«Réparer le langage»: la littérature en partage
Comment transmettre aux adolescents le goût de la lecture? Comment leur permettre d’accéder à la maîtrise de la langue? L’association toulousaine «Réparer le langage, je peux», lauréate du Trophée de l’action culturelle 2025 décerné le 7 avril dernier par Livres Hebdo, conçoit, depuis une dizaine d’années, des ateliers collaboratifs où écrire, lire et dire constituent les trois axes pour accompagner collégiens et lycéens sur le chemin des mots, sans injonctions ni formule magique. Démonstration.
Comment transmettre aux adolescents le goût de la lecture? Comment leur permettre d’accéder à la maîtrise de la langue? L’association toulousaine «Réparer le langage, je peux», lauréate du Trophée de l’action culturelle 2025 décerné le 7 avril dernier par Livres Hebdo, conçoit, depuis une dizaine d’années, des ateliers collaboratifs où écrire, lire et dire constituent les trois axes pour accompagner collégiens et lycéens sur le chemin des mots, sans injonctions ni formule magique. Démonstration.
«Partage», «joie», «collectif» sont les vocables les plus fréquemment prononcés par Sandrine Vermot-Desroches et Alain Absire pour décrire leurs actions. L’association qu’ils ont co-fondée en 2015 a pour objectif de rapprocher les adolescents du livre et de la lecture, notamment par l’écriture d’une littérature ado écrite par et pour les ados. Si les ateliers d’écriture créative ont, aujourd’hui, le vent en poupe, ceux initiés par cette structure atypique se démarquent par leur originalité: les jeunes de 11 à 19 ans s’impliquent à tous les maillons de la chaîne du livre, des prémices du scénario jusqu’à l’objet imprimé, lu et vendu – même dédicacé – en librairie. Désacraliser l’écrit, rendre la littérature accessible en se retroussant les manches, stylo à la main, c’est le credo de l’équipe, qui aborde l’édition comme «une pratique de terrain».
Le chantier littéraire
Durant une année scolaire, les ateliers d’écriture sont animés par un binôme, formé par le professeur de lettres (ou le professeur documentaliste) et l’auteur professionnel qui accompagne les élèves sur les sentiers de la fiction. L’écrivain, Hugo Boris, compare volontiers son rôle à celui d’une «sage-femme à domicile1»: aider les ados dans «la gestation du roman, donner l’impulsion, nourrir l’imagination», telle est la mission de ce compagnon de route, à mi-chemin entre maïeuticien et dramaturge.
Les principales étapes passent par le choix d’un sujet qui touche les jeunes (le harcèlement, les addictions, l’identité, la famille…),la création des personnages, la conception du scénario, indispensable «feuille de route». Puis vient l’écriture collective du roman. «Avant d’écrire à plusieurs, on imagine à plusieurs», souligne Sandrine Vermot-Desroches, autrice et elle-même enseignante durant 28 ans. «Le recours au vote permet de laisser la voix à la pluralité et engage les jeunes à être à l’écoute des autres». Elle ajoute: «Les pratiques sont diversifiées (écriture par chapitre, théâtralisation de scènes…); elles dépendent des classes et des professeurs. En écrivant eux-mêmes, les ados comprennent comment des stratégies d’écriture ont un impact sur le lecteur».
Conquise par cette pratique, Marie-Hélène Lafon a réitéré, durant huit années, cette «expérience inédite d’écriture, stimulante, dans une dynamique collective», loin des traditionnelles dissertations. Pour l’enseignante (également écrivaine), les séances sont l’occasion de «balayer tout ce qui touche à la langue et sa mise en œuvre, d’une façon différente de ce qui se pratique habituellement en cours». «Le sigle RLL (pour Réparer Le Langage) peut aussi renvoyer à Repousser Les Limites: les limites de l’inventivité, du travail collectif, de la ténacité – ce qui ne va pas de soi pour des adolescents –, celles du rapport à la langue, d’être dans une véritable empoignade avec le matériau verbal2», témoigne-t-elle.
La réalisation commune d’un vrai livre stimule les jeunes qui ont investi l’écriture, immergés dans ce «chantier», selon le terme employé par Marie-Hélène Lafon pour désigner le travail d’écriture3. Les textes, finalisés au 31 mars, passent ensuite à la relecture (effectuée par Alain Absire), à la correction, au maquettage, puis à l’impression, des étapes conformes à la chaîne éditoriale professionnelle. Les ouvrages des apprentis écrivains sont ensuite vendus en librairie et sur le site de l’association. Écrire à plusieurs pour ses pairs et publier… une démarche inédite dans l’édition jeunesse qui offre ainsi un autre regard sur l’adolescence, vue de l’intérieur.
Des bénéfices visibles
Lors de l’évaluation finale par les enseignants, un constat s’impose: «Ce ne sont pas forcément les bons élèves qui prennent la parole ou le dessus. L’écriture est dédramatisée et permet une projection mentale, de rentrer dans une histoire, dans un univers. Le rapport à l’écrit s’est modifié», note Sandrine. Marie-Hélène Lafon le confirme: «Même les élèves peu à l’aise avec l’écriture réagissent de façon positive». À l’enrichissement du vocabulaire s’ajoute l’écoute des autres, une dimension éducative importante selon l’enseignante qui, à l’issue du projet, décèle chez les jeunes «joie, fierté et émotion». Voir son nom inscrit dans le livre contribue à restaurer, chez les enfants, une confiance souvent mise à mal. Laura Bonzom, professeur de lettres au collège, atteste également les bénéfices de l’écriture collective : «Elle fait naître le respect, le partage et la solidarité au sein du groupe classe et en chaque élève4».
Ce dispositif singulier a été étudié par Mariangella Roselli, chercheuse en sociologie de la lecture, qui, durant une année scolaire, a mené une enquête sociologique et ethnographique5. Elle a pu observer chez les adolescents – même chez les moins prédisposés à l’écriture – des changements durables dans leur rapport à l’écriture et à la lecture, grâce à la mise en place de ce cadre d’échanges collectifs et bienveillants entre élèves, enseignants et auteur.
De l’écrit à l’oral
Alerte enlèvement, De Verdun au Bataclan, Pardonner le monde… Avec ses 139 titres, cette maison d’édition collaborative aide les adolescents, potentiellement peu à l’aise avec la langue française, à s’exprimer à l’écrit, d’une part, mais également à l’oral grâce à un concours de lecture. Les collégiens et lycéens choisissent tous ensemble dans le catalogue de l’association le roman qu’ils aimeraient lire. Après la lecture, la classe accueille un écrivain et rédige avec lui une lettre à l’attention des romanciers ados. Un jury composé d’éditeurs, d’auteurs, de libraires et de médiathécaires sélectionne une centaine de ces lecteurs juvéniles qui présenteront leur point de vue sur scène, lors des Salons du livre des collégiens et lycéens romanciers, organisés par l’association en 2025, à la Société des Gens de Lettres, à Paris, et à la médiathèque José-Cabanis à Toulouse. À la fin, chaque participant reçoit gratuitement le livre choisi. Une boucle qui génère une communauté de lecteurs et d’apprentis romanciers, tous réunis autour du livre devenu «un objet de partage».
«Donner la voix à tous», c’est la ligne défendue avec force par l’équipe de Réparer le langage, grâce à laquelle les élèves «font œuvre de littérature», selon Sandrine Vermot-Desroches et Alain Absire. Ils l’écrivent, la lisent, la disséminent au sein d’un projet démocratique, qui rassemble, lors des salons du livre que l’association organise, des familles d’horizons divers. En juin dernier, l’espace de la médiathèque José-Cabanis, à Toulouse, élargi aux jardins extérieurs pour des animations, a accueilli les adolescents enthousiastes, heureux d’avoir éprouvé, dans leur corps-même, une sensation que Roland Barthes nomme «le plaisir du texte».
1 Témoignage d’Hugo Boris, Vers une littérature ado écrite par des ados, éd. Réparer le langage, je peux
2 Vidéo de présentation des ateliers. https://www.reparerlelangage.fr
3 En tant qu’autrice, Marie-Hélène Lafon emploie le terme de chantier pour nommer le travail en cours d’écriture: «Je ne dis jamais je commence un livre: j’ouvre un chantier, je fais un chantier», in Comment écrivent les écrivains de Belinda Cannone, éditions Thierry Marchaisse.
4 Vers une littérature ado écrite par des ados, éd. Réparer le langage, je peux
5 Mariangella Roselli, Écrire à plusieurs et transformer le rapport à l’écrit, Cépaduès éditions.
Pour en savoir plus: www.reparerlelangage.fr
*Alexia Psarolis
Titulaire d’un master en Sciences de l’information et de la communication (Université Sorbonne Nouvelle) et en Littérature de jeunesse (Le Mans Université), Alexia Psarolis est rédactrice en chef de la revue belge Nouvelles de Danse, avec une attention particulière pour la création jeune public, ainsi que journaliste-critique spécialisée en littérature jeunesse. Elle écrit pour différentes revues, professionnelles ou universitaires (La Revue des livres pour enfants, L’École des lettres, L'École des loisirs, la revue belge Lu et Partagé, Publije, la revue électronique de l’université du Mans…) et contribue à des ouvrages publiés chez divers éditeurs (Contredanse en Belgique, Lexikopoleio en Grèce…). Elle est également membre du comité de lecture de Kibookin (Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil) ainsi que du comité de prospection du Prix Bernard Versele (Belgique). Elle mène actuellement une recherche sur les représentations du travail dans la littérature jeunesse.