses jeux. Les minutes, pour elle, c’est de l’amour ; passées à s’amuser avec son petit frère ou à barboter dans un bon bain chaud. D’ailleurs, écrit Amélie Graux, elle «… se lance dans des projets sans fin». Alors, pourquoi faut-il toujours qu’on lui mette les pendules à l’heure, au lieu de la laisser avancer librement?

Elle découvre qu’aucune contrainte n’est plus profonde, ni sévère que celle du temps. Le tic-tac des horloges presse maman de se rendre au travail, ou fait survenir un peu trop tôt l’heure du coucher. Précipitée par l’aiguille, elle est obligée de courir prendre le bus ou de se contenter d’une histoire courte… elle qui ne vit que pour savourer, découvrir, créer. 

Le talent d’Amélie Graux invite les sens à s’attarder sur l’abondance de détails colorés. On est happé par les textures visuelles méditatives. La contemplation devient une priorité. Allez, on y va! incite merveilleusement à accorder notre attention à ce qui n’est que trop rarement prioritaire, et qui fait pourtant beaucoup de bien. Les petites formules exprimant la notion temporelle des uns et des autres, elles, sont manuscrites: la notion du temps qui passe est toute personnelle. Elle se vit comme une certitude, mais n’en est pas moins relative. Les expressions, évidentes et contagieuses, des visages de cette petite famille (un peu trop pressée) en témoignent.

L’autrice-illustratrice dépeint dans ce bel album carré, avec grâce et ponctualité, l’immense défi des petits, qu’est l’apprentissage de la gouvernance du temps, avec le stress qui lui incombe… et celui des adultes de se mettre à leur hauteur et de glisser, quelquefois, hors du carcan-cadran. Avec un tendre panache, Allez, on y va! nous confronte aux bousculades intérieures qui surgissent lorsque les rythmes des uns et des autres ne sont pas tout à fait accordés. En bonus, la psychologue Déborah d’Hostingue offre en fin d’ouvrage quelques points théoriques et pratiques pour faire converger les tempos et apprendre aux petits à prendre en main leur horaire. En somme, un très beau support pour synchroniser nos montres, ou les laisser tourner sans trop s’en préoccuper! (EH)

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Couverture de «Allez, on y va!» (©Les Arènes), couverture et image intérieure de «Bulle d'été» (©HongFei Cultures)

12. Bulle d’été, Florian Pigé, HongFei Cultures, 2019
Album, dès 7 ans

Un jeune garçon profite des derniers moments des vacances d’été. Ses parents étant au travail, il est livré à lui-même et occupe son temps entre la distribution de nourriture aux chats du quartier, des visionnements de films d’horreur, des promenades en forêt ou encore des réalisations de dessins. Cependant, toutes les bonnes choses ont une fin, et la rentrée pointe le bout de son nez. Si cette idée angoisse notre protagoniste, l’école finit par présenter ses bons côtés puisque c’est en classe que le garçon aura finalement l’opportunité d’adresser la parole à Lily, qu’il a croisée tout l’été sans oser faire le premier pas…

Les vacances d’été: une période qui semble suspendue, hors du temps, et pourtant passe en un clin d’œil. La saison d'été peut paraître sans fin et toutefois, par une journée d’automne pluvieuse, on dirait qu’elle n’a jamais existé. Cet album se penche sur ce temps de transition si particulier que sont les derniers jours avant la rentrée scolaire et aborde le malaise qui peut en découler pour beaucoup d’enfants. La cour d’école, pourtant elle aussi peuplée d’arbres, est dépeinte de manière bien plus terne et vide que la forêt, où notre héros passe une grande partie de ses vacances. Malgré cela, l’histoire se termine sur une note d’espoir. L’ensemble de l’ouvrage, qui contient peu de texte, est parcouru par une ambiance douce mais aussi mélancolique. Les illustrations invitent à la rêverie. Le jeune garçon transforme d’ailleurs son quotidien en monde fantaisiste, son iguane devenant un gentil dinosaure géant ou sa souris en peluche se muant en véritable petit animal, acolyte du protagoniste. Ce dernier est représenté comme plus proche de la faune et de la flore que des autres enfants, ses occupations (dessiner les papillons, observer les étoiles, repêcher les «créatures» de sa piscine) font montre d’une grande sensibilité. Même si l’amitié (voire l’amour) n’est pas délaissée, cet album est une vraie ode à l’imagination et à la joie que des moments simples passés dans la nature peuvent apporter. (AG)

13. La grande parenthèse, Simon Hureau, Motus, 2024
Bande dessinée, dès 7 ans

Un album tout en jaune doré et rousseur, couleurs d’automne, de feuilles qui tombent. C’est beau. Sauf qu’elles envahissent l’espace au point de rendre impossible la vie. Comment? Elles anéantissent les évacuations, interdisent les transports en commun, bouchent les portes, claquemurent les gens chez eux, engloutissent les évacuations destinées aux eaux et rendent inopérants les chasse-neige et autres engins de travaux publics qui n’ont pas été conçus pour un tel débordement. Autos et avions sont cloués au sol.

Le ton est allègre, plutôt joyeux dans la belle couleur dorée qui imprègne les images. Le rythme trépidant de la grande ville se calme par nécessité et ce n’est pas triste. La population rassemblée sur les toits prend la vie du bon côté.

Pourtant la situation dure et il faut migrer. Où cela? Pour Théodore, Alphonsine et leurs parents, ce sera chez des grands-parents montagnards car les solidarités ancestrales persistent. Pour y parvenir, la marche et la luge prouvent toute leur efficacité ; les outils anciens à bras, comme la scie, retrouvent leur utilité et les constructions en hauteur, leur intérêt.

Simon Hureau s’amuse, il met l’imagination au pouvoir et transforme les tours des églises et des châteaux en plateformes d’habitations, les cabanes dans les arbres sont des refuges heureux. En clair, la vie est belle dans une nature exubérante et paisible, alors quand le volume des feuilles diminue et que revient la normalité, le retour en arrière ne fait pas envie.

Cet ouvrage emprunte à la science-fiction ses stéréotypes de catastrophe naturelle, un détail dérègle l’ordre établi. Ici pas d’apocalypse, conçues avec humour comme une parenthèse enchantée, les bulles foisonnantes de la BD témoignent d’une libération de la parole et des énergies. Une vision chaleureuse de lendemains qui enchantent pour dire que le pire n’est jamais sûr, «si on laisse la place à la nature, elle la prend», dit-il. Assurément, cela fait du bien. (DB)

Eloge lenteur
Couverture et images intérieures de «La grande parenthèse» (©Motus)


Les rédacteur·rice·s:  Danielle Bertrand (DB), Mathilde Borghese (MB), Amandine Gachnang (AG), Elinda Halili (EH), Valérie Meylan (VM), Déborah Mirabel (DM), Emmanuelle Pelot (EP), Sophie Pilaire (SP), Sylviane Rigolet (SR).


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