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Edouard Manceau : « Quand je lis un livre qui a une âme, le monde s’arrête de tourner »

Par
Dominique Petre
Il est autant Petit curieux que Gros cornichon et son talent met Dans le baba ! Edouard Manceau invite ses lecteurs à jouer tout en restant extrêmement exigeant, par amour pour son jeune public. « Je ne veux pas que mes histoires reflètent la vie, je veux qu’elles soient la vie », explique l’auteur dans un entretien avec Dominique Petre.
 
Quel plaisir de participer à une rencontre avec Edouard Manceau dans une classe ! Pas seulement parce que ses livres sont de vraies trouvailles qui amusent énormément, mais également parce que l’auteur adopte tout de suite le ton juste. Un ton qui trahit son respect pour les enfants, mais aussi son émerveillement pour leur curiosité, leur intérêt… et leur franchise. Quand un jeune garçon lui fait remarquer que « le chien a une tête de chaussure », l’auteur répond laconiquement : « Je ne l’avais pas vu ». Quand une petite fille montre le dessin d’une copine en précisant « comme elle dessine très mal, la maîtresse l’a beaucoup aidée », Edouard Manceau souligne que pour le coup, la maîtresse dessine très bien. Il prend les plus jeunes très au sérieux mais cela ne l’empêche pas de parsemer son intervention d’une bonne dose d’humour. Ainsi lorsqu’il raconte l’histoire à laquelle il travaille actuellement — celle d’un gros chat qui comprend tout de travers (l’idée lui est venue de l’accent de Toulouse où il habite), les élèves pleurent de rire.
« Mon public de prédilection, tant pour les livres que pour les rencontres, ce sont les maternelles », explique Edouard Manceau. « Les enfants sont à la fois très ouverts et intéressés mais aussi très exigeants. Si je ne les embarque pas dans quelque chose de fort, ils se tournent vers la première mouche qui passe ». À Francfort-sur-le-Main, que ce soit au Lycée Français Victor Hugo ou à l’Ecole Européenne où il intervient, les mouches n’ont aucune chance. Les élèves restent subjugués par celui qui leur raconte que son métier « n’est pas de faire des livres mais d’y mettre des histoires». Pour que les choses soient claires, il apporte dans les écoles une « maquette en blanc », soit un album aux pages complètement vides. « Ce ne sont pas les livres qui sont bien » précise Edouard Manceau, « mais ce que l’on y met ».





 
130 albums et de nombreux prix en 16 ans de carrière d’auteur jeunesse
Lui, il y met des tas de choses ; en seize ans de carrière, il a rempli quelque 130 (!) albums blancs de ses histoires et de ses illustrations. « Au début, je faisais des commandes parce que je n’avais pas d’expérience et je ne pensais pas que cela pouvait se passer autrement. Maintenant je prends mon temps et je me laisse moins guider par les impératifs des éditeurs. » Il considère ainsi que Tous pareils ! (Milan, 2007) est son « second premier livre : celui-là je voulais vraiment le faire comme cela ». L’album fait partie de la sélection du Prix des Incorruptibles, qu’Edouard Manceau remporte ensuite à deux reprises avec Tout pour ma pomme... (Milan, 2009) et Si tous les éléphants s’appelaient Bertrand... (Milan, 2010).
 
Quand, dans une école, une fillette lui demande « Comment fait-on une histoire ? », Edouard Manceau répond : « On l’imagine dans sa tête ». Il cite l’exemple de M. Pouillot, l’invisible héros de C’est l’histoire d’une histoire (Milan, 2011) dont on sait juste qu’il a « un costume de plumes ». « Un matin très tôt, j’ai entendu chanter un oiseau, explique Edouard Manceau. Quelqu’un m’a dit : le premier oiseau qui chante, c’est un pouillot. Voilà comment est né le nom du héros. J’écoute autour de moi ce que l’on me dit, puis je le transforme. » Un penchant qu’il a cultivé très tôt : « Quand j’avais cinq ans ma mère me disait déjà : “ qu’est-ce que tu nous fatigues avec tes histoires !” ; très naturellement j’en ai fait mon métier ».



 
Ce qui l’inspire ? La vie et… le jeu. Pas étonnant que ses albums soient si ludiques ; celui qu’il a réalisé avec la photographe Odile Ortou-Campion s’appelle d’ailleurs Et si on jouait ? (Milan, 2010). Et Fusée évoque les briques de Lego avec lesquelles il a appris l’art de la construction et de la déconstruction. Sorti en mai 2013 au Seuil jeunesse, l’album remporte en 2014 le prix Libbylit. Gros cornichon (Seuil jeunesse, 2014) – ce monstre que l'on affronte à grand renfort de chatouilles –, a le même format et fonctionne selon le même principe. Il fait partie de la « Sélection » de Ricochet et a été traduit dans de nombreuses langues : coréen, anglais, espagnol et même chinois. La version anglophone, Tickle Monster de l’éditeur américain Abrams (avec un détail dans l’illustration qui diffère de la version originale, aux amateurs de le chercher), a obtenu le prix Clel Bell des libraires du Colorado en 2016. « J’ignorais qu’autant de monde appréciait les gros cornichons», sourit Edouard Manceau.


 



Tout ne doit pas être clair, il aime l’implicite et fait travailler le lecteur
L’auteur reste persuadé qu’inventer rend davantage heureux que consommer « même si notre société essaie de nous faire croire le contraire ». Il aime l’implicite et laisse Diderot introduire C’est l’histoire d’une histoire par une citation : « Quand on écrit, faut-il tout écrire ? Quand on peint, faut-il tout peindre ? De grâce, laissez quelque chose à suppléer par mon imagination… ». L’album narre une histoire qui se répète chaque jour… sauf les jours de pluie ; or il pleut sur la plupart des illustrations. Aux lecteurs d’imaginer donc les images de l’histoire contée. À un petit garçon de Francfort qui regrette de ne pas voir les animaux héros de l’histoire, Edouard Manceau avoue en souriant : « c’est vrai que ce n’est pas un livre pour fainéants ».
 
Le petit oiseau va sortir... (Milan 2013), et son histoire d’un cochon qui sort d’un œuf, se heurte souvent au rationalisme des lecteurs adultes qui objectent : « Comment un poussin aura-t-il pu se déguiser en cochon avant même de naître ? ». Dans une classe de CE1, Edouard Manceau pose la question aux jeunes élèves et les réponses fusent : il y a un magasin de costumes dans l’œuf ; le poussin a profité de la gestation pour tricoter le costume ; il a creusé un tunnel pour aller s’acheter le costume sans que personne ne le remarque ; la poule avait mangé le costume qui s’est logiquement retrouvé dans son ventre en même temps que le poussin… Autant de suggestions qui confirment l’imagination sans bornes de son public... et le manque de fantaisie des adultes.

 
Page intérieure de Le petit oiseau va sortir.
 

Edouard Manceau regrette qu’il y ait « si peu de place libre dans les livres » et note que la surface de papier blanc a considérablement diminué depuis les années 1980. Lui n’hésite pas à laisser une page vide pour montrer comment avec Dans le baba ! (Albin Michel, 2015), le roi coincé dans l’arbre est délaissé par ses amis.
C’est aussi pour laisser place à l’imagination qu’Edouard Manceau délaisse les décors. Il considère que « ne pas mettre de décors, c’est en mettre mille : les gens peuvent choisir ». Et les enfants lui donnent raison : quand dans une classe, il demande où l’histoire exempte de décors se déroule, certains répondent en ville, d’autres à la campagne.




 
 
Deux projets de livres lus après le succès de Clic-Clac
Il va pourtant devoir en mettre, des décors, dans son projet de livre-cd pour Benjamins Media intitulé Dans tes bras, une collaboration avec le groupe Scotch et Sofa, parce que l’histoire l’exige. Pour un autre projet de livre-cd, La petite trouille (également chez Benjamins Media), Edouard Manceau collabore avec le chanteur Alexis HK. « C’est nouveau pour moi, j’ai l’habitude de travailler en solitaire », commente l’auteur, qui a pourtant déjà réalisé avec le compositeur sonore Ludovic Rocca un cd pour tout-petits intitulé Clic Clac (Benjamins Media, 2014). Dans ce livre-audio, les enfants doivent reconnaître des bruits, et les devinettes sonores sont reliées à l’histoire d’un petit chien. Ce remarquable « album de sons » fait partie de la « Sélection » de Ricochet et a été réimprimé après l’écoulement d’un premier tirage à 4 000 exemplaires.
Edouard Manceau a également fait une incursion dans le domaine du spectacle avec Pompons, en collaboration avec son ami le musicien indien Anwar Hussain. Cette pièce interprétée par Serge Louis-Fernand sur une chorégraphie de Michèle Dhallu a été créée en Mayenne fin 2014 et est destinée aux tout-petits.





Quand un jeune élève se plaint de ne pas savoir dessiner, Edouard Manceau lui rétorque « Moi non plus, je suis plutôt un découpeur de papier ». La famille gribouillis paru chez Milan en 2009, est la meilleure preuve qu’on ne doit pas nécessairement savoir bien dessiner pour réaliser un album.
Dans les classes, quand on demande à l’auteur de dessiner, il le fait à même le sol : « je suis incapable de le faire sur un paper board, je n’aimais pas aller au tableau ». Il a arrêté le lycée en première, ce qui ne l’empêche pas de passer quelques années plus tard une équivalence du bac « les doigts dans le nez, car la motivation retrouvée ». Edouard Manceau a longtemps travaillé en centre de loisirs où il a appris à mieux connaître les plus jeunes : « Leur vie est extraordinaire, sur le temps d’une récré ils peuvent être 10 fois malheureux et 10 fois heureux ». Aux Beaux-Arts d’Angers, on lui enseigne la peinture et surtout l’expérimentation : « des ateliers plutôt que des cours, cela me convenait parfaitement ! ». Il ne se doute pas alors que les deux pans de sa vie vont se rencontrer et qu’il fera carrière dans le livre pour enfants.




 
Quand on lit un livre qui a une âme, le monde s’arrête de tourner 
Pour Edouard Manceau, les livres doivent être reliés à la vie. « Combien de fois je suis resté arc-bouté sur ma feuille sans savoir comment avancer, commente-t-il, avant de sortir mon vélo, de côtoyer la vie et d’avoir une bonne idée ». L’auteur est persuadé que « faire un livre c’est comme donner à manger à quelqu’un, c’est fondamental ». Ce qu’il aime, ce sont les livres qui ont de l’âme : « Quand je lis un livre d’Anne Brouillard, le monde s’arrête de tourner. » (ndlr : alors qu’un des albums de l’auteure belge s’appelle La terre tourne !)
Il affectionne également l’art et remplit ses albums blancs comme un peintre remplirait une toile. Avec son ami l’artiste contemporain Andy Guérif, il a déjà réalisé deux livres pour le moins étonnants : De l’art ou du cochon (Milan, 2012) et Du bruit dans l’art (Palette, 2011). Edouard Manceau est d’ailleurs un des nombreux figurants du long-métrage Maestà, La passion du Christ (2015) d’Andy Guérif.



 
Le petit curieux (Milan 2014 ; Prix Sorcières 2015) – ce « livre-lunettes » qu’une jeune élève de Francfort trouve si « cool » –, c’est Edouard Manceau « tout craché » : la vie l’intéresse, les œuvres de ses collègues aussi. Il demande régulièrement à de bons libraires jeunesse « quels livres leur ont flanqué une gifle dernièrement ». Malgré l’énorme production, ceux-ci n’ont parfois aucun titre à lui proposer. « Quantité n’est pas nécessairement synonyme de qualité », déplore celui qui reste persuadé que tout reste à faire dans le domaine des livres pour enfants.





Quand, dans une classe, on lui demande pourquoi il fait des livres « pour petits », Edouard Manceau répond : « ce ne sont pas des livres pour les petits, ce sont des livres pour tout le monde ». Il aime citer Picasso, qui a affirmé : « Quand j'étais enfant, je dessinais comme Raphaël mais il m'a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant. » Edouard Manceau pense qu’il faut « retrouver l’essence du jeu ». À Francfort, un éditeur allemand lui a dit qu’il était plus proche des enfants que Bruno Munari, le designer italien dont il adore la réflexion sur les livres : « Pour moi, c’est un énorme compliment. » Il aimerait que les adultes qui le lisent retrouvent l’enfant enfoui en eux. Lui l’a visiblement déjà dépisté : « Avec mon frère, on construit encore des cabanes, par pur plaisir, pas par calcul. » Sans doute est-ce pour cela qu’Edouard Manceau trouve le ton juste, dans ses livres comme dans ses rencontres avec ses maternelles adorées. Aurait-il le talent décrit par Jacques Brel, de vieillir sans devenir adulte ? Lors de son dernier anniversaire, sa compagne l’a en tous les cas comblé en lui offrant des Lego.



 


juillet 2016
Crédit illustrations :

Dominique Petre

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