Les histoires de papier de Manon Gauthier
Illustratrice et collagiste québécoise, Manon Gauthier a publié une vingtaine d’albums jeunesse au Québec et en Europe. Depuis son premier livre, Ma maman du photomaton, paru chez Les 400 coups en 2006, elle se consacre à ce travail de création, récompensé à plusieurs reprises au Canada et à l’international. Au cœur de ses livres et des ateliers qu’elle anime dans les écoles primaires, se loge une idée: amener les enfants à aimer et à se sentir capables de créer à leur tour. Rencontre à la bibliothèque de Montréal…
Illustratrice et collagiste québécoise, Manon Gauthier a publié une vingtaine d’albums jeunesse au Québec et en Europe. Depuis son premier livre, Ma maman du photomaton, paru chez Les 400 coups en 2006, elle se consacre à ce travail de création, récompensé à plusieurs reprises au Canada et à l’international. Au cœur de ses livres et des ateliers qu’elle anime dans les écoles primaires, se loge une idée: amener les enfants à aimer et à se sentir capables de créer à leur tour. Rencontre à la bibliothèque de Montréal…
Cécile Desbois: Peux-tu nous raconter tes débuts dans l’illustration jeunesse?
Manon Gauthier: Après mes études en graphisme, j’ai travaillé dans ce domaine pendant 18 ans. Durant cette période, avec mon fils, on se rendait régulièrement à la bibliothèque du quartier et je suivais de près l’édition jeunesse et, bien entendu, le travail de mes chers collègues de classe de graphisme, Pierre Pratt et Stéphane Poulin. Je me disais tout le temps que c’était ça que je voulais faire moi aussi. Non pas que je n’aimais pas le graphisme, mais ce n’était pas pareil, ce n’était pas ça. Étant maman solo, je ne voulais pas que mon fils manque de quoi que ce soit. C’est pourquoi j’avais décidé de trouver un boulot avec un salaire régulier, pour plus de sécurité.
Suite à une restructuration dans l’entreprise où je travaillais, mon poste a été supprimé. J’ai pensé que ça pouvait être le bon moment pour faire le grand saut en édition jeunesse. Mon fils avait grandi, il était autonome.
Pendant quelques semaines, j’ai réalisé plusieurs dessins, surtout au crayon graphite et à l’aquarelle. Je les ai ensuite soumis à l’Association des illustrateurs du Québec dans l’espoir d’obtenir une petite place sur le site… Et on m’a acceptée. J’ai pu mettre une illustration en ligne et devenir membre. C’est ainsi qu’Yves Nadon m’a repérée. À l’époque, il s’occupait de la collection Carré blanc aux éditions Les 400 coups.
Il m’a proposé d’illustrer un texte qu’il avait écrit, Ma maman du photomaton. L’histoire de cette petite fille dont la maman s’est suicidée m’a bouleversée. Émotionnellement, ce projet a été difficile, j’étais souvent triste en y travaillant. Puis, artistiquement, le défi était très grand. Comment allais-je pouvoir réussir à faire ça? Je n’avais pas fait d’école d’art ni étudié l’illustration à l’université; j’avais étudié le graphisme, c’était très différent. J’ai donc fait beaucoup de recherches avec plusieurs médiums. Finalement, j’ai opté pour le crayon graphite et l’aquarelle.
Puis tout s’est enchaîné?
On a fait deux ou trois autres albums ensemble avant que je n’entame une belle collaboration avec les éditions de l’Isatis. À l’époque, toutes mes recherches artistiques se faisaient à travers les projets de livres sur lesquels je travaillais. Ce n’était pas simple du tout. Dans les premiers albums, il y avait surtout du dessin puis, de projet en projet, intuitivement, j’ai renoué avec une pratique que j’adorais plus jeune: les papiers collés.
Je me suis souvenue qu’à l’école, quand on nous demandait d’écrire quelques pages sur un sujet, moi, je faisais des livres. Et, souvent, la couverture était un collage de papiers, cartons et même de tissus.
Quels albums représentent au mieux cette période de recherche?
Il y a Poésies pour la vie (éd. de l’Isatis, 2016). Les poèmes me plaisaient beaucoup tout en me donnant une grande liberté de création. J’ai aimé ne pas avoir à reprendre le même personnage du début à la fin comme dans les albums précédents. Je pouvais créer de petits tableaux indépendants les uns des autres, avec des personnages, des couleurs et des lieux différents.
Il y a aussi De Jade Janvier à Dany Décembre (éd. de l’Isatis, 2019). Cet album écrit par Bertrand Gauthier (aucun lien de parenté) a été conçu pour apprendre les mois de l’année aux tout-petits, au rythme de poèmes en quatrain. Je l’ai imaginé pour que les enfants, en regardant les collages sur chaque page, puissent se dire: «Je suis capable de faire ça». Et je suis ravie parce que les enseignant·e·s l’utilisent beaucoup pour initier des activités littéraires et créatives avec les jeunes. Je reçois régulièrement des photos de leurs créations, ce qui me fait extrêmement plaisir et me touche beaucoup.
Qu’est-ce que t’apporte la technique du collage?
Le collage amène la surprise. On déplace les formes en papier, on joue en quelque sorte, et puis des choses apparaissent, des animaux, personnages, morceaux de paysages, etc. Je travaille presque uniquement avec des papiers et cartons récupérés, du papier journal, des boîtes de céréales, pour ne nommer que ceux-là.
C’est important pour moi de montrer aux enfants qu’il est tout à fait possible de créer même sans matériel neuf et dispendieux. Encore plus pour les enfants issus de familles et de milieux défavorisés (ce qui était mon cas quand j’étais gamine). Et puis, ça évite la surconsommation. Il n’est pas rare que les enfants me disent que c’est bon pour la planète de travailler comme ça!
Et sur ces matières récupérées, tu amènes la couleur…
J’aime gratter, frotter, créer des textures. Je mélange plusieurs médiums dans mes collages: pastel sec, gras, gouache, graphite, crayons de couleur.
Pour mon plus récent album Nous tous (Les Malins, 2024), qui est aussi mon premier en tant qu’autrice et illustratrice, j’ai mené beaucoup de recherches: monotype, huile, papier Mylar pour créer les fonds de mes images... Je voulais un environnement différent pour chaque animal qui, lui, serait en papier et carton collé, et en avant-plan.
Sais-tu d’où te vient cet intérêt pour le papier, la récupération, le collage?
Je crois que mon inspiration première vient de mon papa. Toute petite, je le regardais fabriquer des personnages avec des bouts de bois qu’il peignait ensuite avec des couleurs très vives. J’étais pleine d’admiration et très curieuse de ce qu’il faisait. Son art, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’art populaire, le Folk Art. Il était de nature un peu grognonne mais je le sentais heureux quand il faisait ça.
Pas du tout habile avec les outils pour sculpter le bois, j’ai préféré le papier. J’étais souvent à la recherche de cartons, papier journal, livres défraîchis que je pouvais découper et coller pour créer des images. Le boucher du village me donnait du papier à emballer la viande; il ressemblait assez au papier Kraft que j’utilise aujourd’hui.
Tu suis une méthode particulière de travail?
Non, aucune. Il y a quelques années, je suis allée chez mes ami·e·s polonais·e·s, également collagistes et dont j’admire le travail: Pawel Pawlak et Ewa Pawlak. Dans leur atelier, tout est bien organisé. Par exemple, les chutes de papier et tissu sont classées par couleurs, teintes et nuances.
Ça m’a beaucoup impressionnée. Quand je suis rentrée chez moi, je me suis dit: «Bon, ça prend une méthode de travail, faut que tu t’organises!». J’ai donc commencé à faire du classement dans mes papiers. Les bleus avec les bleus, les verts avec les verts, etc. Terminé le chaos dans mon atelier!
Mais en voulant commencer un nouveau collage, je me suis très rapidement rendu compte que ça ne fonctionnait pas pour moi, que j’avais besoin de mon chaos pour créer. Alors j’ai tout remis en désordre.
Après la technique, parlons de la façon dont tes illustrations rencontrent les textes. Dans La caresse de l’ours polaire (D’eux, 2023), par exemple, tes images reflètent la douceur du texte. En quoi ces mots-là ont-ils résonné avec ton univers?
Quand j’ai lu le texte de La caresse de l’ours polaire, je me suis tout de suite sentie proche du personnage principal, Alicia. Son imaginaire, sa singularité et sa fragilité me parlaient. J’ai eu très envie de la côtoyer le temps d’un album et de la faire connaître aux enfants.
En travaillant sur les premiers croquis, j’ai repensé à une petite fille que j’avais rencontrée lors d’un atelier. Elle n’avait pas du tout confiance en elle pour dessiner. Au tout début de la rencontre, lorsque j’ai annoncé qu’on allait créer des personnages, elle s’est montrée très contrariée, elle ne voulait pas participer.
Mais quand j’ai sorti mes grandes feuilles remplies de formes, et que j’ai expliqué aux enfants qu’ils pouvaient choisir et découper celles qu’ils préféraient, et que c’est comme ça et pas avec leur crayon qu’ils allaient créer leur personnage, le visage et les yeux de la fillette se sont éclairés. Elle a imaginé un personnage fabuleux (voir ci-dessous). Elle était à la fois fière et surprise d’avoir réalisé ça elle-même. Elle a montré son œuvre à tout le monde! J’ai fait une photo que j’ai conservée tant ce moment avec elle m’a touchée.
Alors, bien que le contexte ne soit pas exactement le même que celui de l’histoire d’Alicia, j’ai été inspirée par cette petite fille et son personnage pendant la création de cet album. Tout au long du processus j’étais en complicité avec elle.
J’ai aussi beaucoup aimé le texte de l’autrice, Marie-Andrée Arsenault, c’est un bel hommage aux intervenant·e·s scolaires qui accompagnent et soutiennent si admirablement ces enfants fragiles et leurs familles, parfois en grande détresse.
Dans un tout autre registre, tu as travaillé en tandem avec Michaël Escoffier pour plusieurs albums: Tempête sur la savane (D’eux, 2020), La chasse au loup (Les 400 coups, 2021) et encore Comment cuisiner les lapins (Kaléidoscope, 2020). Comment s’est passée cette rencontre?
Les textes de Michaël me font rire, on a un humour assez proche tous les deux. Dans Comment cuisiner des lapins, j’ai créé des personnages très simples faits uniquement de rectangles de formats différents. Avec cet album, j’ai voulu encore donner envie aux enfants de créer des personnages et des histoires.
Et finalement, dans Nous tous, tu as réalisé les illustrations et le texte…
Je sentais depuis longtemps que j’étais plus à l’aise, plus créative, en travaillant à partir de papiers et d’éléments visuels qu’à partir d’un texte et de l’univers d’un·e autre.
Avec Nous tous, j’ai voulu partager avec les enfants mon amour des animaux et de la science. J’ai trouvé une façon de croiser les deux en leur parlant de la cellule animale, dont on oublie parfois qu’elle nous lie tous. C’est pour ça que j’ai réalisé tous les animaux avec une seule et même forme qui devient parfois une tête, parfois un corps. Cette forme est celle de la cellule que l’on retrouve à la fin du livre, c’est elle qui raconte son histoire. Elle parle de qui elle est, insecte, mammifère, oiseau, ou poisson, lors de de ses métamorphoses. Elle compose le monde vivant et la nature dont il faut prendre soin.
Pour les enseignant·e·s et parents qui auraient envie d’explorer ce thème pour des ateliers artistiques, littéraires ou scientifiques avec leurs enfants, j’ai prévu, à la toute dernière page de l’album, des gabarits de la forme que j’ai utilisée; ils peuvent être découpés, photocopiés, agrandis, etc.
Tu as précédemment évoqué des ateliers que tu mènes avec les enfants. Que t’apportent-ils?
C’est du partage entre eux et moi. Nous nous apprenons des tas de choses. J’ai eu le privilège de mener trois résidences d’une durée de trois mois chacune dans trois écoles avec des enfants de 5, 6 et 7 ans. Ils sont spontanés et leur imagination n’a pas de limite. Leur imaginaire peut être tellement éclaté! Tout est possible, tout peut exister. Parfois, quand je bloque sur un projet, sur une image, je me dis: «Comment tu ferais ça si tu avais six ans?». J’essaye de me déprogrammer, d’oublier que je suis une adulte en train de dessiner. Je repense aux enfants quand je suis en création.
Quels artistes, illustrateur·rice·s de livres, t’inspirent ou t’émeuvent?
Impossible de tous les nommer! Il y a bien sûr Květa Pacovská que j’ai eu la chance de rencontrer à Montreuil en 2018. Anne Herbauts, Jockum Nordström, les papiers collés de Braque, de Picasso. Mais aussi les sculptures et créations des artistes autodidactes, le Folk Art.
Un dernier mot sur les projets qui t’occupent en ce moment?
Je viens de terminer une année très chargée d’ateliers avec les enfants. En ce moment, je procrastine sur mon prochain album, à nouveau en tant qu’autrice et illustratrice.
Aussi, je fabrique de petites sculptures… en papier et carton. J’ai été tentée par la céramique mais, comme avec le bois quand j’étais enfant, j’ai rapidement réalisé que le papier est et restera mon matériau.
Pour suivre l’actualité de Manon Gauthier:
Consultez ses comptes Behance et Instagram