Émile Bravo: «Pour raconter mes histoires, j’utilise une écriture universelle: le dessin.»
Une trentaine de livres en trente ans et de nombreuses distinctions, comme le Prix René Goscinny, celui des Libraires de bande dessinée (Canal BD), l’«Essentiel» du festival d’Angoulême… Émile Bravo est un auteur-illustrateur qui a trouvé sa place.
Une trentaine de livres en trente ans et de nombreuses distinctions, comme le Prix René Goscinny, celui des Libraires de bande dessinée (Canal BD), l’«Essentiel» du festival d’Angoulême… Émile Bravo est un auteur-illustrateur qui a trouvé sa place.
Entre la chaise de la BD et celle de l’album jeunesse, il ne juge pas son assise inconfortable tant qu’il a la possibilité de raconter ses histoires. Avec son outil favori, le dessin. «Un média qui parle à tout le monde», explique-t-il. Cela se vérifie en Allemagne, où ses récits ont largement été traduits et c’est à Francfort-sur-le-Main, lors de son passage au festival de BD jeunesse YIPPIE![1], que Ricochet a pu échanger avec cet «écrivain qui utilise le dessin».
Jules et Spirou: vecteurs jusqu’aux lecteurs
Émile Bravo est venu en Allemagne présenter deux sagas dont il a le secret: les six BD Un épatante aventure de Jules, et les cinq qu’il a consacrées au groom Spirou. Le journal d’un ingénu était censé être un «one-shot» avant que l’auteur ne change d’avis. «Le journal d’un ingénu se termine par un enfant qui s’éveille au monde», commente Émile Bravo, «cela appelait une suite». Une suite substantielle: la tétralogie Spirou. L’espoir malgré tout.
Les protagonistes des deux séries ont vu le jour dans des magazines: Jules en 1999 dans Okapi et Spirou soixante ans plus tôt dans le journal qui porte son nom, créé par l’imprimeur belge Jean Dupuis. «Tintin est un personnage qui appartient à Hergé mais Spirou, même s’il a été imaginé graphiquement par le dessinateur Rob-Vel, est la propriété des éditions Dupuis et d’abord la mascotte d’un journal», explique Émile Bravo. Dans le cas de Jules comme dans celui du Spirou d’Émile Bravo, de jeunes héros au départ plutôt ordinaires se retrouvent catapultés dans des histoires qui le sont nettement moins. Jules voyage dans l’espace tandis que Spirou se retrouve dans une discussion politique historique à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Comme Émile Bravo l’explique à Francfort, les deux jeunes héros lui servent de vecteur: le lecteur ou la lectrice s’identifie au personnage et se laisse ensuite entraîner dans l’histoire. Même physiquement, les deux garçons se ressemblent: «Quand on crée un personnage de ce type», poursuit Émile Bravo, «il doit avoir, dans la BD de tradition franco-belge, certaines caractéristiques. La bande dessinée est davantage une histoire de codes que de dessin». Et Émile Bravo d’expliquer en quelques traits de crayon aux élèves qu’il rencontre les différences entre les codes de la BD franco-belge, des comics américains et des mangas japonais. «Je suis un adepte de la ligne claire parce que j’ai grandi et appris à dessiner dans la tradition franco-belge», commente-t-il. «C’est une base simple et efficace car son graphisme va à l’essentiel».
Le dessin, une langue universelle
Quand un élève lui demande s’il préfère écrire ou dessiner, Émile Bravo répond que quand il dessine, il écrit. «Le propre de l’humain, c’est de dessiner. Les animaux ne le font pas», explique-t-il, persuadé que «dessiner n’est pas une activité puérile». Au tableau, Émile Bravo revient sur la langue des pictogrammes. Il raconte comment la lettre A doit son origine à un dessin, celui de la tête d’un taureau posée sur ses cornes: «Comme pour les hiéroglyphes égyptiens, chaque lettre est un dessin». Pas étonnant donc qu’il ait porté son choix sur cette écriture primordiale et universelle pour s’exprimer: «On dénombre huit milliards d’habitants sur terre, dont 380 millions seulement parlent le français. En ne parlant que cette langue, on se coupe donc d’une grande majorité de la population mondiale». Un autre avantage de la langue qu’il a choisi d’utiliser: «Le dessin permet de suggérer. C’est moins évident de le faire avec du texte».
Émile Bravo n’a pas choisi un pseudonyme qui sonne comme «mille bravos»; il signe ses livres avec son véritable son nom de famille, hérité d’un père réfugié en France de la guerre d’Espagne. «J’aurais pu m’appeler Étienne Félicitations», explique-t-il avec l’autodérision qui le caractérise, «mais le destin en a voulu autrement». Émile Bravo est né en 1964 mais quand, 60 ans plus tard, il rencontre des élèves de CM2, il a l’impression d’avoir le même âge qu’eux. «Continuer à jouer et à dessiner m’a permis de demeurer en enfance», explique-il. Petit, il avait déjà le goût des BD et il dessinait déjà des histoires. «Mon père ne devait pas nécessairement trouver mes dessins jolis mais il devait comprendre ce que j’avais voulu raconter», poursuit Émile Bravo. Cela n’a guère changé: ce qui lui importe, c’est le récit et le partage des connaissances. La curiosité n’est pas un vilain défaut chez Émile Bravo et l’érudition de cet autodidacte, notamment en histoire ou en sciences, est impressionnante.
«Ce qui m’intéresse, c’est la transmission.»
«Enfant, je me posais de nombreuses questions», explique Émile Bravo. «J’étais comme Jules: je voulais comprendre comment le monde fonctionnait». L’auteur admet avoir écrit les épatantes aventures de ce garçon pour donner aux jeunes lectrices et lecteurs «quelques clés du monde dans lequel ils vivent», précisant: «Ce qui m’intéresse, c’est la transmission». Le plus étonnant: Émile Bravo relève le défi d’expliquer, en quelques cases BD, la théorie de la relativité d’Einstein ou le principe du clonage, dans des BD d’aventures au tempo plein de rebondissements.
Émile Bravo trouve qu’un dessinateur BD porte fort mal son nom: «Cela pourrait vouloir dire qu’il illustre les histoires des autres». Or il a conçu la plupart de ses albums seul, de Jules à Spirou en passant par les sept ours nains.
Les exceptions à la règle? Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill, écrit par Jean Regnaud et publié par Gallimard en 2007 (avec plusieurs rééditions). En Allemagne, ce livre a remporté le prix de littérature jeunesse en 2010 et en France, Thibaut Chatel et Marc Boréal l’ont transformé en joli long métrage d’animation qui reçoit la «Mention spéciale du jury» au Festival du cinéma d’animation d’Annecy. Autre exemple d’un album illustré par Émile Bravo: La leçon de pêche, un classique allemand de Heinrich Böll, traduit par Bernard Friot et publié en 2012 aux éditions Glénat… avant d’être revendu à l’éditeur Hanser pour une version allemande parue deux ans plus tard.
Sept ours pour revisiter les contes
Une autre série de BD d’Émile Bravo qui a rencontré un grand succès critique et public est celle des sept nains, pardon, des sept ours nains. Boucle d’or et les sept ours nains, une première BD jeunesse parodiant les contes sort en 2004. Il faudra attendre 2011 pour que la version allemande voie le jour et 2012 pour qu’elle se voie attribuer le Prix «Max und Moritz». Entre-temps, quatre histoires déjantées des sept ours nains, publiées par Seuil jeunesse ont permis à Émile Bravo de revisiter de nombreux contes comme Blanche-Neige ou Peau d’Âne avec son humour décalé qui fait rire petits et grands.
Mais l’«opus magnus» d’Émile Bravo, l’œuvre pour laquelle il mérite plus de mille bravos reste sans conteste Spirou. L'espoir malgré tout. Ce cycle de BD est le produit de neuf années de labeur: «Quatre pour imaginer l’histoire et l’écrire, puis cinq pour la dessiner. Mais le temps est passé très vite», précise Émile Bravo.
Des tas de questions sur Spirou
Quand Dupuis lui demande si – comme d’autres créateurs d’aujourd’hui – s’il a quelque chose à dire sur Spirou, sa réponse fuse: «Et comment!». «Je me posais des tas de questions», commente l’auteur. Des interrogations auxquelles les albums de Rob-Vel, de Franquin ou des autres dessinateurs BD qui se sont, pour un temps, appropriés le rouquin en uniforme de garçon d’ascenseur n’avaient pas apporté de réponse. «Pourquoi Spirou est habillé en groom mais on ne le voit jamais travailler dans un hôtel?». Ou «Pourquoi l’écureuil Spip parle mais pas le Marsupilami?». Émile Bravo souhaitait aussi éclairer certains aspects, comme celui de la rencontre entre Spirou et Fantasio: «Au départ, Fantasio n’est pas un personnage particulièrement sympathique. Comment devient-il le meilleur ami de Spirou?», questionne-t-il. «Cela n’avait jamais été raconté».
En replaçant l’histoire de Spirou en 1938 – au moment où le dessinateur Rob-Vel l’a créé – Émile Bravo plonge le garçon d’ascenseur dans une Belgique occupée et dans ce qui deviendra les prémisses de la Seconde Guerre mondiale. «Celle-ci a fait 60 millions de morts, ce qui est vraiment dingue», explique le dessinateur. «Ceux qui comme moi n’ont pas vécu cette période se demandent tout naturellement ce qu’ils auraient fait. La plupart des gens voulaient juste survivre, pas se comporter en héros».
«Mon idée était de parler de la Shoah.»
Loin d’être effrayé par la différence de violence entre le monde de Spirou et celui de le Seconde Guerre mondiale, Émile Bravo entend profiter du célèbre personnage pour toucher un maximum de lecteurs et lectrices. «Mon idée était de parler de la Shoah», raconte le dessinateur. Les quatre volumes de Spirou. L’espoir malgré tout retracent les quatre années de la Belgique occupée. Quand Émile Bravo découvre Felix Nussbaum, un juif qui a peint son angoisse pendant ces quatre ans, l’auteur intègre à son récit ce personnage «qui a réellement existé et qui comme moi s’exprime par l’image». «Felix Nussbaum et sa femme sont sympathiques, leur amitié avec Spirou permet d’entrer dans leur intimité. Ensuite ils disparaissent, déportés à Auschwitz». Émile Bravo tient à préciser le souhait exprimé par Felix Nussbaum: «Il a demandé que l’on parle de son œuvre au cas où il ne serait plus là pour le faire». Le peintre n’avait sans doute pas imaginé se retrouver dans une BD et acquérir ainsi, quelque septante ans plus tard, une nouvelle renommée.
Même s’il pense que la BD est «un boulot de fou», Émile Bravo reste persuadé qu’il exerce le plus beau des métiers. «La liberté est totale, on a juste besoin d’un bout de papier et d’un crayon pour avoir la possibilité de s’exprimer», explique-t-il. Avant de conclure: «Et avoir la possibilité de s’exprimer, cela fait du bien».
[1] Émile Bravo a été invité par le «Kindercomicfestival YIPPIE!», l’Institut français Frankfurt, le Lycée Français International Victor Hugo et l’association de parents UPEA.