Julien Milési-Golinelli, jongleur de mots
Depuis neuf ans, l’auteur vaudruzien enchante petits et grands avec des ouvrages à la fois ludiques et didactiques. Il vient de mettre un point final au troisième tome de sa série de romans jeunesse Les pros du snow, tout en donnant des cours de français à des personnes adultes et mineures issues de la migration, et en s’occupant de ses deux enfants.
Depuis neuf ans, l’auteur vaudruzien enchante petits et grands avec des ouvrages à la fois ludiques et didactiques. Il vient de mettre un point final au troisième tome de sa série de romans jeunesse Les pros du snow, tout en donnant des cours de français à des personnes adultes et mineures issues de la migration, et en s’occupant de ses deux enfants.
Porte fermée, c’est d’abord un éventail de messages positifs, accrochés ici et là, qui nous accueille. Porte ouverte, c’est une petite fée aux yeux de biche: Luna, deux ans et demi, nous observe avec curiosité, feignant à peine de se cacher derrière sa maman. «Mais entrez, je vous en prie!», s’écrie chaleureusement Julien Milési-Golinelli, tandis que sa femme Adeline nous tend la main en souriant. Il suffit d’une seconde pour savoir à quoi s’en tenir: ici, on est reçu comme si on faisait partie de la famille. Preuve en est, s’il en fallait encore une, le petit plateau couvert de gourmandises, déjà prêt à la cuisine. Sur la grande table familiale, un arc-en-ciel de livres jeunesse: «J’ai déjà un peu préparé ce qui pouvait vous intéresser», remarque l’auteur. «Je ne savais pas trop de quoi vous voudriez parler.»
De quoi je désire parler avec lui? Mais de tout, car il y a énormément à dire sur le travail de Julien Milési-Golinelli! Cela fait en effet de nombreuses années que ce prolifique écrivain publie des ouvrages diversifiés, ciblant différentes tranches d’âge selon la collection. «Je n’étais pas très fort à l’école, mais je pouvais rivaliser avec les premiers de classe quand il s’agissait d’écrire des rédactions ou des dissertations», admet-il dans un sourire. «Et je n’ai jamais eu de souci pour trouver des idées, nées de mon vécu ou de la vie quotidienne.»
Quand tout prend sens
Sensibilisé à la littérature par ses parents, il se souvient aussi avoir adoré aller au théâtre de Carouge avec eux. «J’avais à peu près dix ans. Ces spectacles m’ont plus marqué que je ne l’imaginais.» Après une licence en français langue étrangère, il a donné des cours de français à Londres, fait un voyage d’une année, créé une agence de marketing digital et une BD interactive avec son frère, travaillé comme libraire chez Payot… «Et tout à coup, à trente-cinq ans, tout ce que j’avais fait avant a soudain pris un sens», s’extasie-t-il encore aujourd’hui. «J’ai réalisé que rien ne se passe par hasard, ce qui donne de la valeur et de la saveur à tout ce qu’on fait après.» C’est ainsi qu’il s’émerveille à chaque fois en voyant l’un de ses livres publié – certains ont d’ailleurs même été traduits en chinois et en espagnol. «Je suis très peu démonstratif, mais au fond de moi, il y a à chaque fois un petit orchestre qui joue…»
Et ce petit orchestre doit connaître les airs par cœur! Car Julien Milési-Golinelli est de ces auteurs qui savent enchanter tous les âges, avec des récits aussi variés que pleins de vie et de rebondissements. On lui doit ainsi par exemple, pour les plus jeunes, la collection Animal lectures, publiée aux éditions uTopie. Ces jolis petits livres, illustrés par Nicole Devals, permettent de découvrir les sons à travers des histoires amusantes et des jeux. Derniers titres en date, parus en septembre 2024: Titou le caribou et Manon l’anaconda.
L’attrait des lieux suisses
Les vingt-sept titres de la collection Moi, je lis tout seul!, pour leur part, publiés chez Auzou Suisse et destinés aux lecteurs débutants, racontent les aventures d’Anaïs et Milo, que ce soit dans leur quotidien scolaire ou à la découverte de différents endroits helvétiques – Papiliorama, balade dans le Lavaux, Signal de Bougy ou encore la cité romaine d’Avenches. «Au départ, la collection n’avait pas très bien fonctionné», se souvient l’auteur. «On s’est alors dit qu’il fallait vraiment jouer la carte de la Suisse. J’ai écrit Les légendes de Suisse, et là, ça a décollé! J’ai un immense plaisir à rédiger ces livres, et la littérature jeunesse me sert de soupape après mes heures de cours.»
C’est que Julien Milési-Golinelli, en plus d’être papa et écrivain, est également enseignant en français pour des personnes issues de la migration à ESPACE à Neuchâtel et à La Chaux-de-Fonds. Après avoir donné des cours uniquement aux adultes durant de nombreuses années, cela fait deux ans qu’il suit également des mineurs non accompagnés. «C’est beaucoup plus prenant, car si les adultes peuvent mettre de côté leurs soucis et leur quotidien, les jeunes, eux, sont en quête de référents.» Et si, généralement, il oublie leur situation lorsqu’il est face à eux, il y a régulièrement un événement qui la lui rappelle: «Un jour, un élève qui avait une attelle à la jambe se plaignait de douleurs récurrentes. Je ne pensais pas que c’était trop grave, jusqu’à ce qu’il enlève son attelle et me montre une grande cicatrice, faite par une kalachnikov.» Et de conclure: «Leur donner des cours induit un état plus émotionnel, et cela me poursuit parfois après les heures de travail. Mais cela m’enrichit aussi énormément!»
Liberté de choix et d’apprentissage
Dans le couloir près de la porte d’entrée, Luna, l’air faussement indifférent, nous guette du coin de l’œil tout en tournant lentement sur elle-même pour montrer sa belle robe bleue, pourvue d’un tutu en tulle. «Elle la met même pour jouer au foot», rit sa maman, qui cherche à l’entraîner dehors pour aller chercher son frère aîné Leonardo, resté chez un copain. La petite fille se rue sur son papa pour lui faire un gros câlin, avant de s’enfuir à toutes jambes. «On aime lui laisser le choix de ses vêtements», souligne ce dernier, attendri. «Mais en ce moment elle veut toujours mettre cette robe, au point qu’elle a à peine le temps de sécher!».
Cette notion de liberté lui tient visiblement à cœur: il l’offre aussi par le biais de ses livres, mettant à disposition des jeunes lecteurs des outils pratiques qui leur permettent d’assimiler le texte à leur rythme, tout en s’amusant. «J’ai toujours été effaré par le nombre de lettres qu’on ne prononce pas en français, et je trouvais important de pouvoir aider les enfants à aborder la lecture avec plaisir. C’est un vrai défi, car il faut écrire certains textes de manière presque phonétique.» Afin de rendre ses récits vivants, il se rend toujours sur site pour dénicher anecdotes et descriptions détaillées: «J’y croise parfois des classes, et j’en tire alors des émotions et des pistes de réflexion.»
Entre amusement et questionnement
Il se souvient ainsi de son excursion au Chemin des Planètes, un moment resté mémorable: «J’y étais allé avec Leonardo en fin d’hiver, et on était déjà restés plus d’une heure sur la place de jeux», raconte-t-il, ses yeux bleus pétillant d’amusement. «J’ai dû lui acheter un paquet de frites pour qu’il accepte d’entamer la balade, et on a vu deux planètes. Puis la luge sur laquelle je le tirais s’est renversée, et on est rentrés… Mais on a eu un vrai coup de cœur pour Saint-Luc, et depuis, on y retourne en famille presque chaque année. En plus, la place de jeux est géniale, et il y a réellement une navette spatiale en bois!»
En sus de ces ouvrages déjà nombreux, l’auteur a également consacré aux lecteurs plus âgés une série de romans, Les pros du snow. «J’adore le snowboard et le kitesurf, même si je n’ai plus trop le temps de pratiquer. Étant donné que la série sur le hockey d’Audrey Moulin, Les rois de la glace, avait bien fonctionné, Auzou a dû constater qu’il n’y avait pas grand-chose sur la glisse et m’a demandé si j’avais envie d’écrire sur le sujet.» D’abord mitigé, il a ensuite pris la proposition comme un nouveau défi pour parler des jeunes, avant de réaliser qu’il pouvait aborder «plein d’autres sujets»: «Je viens de terminer le troisième tome, qui paraîtra en octobre. Je l’ai intitulé Entre ciel et neige, mais je voulais d’abord mettre Toujours plus haut, car on doit monter toujours plus en altitude pour trouver de la neige.» S’il se défend de «faire des livres engagés», Julien Milési-Golinelli profite en effet de ses ouvrages pour «questionner un peu». «Par exemple, je demande s’il y a encore un sens à faire des JO d’hiver. Et j’évoque la course de chiens de traîneaux de Saignelégier: cette année, il faisait si doux qu’ils ont utilisé des chariots, et que les gens se faisaient tracter à vélo par leurs chiens! Dans ce tome, le personnage principal, Jonas, va aussi rencontrer un jeune réfugié afghan qui sera accueilli dans son école de sport-étude...»
L’attrait de l’intangible
Outre les problématiques environnementales, il aime aussi beaucoup réfléchir et écrire «sur la frontière entre ce qui existe et ce qu’on ne perçoit pas.» C’est ainsi qu’il a publié en juin 2022, chez uTopie, Luna: la petite chouette qui voulait voir le jour. «Cela fait neuf ans que je travaille avec Auzou, et je n’ai jamais rencontré l’illustratrice Marine Fleury. Mais quand j’ai vu les dessins de Denis Kormann, je lui ai immédiatement fait savoir, par l’intermédiaire de Camille Pousin des éditions uTopie, que je souhaitais travailler avec lui. Et il a accepté. Pour Luna, on a ainsi pu choisir le papier, et il y a eu une approche du livre très tactile et très complémentaire. Nous referons peut-être d’ailleurs un livre ensemble».
Mais il a aussi publié trois tomes d’une collection intitulée Les gardiens des talismans chez Auzou Suisse, qui raconte le lien étroit que trois jeunes héros cultivent avec la nature et les animaux. «C’est mon projet le plus personnel avec Auzou, dans lequel j’ai tout amené tout seul», explique-t-il avec fierté. «Le premier tome est sorti en même temps que le Covid et on en est finalement restés à trois volumes. Je suis déjà reconnaissant d’avoir pu les publier, mais je reste un peu frustré de ne pas avoir pu en écrire plus, car j’ai encore le potentiel pour raconter bien davantage! Mais bon, finalement, rien ne m’empêche de le faire un jour…» S’il lui tient tant à cœur, c’est que ce projet est né dans les Gorges de l’Areuse, pas loin de son domicile familial à Montmollin. «C’est vraiment un lieu extraordinaire, où les énergies circulent et me rechargent. L’élément eau est indispensable pour moi, il y a tant de choses qui y sont liées: la force, le mouvement… Dès que je suis dans le mouvement, je me sens bien et les idées naissent!».
Un lieu serein et inspirant
Autre lieu ressource proche de chez lui: l’Éco-Hôtel L’Aubier, à Montezillon, où il a pris l’habitude de s’isoler ponctuellement pour écrire ses ouvrages. «Venez, je vais vous y conduire, cela vous permettra de mieux comprendre!». Nous montons donc l’Impasse des Cerisiers, avant de longer la voie ferrée entre boutons d’or et fleurs de trèfle, pour arriver dix minutes plus tard devant une grande auberge blanche, aux façades caressées par la glycine. À l’entrée à droite, un coin-bibliothèque accueillant pourvu d’une grande baie vitrée: «C’est là que je m’installe, en général», explique Julien Milési-Golinelli en montrant la longue table en bois clair. «J’y viens très tôt le dimanche matin, je suis même parfois devant la porte avant l’ouverture de la réception! Et c’est vraiment grâce à l’atmosphère paisible et inspirante de ce lieu que j’ai pu écrire une grande partie de mes livres, et mettre aussi un point final à mon nouveau tome des Pros du snow.»
Nous descendons l’escalier, pour nous rendre au café et nous installer sur la terrasse devant un thé froid maison, parfumé et bienvenu. «L’hôtel possède aussi une ferme biodynamique, qui produit tous les aliments vendus ici. Et un écoquartier juste à côté, avec un grand jardin commun. Ma femme et moi aimons beaucoup cet esprit de partage, et nous avons le projet de créer un jour une coopérative d’habitants par ici.»
Plus détendu maintenant que notre entretien officiel est terminé, il s’adosse à sa chaise et soupire d’aise: «Je crois que j’ai frôlé la surchauffe durant ces deux dernières années: j’ai passé mon brevet fédéral de formateur d’adultes, tout en donnant quatre jours de cours par semaine, en m’occupant des enfants avec ma femme et en écrivant en parallèle. Maintenant que j’ai terminé mon dernier roman jeunesse, je peux enfin reprendre un peu mon souffle, ça fait du bien! Je vais pouvoir me consacrer davantage à ma famille, et j’envisage de faire d’autres types de livres. Adrienne Barman et moi, par exemple, avons envie de collaborer pour un album jeunesse».
Les verres de thé froid sont vides, Julien Milési-Golinelli repart le long de la voie ferrée: il est temps qu’il remette sa casquette de papa.