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De Lima à Fribourg, en passant par Fukuoka: rencontre avec Leslie Umezaki

L’illustratrice jeunesse Leslie Umezaki a grandi au Pérou, étudié au Japon et réside à Fribourg depuis de nombreuses années. Elle évoque son parcours, ses projets et la façon dont ses origines multiculturelles influencent son travail: «Tous ces lieux et ces cultures m’habitent et sont une source d’inspiration importante, notamment pour les couleurs et les contrastes du Pérou. Je crois que je ne m’en rends plus compte quand je dessine. J’en suis imprégnée.»

Elise Prêtre
27 avril 2021

Elise Prêtre: Bonjour Leslie, est-ce que vous pouvez vous présenter et me parler de votre parcours?
Leslie Umezaki: Je suis illustratrice depuis une vingtaine d’années. Je suis de nationalités suisse et péruvienne et j’ai grandi au Pérou avec un père d’origine japonaise. Pendant mes études de peinture à la Faculté des Beaux-Arts de l’Université catholique pontificale du Pérou, j’exposais avec des collègues. Un journaliste du quotidien national El Comercio a beaucoup apprécié mon travail et m’a demandé de travailler pour son journal. J’ai fait des dessins de presse pendant plusieurs années. J’ai travaillé sur des suppléments jeunesse pour ce quotidien qui m’ont fait connaître par les éditeurs jeunesse péruviens. J’ai collaboré ensuite avec les éditeurs les plus reconnus au Pérou.

Leslie Umezaki dans son atelier fribourgeois
Leslie Umezaki dans son atelier fribourgeois (© Elise Prêtre)

Avec mes origines japonaises, j'ai obtenu des bourses pour aller étudier au Japon: trois mois à l'Université de Tsukuba (Agence japonaise de coopération internationale, JICA) et un an à l’Université de Fukuoka (Perú Fukuoka Club de l’International Exchange). J’ai installé mon atelier à Fribourg il y a quelques années. Je travaille maintenant pour des éditeurs romands (L’Âge d’Homme, Fleurs Bleues, Loisirs et Pédagogie) et francophones (Le Verger des Hespérides, Le Sablier) et je continue à travailler pour le Pérou de temps en temps.

Quelles sont vos sources d’inspiration?
Je fais beaucoup de rêves, parfois étranges, souvent très colorés, avec beaucoup d’animaux et des paysages. C’est ma principale source d’inspiration. Je m’appuie beaucoup sur eux et sur mes voyages pour illustrer les textes qu’on me propose.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous?
J’utilise la gouache, l’acrylique, les crayons de couleur. Je travaille aussi beaucoup avec une tablette graphique sur ordinateur. Je produis les illustrations entièrement sur ordinateur ou je retouche des illustrations réalisées sur toile ou papier.

Vous avez vécu au Pérou, au Japon, en Suisse… De quelle façon ces différents lieux et cultures ont-ils influencé votre œuvre?
Au Japon, il existe toute une iconographie traditionnelle avec des animaux, des personnages fantastiques, comme les tengu[1], et des paysages.

Du côté péruvien, il y a de nombreuses civilisations qui ont laissé beaucoup d’œuvres d’art comme les civilisations Chavin, Mochica, Nazca... La civilisation Mochica a donné lieu à une exposition au Musée d’ethnographie de Genève en 2015.

Quant à la Suisse, je suis sensible à ses paysages, ses montagnes, sa neige, ses lacs et ses animaux.

Tous ces lieux et ces cultures m’habitent et sont une source d’inspiration importante, notamment pour les couleurs et les contrastes du Pérou. Je crois que je ne m’en rends plus compte quand je dessine. J’en suis imprégnée.

Poussière de Lune
«Poussière de Lune» de FaP et Leslie Umezaki : un album inspiré par les montagnes helvétiques ? (© L'Âge d'Homme)

Quelle place la littérature jeunesse occupe-t-elle dans ces trois pays? L’engouement des enfants pour les livres est-il le même?
À chaque salon de littérature jeunesse internationale, comme celui de Bologne en Italie, je suis impressionnée par la richesse de la littérature jeunesse du Japon et par le succès et la créativité des illustrateurs.

Du côté du Pérou, les moyens sont plus limités, mais il existe beaucoup d’éditeurs jeunesse. La littérature jeunesse occupe une grande place dans la culture péruvienne. Pour les Péruviens, la famille et les enfants sont très importants. Il existe un grand salon du livre à Lima dans lequel la littérature jeunesse occupe une place importante. Chaque année depuis 2017, un ami, Kike Mendoza, organise une rencontre internationale d’illustration à Lima. J’ai eu la chance de participer à la première édition. L’Imaquinario est régulièrement présent au salon du livre jeunesse de Bologne.

Y a-t-il des thèmes ou des formats privilégiés selon le continent où une œuvre sera publiée?
Au Pérou, il existe de nombreux contes traditionnels et populaires originaires des différentes régions du pays. Il y a quelques années, j’ai illustré une collection de livres pour le ministère de l’Éducation du Pérou. Ils étaient en espagnol et en aymara. Dans de nombreux livres que j’ai illustrés pour le Pérou, on me demandait de revisiter l’iconographie d’une civilisation. J’ai par exemple beaucoup travaillé avec une conteuse Péruvienne, Cucha del Águila, avec laquelle j’ai organisé un événement autour du conte à l’Ambassade du Pérou de Genève il y a quelques années. Cette conteuse est très attachée aux contes traditionnels des différentes civilisations du Pérou et à leur iconographie.

Au Japon, il existe beaucoup de contes où il est question de valeurs. Il existe également beaucoup de livres éducatifs et ludiques.

Le mineur et les trois pistachos
«Le mineur et les trois pishtacos», un conte traditionnel péruvien illustré par Leslie Umezaki dans une éditions bilingue français-espagnol (© Le Verger des Hespérides)

Vous avez illustré plusieurs contes bilingues d’origines diverses (Biélorussie, Amérique latine, Moyen-Orient) pour la maison d’édition Le Verger des Hespérides. Comment abordez-vous le travail d’illustration selon l’origine du conte?
Pour tous ces albums, une recherche préalable de l’iconographie associée à un pays et à une époque est nécessaire. J’essaie de m’imprégner des paysages, des vêtements et de l’architecture. Il y a un gros travail de préparation pour pouvoir ensuite déployer mon univers personnel et laisser libre cours à ma créativité.

Autour du monde avec Leslie Umezaki
Autour du monde avec Leslie Umezaki: un conte biélorusse («Un cadeau surprise pour les animaux!»), argentin («Comment le maïs est apparu sur Terre») et égyptien («Goha, son fils et l'âne») (© Le Verger des Hespérides)

Pouvez-vous nous expliquer comment se passe la collaboration entre un·e illustrateur·rice et un·e auteur·rice?
En Europe, l’usage est de travailler directement avec l’auteur·rice du livre. C’est très important de pouvoir partager nos idées, nos inspirations et nos références. J’ai toujours privilégié cette relation dans mon travail au Pérou, mais elle est beaucoup moins fréquente. Au Pérou, les éditeurs limitent considérablement la créativité des illustrateurs·rices en donnant des consignes assez strictes pour les illustrations à effectuer. Des maisons d’édition indépendantes commencent à favoriser la créativité des illustrateurs.trices.

Cette année, vous allez réaliser l'affiche de la Nuit du conte en Suisse qui aura lieu le 12 novembre. La thématique qui a été choisie pour cette édition est «Notre planète – notre maison», comment résonne-t-elle en vous?
Comme tout le monde, je suis effrayée par l’évolution de notre planète. Le réchauffement et les bouleversements climatiques, les pollutions, les plastiques et la disparition de tant d’espèces d’animaux à un rythme si rapide! C’est une expérience que nous partageons dans le monde entier. Au Pérou, il y a la déforestation et les pollutions occasionnées par des activités minières peu respectueuses de l’environnement de grands groupes internationaux, parfois suisses! Au Japon, il y a toujours le traumatisme autour du nucléaire, les bombes de la Seconde Guerre mondiale et Fukushima.

Les croyances du Pérou et du Japon sont très liées à l’écologie. Au Pérou, la Pachamama[2] est un symbole fort. Au Japon, le shinto attribue un esprit aux différents éléments. Dans le bouddhisme, les notions d’interdépendance de l’Homme avec la nature et de non-séparation entre l’Homme et son environnement, conduisent à en prendre le plus grand soin.

À Lima, qu’on surnomme «Lima la grise», on a pu voir le ciel bleu pendant les mois de confinement, avec l’interruption de l’activité humaine. Il faut que l’humanité apprenne urgemment à s’inspirer de ces traditions philosophiques en laissant de côté une vision occidentale qui s’est imposée au monde, avec la séparation entre la nature et la culture ou entre l’Homme et l’animal.

Le mot de la fin: quels sont vos projets d’avenir?
En plus de l’affiche pour la Nuit du conte, un album que j’ai illustré, Surf à Hawaï, devrait sortir aux éditions Plumes d'aujourd’hui. Je dois aussi illustrer une petite histoire écrite par une nonne zen du temple Zen Sôtô du canton de Neuchâtel. J’ai un autre projet d’album pour les tout-petits et je vais travailler sur les illustrations d’un jeu de plateau pour Interbiblio. Je vais également réaliser une fresque pour une crèche de Fribourg. J’ai des journées bien chargées avec mes cours pour les services extrascolaires de la ville de Fribourg (Les Mini Beaux-Arts), les cours de dessin que je donne pour des écoles fribourgeoises cette année et les cours particuliers que j’organise dans mon atelier.


Plus d’infos
Visitez le
site Internet de Leslie Umezaki


[1] Créatures légendaires appartenant à la religion populaire japonaise (NDR).
[2] Déesse-terre dans plusieurs cultures d’Amérique latine, notamment chez les peuples Aymara et Quechua (NDR).

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Leslie Umezaki

Leslie Umezaki

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