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Tomi Ungerer

Par
Thérèse Willer
Exposition « Ogres, brigands et compagnie. Les livres pour enfants de Tomi Ungerer » au Musée Tomi Ungerer du 8 Avril au 7 Août.
Le musée présente la première rétrospective de ses dessins de livres pour enfants. En montrant une forte inclination pour l’absurde et le subversif, Tomi Ungerer réussit à renverser les tabous de la littérature enfantine. L’exposition est centrée sur ses productions de la période new-yorkaise (1956-1971), sans doute la plus féconde de l’auteur dans ce domaine. Elle regroupe environ deux cents œuvres dont une centaine de dessins originaux exceptionnellement prêtés par la Free Library de Philadelphie.


1. L'homme

Quel paradoxe vivant que Tomi Ungerer... Homme de son temps, par la vigueur de son jugement sur la société, la force de ses engagements, il ressemble cependant à un personnage de la Renaissance par la diversité de ses talents de dessinateur, de sculpteur, d'écrivain, et par ses goûts pour les collections.

Enfance et jeunesse. 1931-1956.
Jean-Thomas, dit Tomi, est issu d'un milieu alsacien, bourgeois et protestant, aux valeurs très conservatrices, presque puritaines : les Ungerer, la branche paternelle, appartenaient à une dynastie d'horlogers installés à Strasbourg depuis plusieurs générations, et les Essler, du côté maternel, à une famille d'industriels haut-rhinois. Le père, Théodore, était une forte personnalité : il avait étudié l'astronomie et la gnomonique, l'art de construire les cadrans solaires - il réalisa notamment l'horloge astronomique de la cathédrale de Messine et s'occupa de l'entretien de celle de la cathédrale de Strasbourg -, et ses dons naturels le poussaient à l'écriture et au dessin. Ce sens artistique était partagé par la mère, Alice, qui aimait à composer ses lettres en alexandrins. Rien d'étonnant donc, à ce que cette sensibilité à la culture se retrouve chez leurs enfants, Bernard, Edith, Geneviève, et surtout chez leur plus jeune fils, Tomi. A l'âge de quatre ans, celui-ci vécut un événement cruel, puisque son père mourut des suites d'une septicémie. Il ne s'est jamais remis réellement de ce traumatisme, et l’a exprimé en ces termes : "Je suis né avec la mort"(1). Ce décès entraîna pour Alice Ungerer et ses enfants un déménagement de Strasbourg au Logelbach, une banlieue industrielle de Colmar, dans la maison des grand-parents maternels, où le jeune Tomi va habiter jusqu'en 1953.
Théodore Ungerer s’était constitué une bibliothèque très éclectique, qui fut à l'origine de l'attirance de son fils pour la littérature et l’écriture. Il y puisa bien sûr ses lectures d'enfant : son premier livre d'images de Benjamin Rabier, Babar de Jean de Brunhoff, Max und Moritz de Wilhelm Busch, Der Struwwelpeter de Heinrich Hoffmann, les Pieds Nickelés, la Comtesse de Ségur, L'histoire d'Alsace contée aux petits enfants de Hansi ont fait partie de son univers quotidien. La lecture constituait d'ailleurs, avec la musique, un véritable rite familial : pendant les longues soirées d'hiver, Alice Ungerer racontait à ses enfants des légendes du monde alémanique et rhénan, et leur chantait en s'accompagnant au piano, les vieilles mélodies populaires allemandes tirées du Hausbuch de Ludwig Richter.






Le contexte culturel rhénan lui fournit par ailleurs ses premières émotions artistique : en effet, c'est au Musée Unterlinden de Colmar qu'il découvrit le Retable d'Issenheim de Mathias Grünewald, dont la scène de la Tentation de Saint Antoine exerça sur lui une réelle fascination et marquera par la suite son oeuvre. Il admirait aussi les gravures de Baldung Grien, de Cranach et de Holbein, qui l’inspireront en particulier pour ses danses macabres. L’enfance de Tomi Ungerer fut donc imprégnée par la littérature, la musique et l'art. Par ailleurs, l'héritage de la passion familiale pour les mécanismes aura également des incidences puisqu'il se constituera pendant quarante ans une collection de quelques milliers de jouets mécaniques.
La jeunesse de Tomi Ungerer fut marquée par la guerre, dont il vécut les différents épisodes avec plus de curiosité que de réelle conscience du danger. Il consigna ainsi successivement la drôle de guerre, l'occupation de l'Alsace par les Allemands, l'épisode de la poche de Colmar et la Libération dans des notes et des dessins, véritable reportage reconstitué dans un livre autobiographique, A la Guerre comme à la guerre(2). Dans des croquis pleins de fraîcheur, il témoigne déjà d'un réel sens de l'observation, en particulier en caricaturant les Allemands. Ces événements ont surtout suscité chez lui un dégoût profond pour la guerre que reflèteront les thèmes de sa critique politique. Pendant ces années, il découvrit également la difficulté d'être alsacien : si pendant la guerre, il vécut l'endoctrinement nazi, à la Libération, ce fut le système scolaire français qui le brima.
L'après-guerre fut pour Tomi Ungerer une période pleine de doutes et de révoltes. Alors que ses proches le vouaient à diriger l'entreprise d'horlogerie familiale, lui ne s'intéressait qu'aux sciences naturelles, notamment à la géologie et à la minéralogie. Ce manque de motivation provoqua en 1951 son échec à la deuxième partie du Baccalauréat Math'Elem; en réaction, il partit en auto-stop pour le Cap Nord, une véritable expédition dont il se montra si fier qu'il voulut à son retour en vendre le reportage à des journaux. Le goût de l'aventure le poussera aussi à faire son service militaire chez les Méharistes en Algérie, dans un camp nommé Zeralda, qui donnera son nom à son livre pour enfants Le Géant de Zeralda. De cette époque sont conservés des dessins aux sujets macabres, inspirés du courant philosophique principal de l'après-guerre, l'existentialisme. Entre 1953-1954, Tomi Ungerer fit un court passage à l'Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg dans la section d'arts graphiques. Son attirance pour l'art publicitaire, qui lui fera connaître le succès en Amérique, se confirmait alors avec la réalisation de projets pour différentes entreprises locales comme les foies gras Feyel et les vins d'Alsace Dopff. Une première affiche parut en 1954, qui vantait les mérites des cahiers Corona pour les papeteries Schwindenhammer à Turckheim. Après une année de pérégrinations en Europe et quelques échecs professionnels, s'imposa à lui l'idée d’un départ pour l'Amérique.



Mode pour enfants dans le New York Times, 1965




La « terre promise ». 1957-1971.
A Strasbourg, Tomi Ungerer s’était familiarisé au centre culturel américain et grâce aux étudiants Fullbright, avec la culture de ce pays. Il découvrait le jazz, le blues et les dessins satiriques de la fameuse revue The New Yorker, et était fasciné par la manière de dessiner de Saul Steinberg. New York représentait à ses yeux une ville libre, dont la société était sans préjugés, et où tout était possible. C'est ainsi que comme tant d'autres auparavant, il débarqua pour la première fois en 1956 avec quelques manuscrits et dessins, et soixante dollars en poche. Grâce à Ursula Nordstrom, éditrice chez Harper and Row, le rêve se réalisa effectivement avec la parution en 1957 d'un livre pour enfants, The Mellops go flying (Les Mellops font de l'avion), qui obtint un succès immédiat. Il se fit rapidement connaître dans des domaines graphiques très différents, allant de la littérature enfantine à la publicité. Suivant la trace des cartoonists, dès 1958, il collabora aux revues Esquire, Life, Show, Fortune, Harpers et Holiday. Des livres comme The Undergroud Sketchbook, Der Herzinfarkt ou Weltschmerz, réunissent une grande partie de l'oeuvre graphique de ces années new-yorkaises.
Dans le même temps, sa carrière de dessinateur publicitaire démarrait en flèche, profitant du contexte très favorable des années soixante qui vivaient l'âge d'or de la publicité et l'explosion de la société de consommation. Les agences de Madison Avenue se disputèrent très rapidement ce jeune artiste, dont le talent les enchantait par sa causticité et sa créativité. Des commandes très diverses lui furent confiées, dont l'une des plus importantes fut la campagne du New York Times, qui couvrit d'immenses affiches les murs du métro new-yorkais. Parallèlement à cette activité commerciale, il se livrait dans ses cartoons et ses affiches à une critique de la politique américaine, en particulier de la guerre au Vietnam et du ségrégationnisme racial. Ces images, notamment « Black Power/White Power », sont devenues de véritables icônes du genre. Mais arrivé au faîte de sa réussite, Tomi Ungerer, devant l'hypocrisie et la superficialité qui caractérisaient les rapports humains de la société new-yorkaise, décida en 1970 de rompre avec ce milieu. Dans trois livres majeurs qu'il a considérés comme des testaments d'une époque révolue à ses yeux, The Party, Fornicon et America, il a réuni, en un témoignage féroce, sa critique sociale de l'Amérique et de New York.






Les refuges : le Canada et l'Irlande. De 1971 à nos jours.
Le départ vers d'autres horizons, d'abord la Nouvelle-Ecosse, puis l'Irlande, va lui permettre de prendre du recul et d'opérer un retour sur lui-même. Il s'est défendu à cet égard de suivre la mode du retour écologiste à la nature qui caractérisait les années soixante-dix(3). A l'argent et au succès que New York lui avait apporté, il a en prenant cette décision privilégié d'autres valeurs, notamment celle de fonder une famille. D'autre part, il se redécouvrait une passion pour le travail manuel et la nature, dont la vie citadine l'avait privé depuis son départ de l'Alsace. Son oeuvre a pris par conséquent une dimension toute différente, que reflètent essentiellement deux livres, Slow Agony et Heute hier, morgen fort (Nos années de boucherie). Ils rassemblent des dessins d'observation et d'après nature, de facture très classique, en totale rupture avec les créations antérieures, et qui doivent beaucoup à l'étude par Tomi Ungerer des grands maîtres du passé, Grünewald, Dürer et Friedrich.
Après son installation en Irlande en 1976, sa créativité semble encore s'épanouir davantage : les relations tissées sur le continent avec l'Allemagne ont en effet ouvert à Tomi Ungerer un nouveau champ de productivité, notamment dans le domaine de la publicité(4). Bien qu'il ait cessé à cette époque et momentanément de dessiner des livres d'enfants, il a continué à s'exprimer de façon très diversifiée, tant dans le dessin érotique avec Totempole, Femme Fatale, Schutzengel der Hölle (Les Anges gardiens de l’enfer) que satirique avec Babylon, Symptomatics et Tomi Ungerer’s Schwarzbuch. Dans Rigor Mortis et Warteraum, il a développé une réflexion orientée vers le thème de la mort et du temps.






Le retour en Alsace.
Le retour de Tomi Ungerer dans sa région natale dans les années soixante-dix a été marqué par la réalisation des dessins pour Das Grosse Liederbuch publié en 1975(5). En effet, des centaines de croquis, pris de mémoire ou lors de séjours en Alsace, et conservés dans des carnets, ont inspiré l'illustration de ce recueil de chansons populaires allemandes. Ce livre lui a permis de sentir le poids des ses origines : il y dresse le portrait d'une Alsace idéale, se souvenant des promenades familiales de sa jeunesse, et des dessins de Doré, de Hansi et de Schnug dans ses lectures de jeunesse. A cette Alsace mythique s'oppose cependant une Alsace bien réelle, dont les problèmes d'identité le concernent directement : depuis les années quatre-vingts, il s'est engagé avec passion pour préserver son particularisme, et en particulier son bilinguisme.






2. L'oeuvre graphique

Surpris par l'abondance et la diversité de l'oeuvre, on ne peut que tenter de se frayer un chemin dans la « nébuleuse Ungerer ». La production est en effet énorme : l'artiste lui-même l'évalue à un ensemble de trente mille à quarante mille dessins, couvrant plus de cinquante ans de création artistique. Il reste difficile cependant d'en avoir une vue d'ensemble, une partie importante restant aujourd’hui encore inédite. La diversité des moyens d'expressions - affiches, dessins d'enfants, illustrations, cartoons -, ainsi que celle, par conséquent, des styles utilisés, trouble aussi l'analyse : Tomi Ungerer en effet s'est toujours refusé à se laisser enfermer dans une technique ou un genre précis, pour mieux préserver la différence, donc l'originalité, de ses idées. Cependant, cet oeuvre, multiforme dans son expression, se révèle finalement très cohérent. Le champ d'observation privilégié du dessinateur est la société humaine; la scène en est sa propre époque et ses différents lieux de vie. Il manie, sous toutes ses formes, l'art de la critique, sans haine, mais avec cette cruauté et ce besoin de vérité qui est l'apanage des enfants.



Village Voice : Affiches pour un hebdomadaire




Le processus de création
Qui d'autre mieux que Tomi Ungerer lui-même, pourrait décrire comment se passe le proccessus de la création ? Pourtant, le mécanisme qui se déclenche quand il se met à dessiner, demeure pour lui un mystère car il ignore ce qui jaillera du bout de sa plume ou de son pinceau. Les idées fusent, rapidement, automatiquement, car elles sont préexistantes mais à un stade uniquement visuel. Pour régulariser, mais aussi pour provoquer ce flux, il s'oblige à un véritable travail d'artisan : comme un horloger à son établi, il se met à l'ouvrage, à des moments très précis de la journée. Se plier à cette discipline ne bride cependant pas sa spontanéité : ainsi, pour conserver la vivacité de son geste, il travaille directement, sans esquisses préalables, et ne fait presque jamais de repentir. Comme jadis Villard de Honnecourt dans ses Carnets, il a pris l'habitude de conserver ses innombrables esquisses, souvent accompagnées de notes, en un répertoire iconographique qu'il réutilise continuellement. La photographie joue également pour lui un rôle important de mémorisation : « Tout d'abord, je photographie ce que j'aimerais dessiner, je prends une photo parce que je n'ai pas le temps de dessiner.(6) ». Le moyen de reproduction que représente la photocopie lui permet également de retoucher ou de colorier aisément ses dessins; cette techique peu conventionnelle lui a fait découvrir des effets étonnants et lui a ouvert un nouveau champ d'investigations, et prouve que Tomi Ungerer ne connaît pas de tabous en matière de création graphique.






Techniques, styles et genres
Sa technique de base reste le dessin qu'il adapte avec une grande mobilité à ses moyens d'expression, dont le cartoon, l'affiche et le dessin d'observation sont quelques exemples. Comme la grande majorité des cartoonists, il aime le dessin à l'encre de Chine, appliquée à la plume, ou en lavis au pinceau, très fréquemment sur le support d'un papier calque. En contraste avec le fond clair, le trait noir est parfois sobrement relevé d'une touche de couleur. L'usage de la plume donne au trait son acuité, parfois renforcé par un coup de pinceau plus ou moins épais, qui cerne d'une ombre les silhouettes pour leur donner un volume. Correspondant parfaitement à la rapidité de son geste, cette technique est restée constante dans son oeuvre, depuis la période américaine avec Inside Marriage, Der Herzinfarkt, The Underground Sketchbook et The Party, jusqu'à Rigor Mortis. Il faut également noter que le style de Tomi Ungerer a évolué au cours du temps : son trait très aigu, incisif des années soixante est devenu, dans les années soixante-dix, plus souple et plus rond. Il utilise aussi d’autres techniques comme le crayon gras, qui accentue le côté sculptural de certains dessins, comme ceux de Babylon. Une autre encore, héritée des surréalistes, et qui stimule particulièrement son imagination, est celle du collage. Il associe ses dessins à l'encre de Chine des éléments de photos, photocopies, tissus, broderies, et matériaux les plus divers, comme dans Weltschmerz, ou du papier journal, comme dans les projets publicitaires du New York Times. Plus récemment, il a continué d'exploiter le côté poétique et anecdotique que donnent ces collages dans Schnipp-Schnapp (Clic-Clac).






De même que pour le cartoon, la technique doit fidèlement servir le moyen d'expression qu'est l'affiche. Le but à atteindre est simple : une publicité digne de ce nom doit, selon Tomi Ungerer, percuter l'oeil comme un coup de poing. Les conditions sont clairement énoncées pour la réalisation de ce medium : l'idée prime, mise en valeur par un graphisme simple et direct(7). En premier lieu, l'emploi de la couleur l'aide à obtenir l'effet escompté : elle est vive et souvent mise en contraste avec du noir. Les maquettes ou projets préparatoires sont réalisés en règle générale sur du papier calque ou sur un carton, avec des aplats d'encres de couleur, que cerne un trait à l'encre de Chine. L'usage du calque lui permet de jouer avec la transparence des coloris : il applique parfois un lavis d'encres de couleurs sur le verso même de la feuille, ce qui atténue ou au contraire, renforce un ton. Une mise en page soigneusement étudiée renforce l’effet de choc visuel : la composition, souvent structurée d’après une diagonale, est influencée par le style japonisant du début du siècle qui caractérisait Toulouse-Lautrec et les Nabis. L’absurde et l’étrange contribuent à obtenir une bonne affiche. Expect the Unexpected, (Attendez-vous à l’inattendu), un slogan qu'il a inventé et qui est passé dans l’argot new-yorkais, résume parfaitement son objectif. Même dans son oeuvre publicitaire, Tomi Ungerer, peut-être en réaction à la société de consommation à laquelle elle renvoie, ne s'est jamais déparé de son esprit caustique !





Affiche pour Children's Posters



Jean de la Lune



Pas de baiser pour Maman



Le nuage bleu




Parallèlement aux techniques du cartoon et de l'affiche, Tomi Ungerer n'a jamais cessé de s'adonner au dessin d'observation qui était déjà une passion de jeunesse, puisqu’il croquait dans des carnets les scènes de la vie quotidienne dont il était le témoin au cours de ses différents voyages à vélo ou en auto-stop en Europe(8). En Amérique, le journal Sports Illustrated l'envoya, en 1962, au Kentucky Derby, une célèbre course de chevaux, pour réaliser un reportage en dessins(9). Mais c'est au Canada, en Nouvelle-Ecosse, qu'il va réaliser ses dessins d’observation les plus aboutis, qui furent publiés dans Slow Agony et Heute hier, morgen fort (Nos années de boucherie). Pour arriver à représenter avec précision plantes et animaux, comme dans les recueils anciens de sciences naturelles, ce sont l'encre de Chine et les lavis d'encres de couleurs qui sont restées ses techniques préférées. Dans les grands formats de Slow Agony, il a rajouté aux aplats de couleurs des crayons gras et les a rehaussés de gouaches, donnant ainsi une véritable dimension picturale à cette série. Le dessin, mis en valeur par des réserves de blanc, se structure en une composition qui rappelle parfois celle de ses affiches. Les dessins de deux livres érotiques, Totempole et Schutzengel der Hölle, peuvent également être rattachés au genre du dessin d'observation, car ils constituent de véritables reportages sur les pratiques sado-masochistes. Il faut noter que pour l'ensemble de ces dessins, Tomi Ungerer revient, peut-être en réaction à l'aspect satirique de son oeuvre, à une tradition classique du dessin et de la peinture, dont les références sont Caspar David Friedrich et Albrecht Dürer.

L'arme de la critique
L’arme de la critique s'exerce dans les relations tant amoureuses, érotiques, sociales, que professionnelles et politiques du monde contemporain. Tout ce qui touche l'homme est passé au crible, rien n'échappe à l'oeil inquisiteur de Tomi Ungerer le moraliste. Si ses congénères constituent pour lui un champ d'observation idéal, un bestiaire anthropomorphe les remplace parfois : comme les fabulistes d'antan, il dégage des animaux une signification morale, la personnification d'un vice et d'un sentiment. Déjà dans ses livres pour enfants, comme dans la série des Mellops, il a exploité ce type de procédé satirique. En se souvenant des gravures de J.J. Grandville dans La Vie privée et publique des Animaux, il a habillé les animaux de divers accessoires humains - canne, lunettes, chapeau ou sac à main.



The Party




Amour et érotisme
Inside Marriage paru en 1960, est le premier livre de cartoons qui traite du sujet des relations amoureuses et du mariage : à première vue, les dessins en donnent une version humoristique, presque inoffensive. Mais d'un coup de griffe, Tomi Ungerer introduit le doute en comparant le mariage à un supplice : les mariés montent à l'échafaud, l'époux porte l'épouse, non vers le lit nuptial, mais dans une chambre de torture dont sont minutieusement inventoriés les instruments. Ici, l'homme et la femme vivent un rapport de forces dans lequel aucun des protagonistes n'est privilégié. En revanche, dans The Underground Sketchbook puis Adam und Eva, la femme s'est transformée en un monstre dominateur et castrateur, et l'homme, en victime. Pourtant, malgré ces relations conflictuelles, et sans doute grâce à elles, la communication au sein du couple existe encore. Des dessins de Fornicon en revanche, elle est bannie, même par le biais de la sexualité. Les corps ne sont plus en contact direct les uns avec les autres, ce sont les machines qui jouent le rôle d'intermédiaire pour provoquer ce qui doit être du plaisir. En prenant pour modèles de ses dessins, des éléments désarticulés de Barbies Doll qu'il a ré-assemblés en montages, Tomi Ungerer a montré avec une violence que renforce l'utilisation d'un fin trait à l'encre noir, que l'érotisme est devenu un enfer. Dans ses visions sado-masochistes de Totempole et de Schutzengel der Hölle, la présence de l'homme est en revanche totalement occultée et la femme désormais se retrouve seule. L'austérité des dessins réalisés au crayon est accentuée par le contraste de la représentation d'accessoires noirs avec la blancheur des corps féminins. Ce côté presque monacal serait-il l'expression du puritanisme de origines protestantes de Tomi Ungerer ?
Sa vision n’est cependant pas toujours aussi noire. En effet, le côté rabelaisien de l'érotisme est exprimé dans certaines séries de dessins comme Hopp, hopp, hopp, une première version érotique du Grosse Liederbuch. Dans celles des Kamasutra der Frösche (Les Grenouillades) ou de Die Erzählungen für Erwachsene, le dessinateur a introduit cette fois la couleur, porteuse d’une truculente joie de vivre.



La Dame de Hambourg




Société
Dans les cartoons de Der Herzinfarkt, Tomi Ungerer s'attaque d'abord au système de rendement américain dans le monde des affaires. Son sujet d'observation privilégié est le businessman de New York, qu'il montre dans sa course à la réussite et à l'argent, et en proie au stress et à l'angoisse. En véritable entomologiste, il crée une nouvelle espèce, nommée homo businiensis, qui doit obéir aux règles d'un jeu impitoyable.
La critique de la société se déchaîne dans les dessins de The Party : elle est d'autant plus violente qu'elle est restreinte à un microcosme, une soirée mondaine de la high-society new-yorkaise. Tomi Ungerer a en effet été souvent confronté au milieu de l'édition, de la presse et de la publicité. Il joue ici le rôle de Candide et recrée un univers fantasmagorique, un zoo étrange, dont les habitants sont des monstres à têtes de pieuvres et de rapaces et munis de bras tentaculaires. Comme son prédécesseur Daumier, il lui faut exagérer la réalité pour en extraire la vérité dans toute sa cruauté.











Les années Canadiennes




Si The Party est un règlement de comptes entre Tomi Ungerer et New York, cette ville qu'il aime et déteste à la fois, Babylon, en revanche, est un réquisitoire sur la décadence de la société contemporaine. L'écroulement des valeurs sociales traditionnelles, familiales essentiellement, constitue l’une de ses cibles. Il en rejette la responsabilité sur la femme, qu'il juge trop impliquée dans la vie professionnelle et qui néglige selon lui, l'éducation des enfants(10). Par ailleurs, il analyse les méfaits de l'industrialisation que représentent l'exploitation et le chômage. Dans un monde où tout part en déliquescence, et où la religion elle-même exploite les gens, la drogue et les media sont seuls refuges possibles et prennent le pouvoir. A la fin du livre, le dessin intitulé « Prinzip Hoffnung » (Principe de l’espoir), où un petit garçon arrose un fil de fer barbelé, résume toute la philosophie du désespoir de Babylon.

Politique
Tomi Ungerer s'était déjà essayé, dans sa jeunesse, à la critique politique, ce dont témoignent ses dessins, pleins de spontanéité, de l’époque, sur la guerre et le nazisme, deux événements de l’Histoire qui l'ont touché de près.
Ce sont l'actualité de la scène politique américaine des années soixante et son contexte de critique très virulente qui vont jouer réellement le rôle de catalyseur. Il s'est essentiellement attaché à dénoncer le militarisme, l'impérialisme et le racisme aux Etats-Unis, de grandes causes qu'il continuera par la suite de combattre sans relâche. Son engagement se caractérise avant tout par le pragmatisme et par le septicisme, ce qu’il appelle sa Realpolitik. Les principaux acteurs de la vie politique américaine, et notamment les présidents Nixon et Johnson, ont bien sûr été l’objet de ses attaques : pour mieux les tourner en dérision, il a utilisé le procédé, qui est demeuré rare dans le reste de son œuvre, du portrait-charge. Leur politique intérieure, qui a mis en cause les valeurs traditionnelles de liberté et de démocratie républicaines, a été violemment critiquée dans des illustrations de presse où il égratigne les symboles incontournables du pays que sont la Statue de la Liberté et l'Oncle Sam. La question du ségrégationnisme racial est exposée dans une de ses affiches les plus célèbres réalisée en 1967, « Black Power/White Power », mais à sa manière, en montrant l'attitude extrémiste des deux camps qui les empêche de lui trouver une solution. Dans le domaine de la politique extérieure des Etats-Unis, la guerre du Vietnam, dont l'inutilité l’a particulièrment révolté, est le sujet d'une série d'affiches qui lui fut commandée en 1967 par l'Université de Columbia. Parmi les plus connues, « Eat », « Give », « Kiss For Peace », ont été conçues sur un mode si provocateur qu'elles furent refusées. La politique des années soixante fut également marquée par la guerre froide : dans ses projets d'affiches pour le film de Stanley Kubrick, « Dr Strangelove », Tomi Ungerer s'est fait l'écho de la peur du peuple américain d'un conflit atomique.



Le Livre Noir




Par-delà les problèmes de la politique américaine, le thème de l'antimilitarisme est d'ailleurs resté une constante dans son œuvre. Il en dépeint par exemple les horreurs dans une série de dessins inédits de Rigor Mortis. Ses visions de cauchemar sont alors proches de celles de Jacques Callot dans les Grandes Misères de la Guerre, ou de Goya dans Les Désastres de la Guerre. Les thèmes de la dernière guerre et du nazisme, dont il craint la renaissance, réapparaissent également dans Babylon. En 1972, avec la réalisation pour le SPD des affiches de la campagne électorale de Willy Brandt(11), se développe aussi l'intérêt de Tomi Ungerer pour la politique de l'Allemagne.
L'évocation des grands thèmes de sa critique politique resterait incomplète si l'on omettait de citer son engagement pour la défense de l'environnement et contre la pollution. Les dessins apocalyptiques du Tomi Ungerer's Schwarzbuch en 1984 montrent la dégradation de notre contexte de vie et la permanence du danger nucléaire.



Slow Agony - Les années canadiennes




Par son sens de l'observation et la sobriété de son trait, par son goût de l'absurde et de la dérision, qui sont des composantes essentielles de son oeuvre, Tomi Ungerer s'inscrit en droite ligne de ses prédécesseurs du dessin satirique comme Daumier, Hogarth, Busch. Ses contemporains trouvent dans son oeuvre l'écho de leurs préoccupations, car l'angoisse est le moteur de sa création, et le désespoir sa philosophie. Sa vision du monde, quoique cruelle, reste cependant sans haine, et relève d'une notion de tabula rasa, en nous faisant assister à la mort de tous les types de relations humaines.


©Thérèse Willer, 2011
Conservatrice du Musée Tomi Ungerer, Centre international de l’Illustration, aux Musées de Strasbourg

Toutes les œuvres citées font partie de la Collection Tomi Ungerer des Musées de Strasbourg.


 
Annotations
(1) - Cf. l’émission télévisée de Michel Polac, « Libre et Change », 1988.
(2) - Editions La Nuée-Bleue/DNA, Strasbourg, 1991.
(3) - Cf. Das Tomi Ungerer Bilder- und Lesebuch, Zurich, Diogenes Verlag, 1979, p. 302.
(4) - Cf. Abracadabra, Argos Press, Cologne, 1979, où sont regroupés les travaux publicitaires de cette période.
(5) - Zurich, Diogenes Verlag.
(6) - Tomi Ungerer. Photographies 1960-1990, Editions Braus, Heidelberg, 1990.
(7) - Cf. Poster, Diogenes Verlag, Zurich, 1994, p. 5.
(8) - Entre 1946 et 1956.
(9) - Jack Rennert, Poster Art, Darien House, New York, 1971, p. 9.
(10) - Cf. « We want Mothers » (Nous voulons des mères).
(11) - Willy Brandt et Tomi Ungerer, Die Eifel, ARE, Düsseldorf, 1972.


Bibliographie sélective

Catalogues d'expositions
American Posters of Protest 1966-70, New School Art Center, New York, 1971.
Karikaturen-Karikaturen?, Kunsthaus Zürich, Zurich, 1972.
Tomi Ungerer, Musée d'Art Moderne, Strasbourg, 1975.
Bizarr, Grotesk, Monströs, Karikaturen der Zeitgenossen, Kestner-Gesellschaft Hannover, Hanovre, 1978.
Tomi Ungerer, Musée des Arts Décoratifs, Paris, 1981.
Cartoons, Wilhelm-Busch-Museum, Hanovre, 1982.
Bild als Waffe, Mittel und Motive der Karikatur in fünf Jahrhunderten, Wilhelm-Busch-Museum Hannover, Hanovre, 1984.
Sammlung Karikaturen & Cartoons Basel, Christoph Merian Verlag, Bâle, 1985.
33Spective, Centre d'action culturelle "Les Plateaux", Angoulême, 1990.
Karikatur & Satire, Fünf Jahrhunderte Zeitkritik, Kunsthalle der Hypo-Stiftung, Munich, 1992.
Jouets Mécaniques Métalliques, Catalogue de l'exposition « Les jouets s'amusent », Musée Historique, Strasbourg, 1993.
Catalogue du Musée Tomi Ungerer, Strasbourg, Musées de Strasbourg, 2007.
Tomi Ungerer. Eklips, Kunsthalle Würth/Swiridoff Verlag, 2010.
Tomi Ungerer. Les années canadiennes : Here today, gone tomorrow », Strasbourg, Musées de Strasbourg, 2010.

Ouvrages
Cartoon 62, Ein Diogenes Tabu, Diogenes Verlag, Zurich, 1961.
Deschner Karl-Heinz, Woran ich glaube, Gütersloher Verlagshaus Gerd Mohn, Gütersloh, 1990.
Grandville Jean-Ignace-Isidore, Vie privée et publique des Animaux, Editions Hetzel, Paris, 1867.
Karrer-Kharberg, Wer zeichnet wie?, Diogenes Verlag, Zurich, 1963.
Osterwalder Marcus, Dictionnaire des illustrateurs 1800-1914, Editions Hubschmid et Bouret, Paris, 1983.
Bornemann Bernd, Roy Claude, Searle Ronald, La Caricature, art et manifeste, Editions d'Art Albert Skira, Genève, 1974.
Ferro Marc, Klein Georges, Ungerer Tomi Tyl Pierre-Marie, , Le grand livre de l'oncle Hansi, Editions Herscher, Paris, 1982.

Articles
Gasser Manuel, "Tomi Ungerer", dans Graphis, 1965 n° 120, pp. 274-289.
Jongue Serge, "Le réalisme hallucinatoire de Tomi Ungerer", dans La vie des Arts, Hiver 1981-1982 n°104, pp. 42-44.
Lanes Selma, "Pecks' bad boy of Art" dans N.Y. Times Magazine, Mai 1981.
Stumm Reinhard, "Tomi Ungerer- Versuch eines Porträts", dans Basler Nachrichten, 31 Mars 1973.
Ungerer Tomi , “The Kentucky Derby", dans Sports Illustrated, 7 Mai 1962, pp. 36-42.

Livres de Tomi Ungerer cités
Inside Marriage, New York, Grove Press, 1960
Tomi Ungerer’s Weltschmerz, Diogenes Verlag, Zurich, 1961
Fornicon, Editions Jean-Claude Simoën, Paris, 1978
Adam und Eva, Diogenes Verlag, Zurich, 1974
Hopp, hopp, hopp, édition privée, Cologne, 1975
Das grosse Liederbuch, Diogenes Verlag, Zurich, 1975
Totempole, Diogenes Verlag, Zurich, 1976
Babylone, Arthur Hubschmidt éditeur, Paris, 1979
Les Mellops font de l’avion, Lutin poche de l’école des loisirs, Paris, 1979
Symptomatics, Diogenes Verlag, Zurich, 1982
Rigor Mortis, Diogenes Verlag, Zurich, 1983
Slow Agony, Diogenes Verlag, Zurich, 1983
Femme fatale, sous le pseudonyme de Roberto Trulli, Diogenes Verlag, Zurich, 1984
Tomi Ungerer’s Schwarzbuch, Gruner und Jahr AG&CO, Hambourg, 1984
Les Grenouillades, Herscher, Paris, 1985
Warteraum, Diogenes Verlag, Zurich, 1985
Schutzengel der Hölle, Diogenes Verlag, Zurich, 1986
Nos années de boucherie, l’école des loisirs, Paris, 1987
Clic-Clac, l’école des loisirs, Paris, 1989
A la guerre comme à la guerre,Editions La Nuée Bleue/DNA, Strasbourg, 1991
Erzählungen für Erwachsene, Wilhelm Heyne Verlag, Munich, 1992
Crédit illustrations :
Photo en page d'accueil de Pascal Ungerer.
Photo d'ouverture de cet article : Musées de la Ville de Strasbourg, Mathieu Bertola.
Copyrights Tomi Ungerer pour toutes les oeuvres reproduites.
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