Clémence Mathenet, la nature au bout du stylo
La jeune illustratrice genevoise vient de publier sa première BD, La trace, aux éditions La Joie de Lire. Un ouvrage intense et esthétique, qui nous plonge dans un univers de neige et de glace. Et illustre parfaitement ses deux grandes passions: les animaux et les voyages – surtout ceux dans le Nord, quand les couleurs sont sourdes et les ambiances insaisissables...
La jeune illustratrice genevoise vient de publier sa première BD, La trace, aux éditions La Joie de Lire. Un ouvrage intense et esthétique, qui nous plonge dans un univers de neige et de glace. Et illustre parfaitement ses deux grandes passions: les animaux et les voyages – surtout ceux dans le Nord, quand les couleurs sont sourdes et les ambiances insaisissables...
Un concert d’aboiements m’accueille à l’entrée: Oscar, frétillant, me hume avec curiosité et Alba me tourne prudemment autour, avant d’accepter tous deux de me laisser suivre leur maîtresse. Et d’aller s’affaler sur la terrasse, l’un à l’ombre par terre, l’autre sur un canapé au soleil. «Je ne sais pas pourquoi Alba se met là», s’amuse Clémence Mathenet en m’apportant un verre d’eau. «Elle n’aime pas trop la chaleur, d’habitude, et il y a aussi un canapé à l’ombre!». Sentant qu’on la regarde, celle-ci ouvre un œil langoureux, avant de s’étendre à nouveau avec ostentation: elle sait qu’elle est une star, elle qui a servi d’héroïne pour Hermosa, le livre qui a constitué le travail de diplôme de la jeune femme à l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration, à Genève. «J’ai toujours eu de la peine à dessiner les humains, car il faut beaucoup de détails pour leur apporter de la personnalité. Alors j’ai dessiné un lévrier espagnol…», explique en souriant cette dernière, qui a posé l’ouvrage, ainsi que plusieurs carnets et croquis, sur la grande table de la salle à manger. Avant d’ajouter: «De toute façon, j’adore les animaux. C’était même devenu une blague à l’école, car il y a toujours un animal dans mes dessins, même si c’est parfois juste un chat dans le fond».
Après les lévriers, les huskies
Des animaux, on en trouve donc forcément aussi dans La trace, sa toute première BD, qui vient de sortir aux éditions La Joie de Lire. Ce ne sont pas des lévriers espagnols, cette fois-ci, mais une meute d’huskies, qui tire le traîneau de l’héroïne, Kall, amnésique et perdue au milieu de l’Alaska. «Petite, j’allais voir chaque année les chiens au départ de La Grande Odyssée», raconte la jeune illustratrice de 23 ans. «Et après le cycle (école secondaire en Suisse), lors de ma formation de graphiste au Centre de formation professionnelle Arts, j’avais aussi trouvé un jeu vidéo avec des chiens de traîneau qui m’avait inspirée pour créer un personnage. Mais je ne pensais pas faire un jour une histoire autour».
C’est grâce à La Joie de Lire qu’elle est soudain passée à l’action l’an passé: «C’est la deuxième fois que la maison d’édition proposait un concours destiné aux jeunes auteurs. Le thème était “Sur la route”, et il fallait envoyer les dix premières pages de notre histoire. J’ai alors eu envie d’utiliser mon personnage et de créer un récit autour de lui et des huskies. Et mes pages ont été sélectionnées, avec celles de deux autres auteurs!». Les trois histoires étaient censées être réunies en un seul ouvrage. Mais les deux autres sélectionnés s’étant désistés par manque de temps. Clémence Mathenet – de son nom d'artiste «Mariemantine», créé par ses amis qui la surnommaient Clémentine et qui, découvrant que son deuxième prénom était Marie, ont fusionné les deux – s’est alors retrouvée seule maîtresse à bord. «La Joie de Lire a alors décidé de publier un livre uniquement avec mon histoire, et j’ai créé une cinquantaine de pages complémentaires en trois mois», explique-t-elle avec fierté. Puis, pensive, elle souligne: «C’est un travail où on se sent assez seul, et quand on commence dans le métier, on n’a pas beaucoup de contacts pour créer un bon duo “scénario-dessin”. Les collaborateurs de La Joie de Lire m’ont bien aidée, et leurs conseils m’ont été très utiles».
Atmosphères inspirantes
C’est ainsi que son récit, qui se terminait d’abord en «cliffhanger», avec une héroïne qui reprend conscience près de son traîneau et réalise qu’elle est seule au milieu d’un océan de neige, s’est enrichi de plusieurs rebondissements et d’une fin concrète – on ne vous dira pas laquelle! «J’avais aussi dessiné plein de sang, parce que Kall est blessée au front. Mais j’ai préféré édulcorer un peu, pour que ce soit plus réaliste». Au final, un ouvrage intense, alliant des dessins splendides – dont certains de la faune polaire, bien sûr – à un récit entre ombres et lumière. Mais comment une jeune femme qui semble aussi sereine peut-elle imaginer une histoire aussi tourmentée? «C’est juste une part importante de l’histoire de mon personnage. Mais je réfléchis déjà à mon prochain sujet, et j’aimerais faire quelque chose qui soit plus horrifique, avec toujours beaucoup d’animaux. En général, c’est toujours un endroit ou une ambiance qui m’inspirent, et je commence par ça pour créer mon récit».
Elle me montre alors les banques d’images qu’elle crée au fil de ses recherches: «J’ai trouvé sur TikTok des photos géniales du Nord des États-Unis, avec une ambiance sombre et du brouillard. Quand tu vois ce genre d’images, accompagnées en plus d’une musique que tu aimes bien, tu ne peux qu’être inspirée!». Elle ajoute avec une grimace amusée: «Parfois, j’ai des idées à 3h du matin qui me paraissent géniales, et je me dis que ça va être le prochain Harry Potter. Mais à la lumière du jour, je réalise que ce n’est pas du tout le cas… ou alors je ne comprends plus les mots-clés que j’avais écrits. Par exemple, j’ai noté une fois «cow-girl médecin». Je me demande bien à quoi je pensais!».
Un travail minutieux
Élément essentiel de ses dessins: les couleurs, auxquelles elle accorde une grande attention. «Chacun de mes travaux possède une palette bien précise, pour laquelle j’ai travaillé les nuances en fonction de l’ambiance que je veux apporter. En général, je crée celles-ci directement sur tablette. Mais il m’arrive de faire quelques essais sur papier avec des stylos à l’alcool de la marque Graph'it, et de m’en inspirer ensuite pour mes palettes. Par exemple, pour La trace, j’ai voulu dessiner la neige dans un bleu ciel très précis, car avec du blanc, les pages auraient été trop vides.» En revanche, elle préfère travailler sur papier, en traçant précisément les cadres avec une règle, puis en indiquant le texte dans de petites bulles qu’elle découpe et peut ensuite décoller et déplacer, afin de mieux visualiser l’effet général de son travail. «J’aime aussi mettre des couleurs sur les cadres, et indiquer les fonds perdus pour l’impression. Et comme j’ai suivi des cours de graphisme, je m’occupe aussi de mes mises en page: ça m’aide à voir comment placer les dessins et le texte, et à décider quels caractères je veux utiliser. En fait, je choisis le papier quand je sais ce que je veux dessiner, et l’ordinateur quand je fais des tests. Mais je trouve l’utilisation de la tablette très frustrante, parce que ça donne l’impression de ne plus savoir dessiner!».
Éléments stylisés
Minutieuse, la jeune autrice genevoise, qui avoue «bien aimer planifier les choses», l’est aussi pour ses autres projets. «J’ai toujours beaucoup admiré le travail de Robert Hainard, et celui-ci avait dit un jour qu’il commençait toujours un animal par la queue. J’ai trouvé sa technique unique, et je me suis dit que je voulais être unique, moi aussi! Mais je n’ai jamais réussi à faire un bon dessin en utilisant sa méthode…». Elle a donc développé sa propre patte créative, par exemple en dotant ses personnages de caractéristiques spécifiques (comme des yeux vairons pour l’héroïne de La trace) et en dessinant les éléments naturels (neige, vent ou eau) de manière stylisée, ce qui ajoute encore une force à son récit. «C’est toujours très difficile de restituer le mouvement des éléments, parce qu’il faut que ce soit très réaliste. Le fait de le styliser me permet d’éviter ce problème, tout en offrant un résultat visuellement crédible. Mais je préfère dessiner la nature que les bâtiments et les villes, parce que c’est compliqué d’éviter que les rues paraissent complètement vides et complètement mortes».
Croquis de voyages
En parlant de paysages, justement, il y a un travail qui lui tient particulièrement à cœur depuis longtemps: les carnets de voyage. «Je voyais toujours des carnets trop beaux sur les réseaux sociaux, et j’avais bien envie de me lancer aussi un jour.» C’est maintenant chose faite, grâce à un voyage effectué au Japon l’an passé. «Ma famille est très fan de ce pays: ma maman crée de l’indigo et fait du aïkido, mon frère adore les mangas… Moi, je suis plus intéressée par le Nord, mais le Japon m’a enfin permis de créer les carnets dont je rêvais!». Ornés d’autocollants – «C’est difficile d’en trouver des vraiment beaux, et comme j’adore les stickers, c’est un bon prétexte pour en coller partout!» – ces derniers sont de vrais chefs d’œuvre composés de textes, tickets d’événements, photos et surtout de fabuleux dessins, parfois si réalistes qu’on lutte contre l’envie de les toucher pour vérifier. Flore, faune, éléments du paysage ou simples objets du quotidien, tout a été prétexte à un croquis, réalisé avec soin. «Etant donné que j’aime me concentrer sur mon travail, je prends des photos et je reproduis le sujet après. C’est pour ça que j’ai aussi des carnets pour Venise et Londres, mais qui ne sont pas terminés: j’ai déjà réfléchi à l’ordre des dessins et fait quelques croquis rapides, mais je n’ai pas encore eu le temps de les remplir vraiment. Car ça prend beaucoup de temps, de faire un beau carnet! J’ai d’ailleurs fini ceux sur le Japon il y a deux semaines seulement.» Si la jeune femme avait admiré ceux exposés sur le web, elle n’a en revanche pas encore montré les siens: «C’est mon gros faible, j’ai beaucoup de peine à présenter mon travail», remarque-t-elle en haussant les sourcils, un sourire en coin. «Je dois d’ailleurs bien être la seule à se faire gronder par ses parents parce qu’elle n’utilise pas assez les réseaux sociaux!»
Projets à venir
D’autres carnets risquent toutefois de s’ajouter rapidement à ceux déjà en attente, car Clémence Mathenet adore découvrir de nouveaux lieux. Et si elle rêve de parcourir l’Amérique du Nord et d’arpenter un jour la taïga, elle se concentre pour l’instant sur l’Europe, «partout où peut m’amener un Flixbus». Prochain départ: à Vienne, en octobre, avec sa cousine – «on a fait une boîte avec plein d’idées de destinations, et on pioche dedans quand on peut partir». Une cousine particulièrement proche, née deux jours avant elle, et avec laquelle elle échange des journaux de voyage, rédigés lorsqu’elles partent séparément. «On y raconte ce qu’on vit, c’est plein d’anecdotes et très spontané… et il ne faut pas regarder les fautes d’orthographe!». Elle a d’ailleurs envie d’en faire une BD, un jour. «Mais j’attends que le scénario et le découpage soient clairs dans ma tête». Nul doute qu’elle arrivera, là aussi, à glisser quelques animaux au fil des pages…