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De père en fils...

Par
Sylvie Neeman
 

On peut transmettre un savoir, une tradition, une idée… On peut aussi transmettre un simple événement qui, pour une raison ou une autre, entrera dans l’histoire familiale. Et on peut également voir des enfants se démarquer de ce que leurs parents ont tenté de leur léguer, le rejeter, ou mieux encore le réinterpréter à leur manière. Les quelques livres que je présente ci-dessous ont tous en commun le fait qu’ils mettent en scène une transmission père-fils (à une exception près, avec un grand-père…), mais chacune a une couleur particulière.


Une place dans l’histoire familiale
Un jour, l’enfant devenu grand racontera à son propre enfant qu’à son âge, chaque vendredi, c’était son père qui le menait à l’école et ils prenaient ensemble leur petit déjeuner en route, dans un café. Car l’histoire tient en ces quelques lignes : Tous les vendredis (c’est le titre de ce bel album de Dan Yaccarino, paru cette année chez Didier jeunesse), le père et l’enfant quittent tôt la maison, suivent un itinéraire bien précis jalonné d’actions bien précises – saluer le balayeur, le portier, tirer l’autre par la manche lorsqu’il s’attarde devant une vitrine, admirer les progrès du chantier, compter les chiens qu’ils croisent. Enfin, tous deux arrivent à «leur» café, où ils commandent des pancakes (le livre est délicieusement américain… et le graphisme évoque d’ailleurs tout aussi délicieusement le New York des années 50-60).
La transmission se lit et se voit à chaque page, dans chaque construction parallèle, chaque rappel graphique ou narratif, dans chaque action et attitude du duo père-fils : outre une ressemblance physique, tous deux font preuve d’un mimétisme charmant, saluant d’un même geste, portant de la même façon leur serviette ou cartable, marchant d’un même pas. On sent la fierté de l’enfant à être traité d’égal à égal par son père, et du coup à faire preuve d’un maintien identique, à adopter tout naturellement des postures semblables. L’aspect privilégié du moment est encore renforcé par quelques brèves indications textuelles : «Autour de nous, tout le monde se presse, mais nous, on prend notre temps.» Une bulle est créée, qui élève le rituel au rang de privilège, permet la sacralisation d’un instant banal et le fait entrer dès lors dans l’histoire familiale.
L’auteur explique dans une note que son fils Michael et lui partagent effectivement, dans la réalité de leur vie, ce moment privilégié du vendredi matin : ce bref et anodin épisode du quotidien est jugé par l’adulte digne d’être raconté, d’être transformé en histoire. Or une histoire, c’est ce qui est, par définition, destiné à circuler, à être diffusé, autrement dit transmis.

L’équilibre menacé
Toujours au coeur de ces relations entre père et fils, le roman Le jour où mon papa a perdu son papa (Yann Coridian, L’Ecole des loisirs / Neuf) met en scène un deuil familial : la mort prématurée du grand-père du jeune narrateur.
Paul est un enfant d’aujourd’hui, qui partage ses semaines entre son père et sa mère, qui a une belle-mère et des demi-frères et soeurs. Il a aussi les préoccupations et les occupations de son âge, une certaine légèreté de vivre, mais un beau jour la nouvelle tombe, totalement inattendue, le père de son père a fait une rupture d’anévrisme et en est mort. L’enfant sera l’observateur privilégié de ce monde qu’il découvre alors : la cérémonie à l’église, puis au cimetière, ces adultes qu’il ne connaissait pas mais qui connaissent sa famille, et même une arrière grand-mère qu’il voit pour la première fois. Et la détresse de son oncle très aimé, qui lui aussi, bien sûr, a perdu un père...
Face à ce désarroi des adultes (et au sien propre), Paul garde un regard très lucide, il observe, il commente, tente de comprendre et décide de se souvenir. Et il se situe : par rapport à son père, à ses frères et demi-frères, ses aïeules. Ici la transmission concerne la place de chacun au sein du clan : le fils dévisage son père, comprend qu’une nouvelle donne prend place, que le «mobile familial» a reçu un fort coup de vent mais que les choses vont se calmer, et qu’une stabilité, certes différente, naîtra de cela.
L’humour, présent tout au long du récit, permet de garder une certaine distance par rapport aux événements : ce décès est une turbulence de plus dans la vie de Paul, mais il s’en remettra. Cette faculté d’adaptation à toute épreuve est bien à l’image de ce que l’on demande aux enfants d’aujourd’hui.

Dans les pas du père...
Transmettre une sagesse et une connaissance, c’est aussi perpétuer un savoir-faire, sauver des gestes qui pourraient disparaître si un fils, un élève ne les apprenait à son tour. De nombreuses histoires ont ce souci de valoriser un acquis ancien, une tradition. Rascal, avec Comme mon père me l’a appris (Pastel), parvient à la fois à rendre hommage à un savoir ancestral, et à valoriser la prise de position d’un enfant lorsqu’il se démarque de la parole paternelle.
Un jeune Inuit raconte une journée particulière, qui commence avec les rêves de la nuit, se poursuit avec le repas du matin, divers préparatifs, l’attelage des chiens, le départ en traîneau. Très beau, très balancé dans sa rythmique, le texte reprend comme une ritournelle «l’hommage» au père, puisque chaque séquence débute ainsi «Comme mon père me l’a appris» : «Comme mon père me l’a appris, j’ai voyagé dans mes rêves.» «Comme mon père me l’a appris, je me suis habillé et j’ai choisi mes armes avec soin», etc. Cette structure répétitive forte donne un souffle presque incantatoire à une histoire d’acquisition d’indépendance, d’autonomisation. Parce que l’enfant ira très loin dans l’acceptation des enseignements paternels, les suivant à la lettre, avec un respect que l’on devine mêlé à la satisfaction d’appartenir par ses gestes mêmes à une tribu, un groupe humain ; mais au moment de lancer son harpon sur le phoque, la volonté de tuer lui fait défaut. Il se démarque alors tant de la figure parentale que de la tradition.
Le livre pourrait s’arrêter là, la leçon est déjà belle, mais Rascal nous offre une page de plus, réconfortante parce qu’elle apaise les éventuelles tensions. L’enfant reprend à son compte un autre enseignement paternel qui dès lors apparaît dans toute sa sagesse : il ne s’agissait pas seulement d’inculquer des gestes, des postures physiques, mais aussi une attitude psychique : «Comme mon père me l’a appris, nous sommes tantôt faibles, tantôt forts». Les contraires sont réconciliés, aucune exclusion ne naîtra de cette symbolique rébellion, l’appartenance au groupe est même réaffirmée, mais dans la singularité de l’individu.

«Monstres de père en fils»
Gérald Stehr, dans cet album paru en mars chez Actes Sud, entre rapidement dans le vif du sujet : «Chez les monstres, on est monstre de père en fils». Voici qui ne laisse pas une grande place à l’autodétermination de l’enfant à qui son père demande de «penser à l’avenir» et de se «choisir un métier de monstre». Mais Balthazar a entendu tant d’horribles choses sur les monstres, sur leur solitude et leur cruauté en particulier, qu’il ne montre aucun enthousiasme à marcher dans les pas de son père.
Commence alors la tournée des monstres de la famille – le père pense que l’enfant aura une révélation, un déclic salvateur ! Mais entre l’oncle «Monstre d’égoïsme», la tante «Monstre sacré» et le cousin «Monstre de bêtise», Balthazar va de déception en dépit. C’est le «Monstre contre nature» qu’est devenu le grandpère, sorte d’ermite souriant, entouré de fleurs et d’oiseaux, qui charmera l’enfant ; dès lors sa voie est toute tracée ; suivant malgré tout l’exemple familial, l’enfant deviendra un «Monstre de gentillesse», à la satisfaction paternelle puisque, et c’est là la dernière phrase de l’album, «faire le Monstre de gentillesse, c’est quand même faire Monstre comme papa...»
On est proche ici de la démarche de Rascal, de cette autonomisation de l’enfant dans le cadre cependant de ce qui est admis par l’autorité, qu’il s’agisse des parents ou d’un groupe humain. Je soulignerai cependant l’importance, dans les deux ouvrages, de cette possibilité donnée à l’enfant de se démarquer sans s’exclure, de s’affirmer dans sa singularité sans pour autant risquer le rejet.
Ici l’humour est le vecteur essentiel : jeu sur les mots, les expressions, illustrations effrayantes jouant à fond la «tradition». Mais autre chose est encore véhiculé dans cet album – et dans de très nombreux livres pour enfants : il s’agit de ces clins d’oeil artistiques dont les illustrateurs parsèment volontiers leurs ouvrages. Références à des toiles de maîtres, hommes célèbres plus ou moins parodiés, renvois et allusions à d’autres récits, c’est une forme de transmission particulière qui apparaît, celle d’un savoir de type encyclopédique (symbolisé par les nombreuses planches découpées dont Frédéric Stehr habille ses pages et ses personnages), auquel l’adulte souhaite simplement sensibiliser, par la bande en quelque sorte, l’enfant lecteur.

Le refus de la fatalité
Toujours dans cet esprit de liberté prise avec la transmission, il faut se souvenir du très beau C’est écrit là-haut de Claudine Desmarteau (Seuil jeunesse). Ici il est question de fatalité face à l’alcoolisme d’une famille, de bras baissés devant ce qu’on considère comme inéluctable, de commodité de penser qu’on ne peut rien changer aux événements et aux douleurs de la vie, parce que «c’est le destin».
L’enfant demande à sa mère : «Est-ce que papa aime beaucoup la bière parce que papy aimait le vin parce que grand-papy adorait le whisky ?» La mère n’a qu’une réponse à lui offrir, dans un soupir : «C’est comme ça, c’est écrit là-haut». Dans un premier temps, l’enfant s’accommode de cette explication, parce qu’il voit le profit qu’il peut en tirer : par exemple c’était écrit là haut qu’il demanderait de l’argent pour acheter des bonbons ! Ce à quoi la mère répond : «Oui, mais c’était écrit que je te le refuserais». Commentaire de l’enfant : «Pff, c’est nul le destin.»
D’autres expériences, plus sérieuses, vont achever de le convaincre que se réfugier derrière cette idée de destin n’arrange rien à aucune situation, et qu’une prise de position courageuseet responsable peut au contraire changer les choses. Quelques baffes bien senties, autrement dit la violence des adultes, qui offrent cette «réponse» en guise d’argument et montrent ainsi leur faiblesse, sont également à l’origine de la réflexion de l’enfant.
Le livre s’achève de façon magnifique, avec cette décision pleine de maturité et de sagesse qui permet au petit narrateur d’affirmer : «soit c’est moi qui décide ce qui est écrit là-haut, soit c’est écrit là-haut que c’est moi qui décide.»
Ici aussi l’enfant ne renie pas totalement la parole adulte, autrement dit sa filiation, il fait bien mieux puisqu’il la récupère à son avantage – non plus un petit avantage momentané et dérisoire, comme l’achat de friandises, mais bien une sorte d’atout, de chance dans sa vie.
C’est un livre important, parce que le message essentiel de Claudine Desmarteau est transmis par le biais de l’humour, de ces dessins biscornus dont elle a le secret, de cette parole vive et spontanée sur fonds de couleurs tonitruantes, en bref de tout un ensemble d’éléments qui permettent à l’enfant à la fois une identification aisée et une distanciation salutaire. On n’est pas dans un univers subtil et raffiné, mais la démarche et l’intention de l’auteure-illustratrice le sont, sans aucun doute.

D’une vie à l’autre...
Transmettre l’histoire d’une vie à la génération suivante... Impossible, dans ce contexte, de ne pas évoquer L’Ange de Grand-père, de Jutta Bauer ; bien sûr l’ouvrage n’est pas récent (il a paru en 2002 chez Gallimard jeunesse), bien sûr il met en scène un grand-père et non un père, mais quel bonheur d’y revenir, de ne pas l’oublier surtout !
Un vieil homme, hospitalisé et bien affaibli, raconte sa vie à son petit-fils : l’enfance, l’adolescence, la maturité, autant d’étapes qui commencent par l’évocation de ses trajets pour l’école, ses cascades d’enfant téméraire, puis la guerre, la faim, les petits métiers, et finalement l’amour, le passage des ans et des générations. Il conclut en disant que «ce fut, somme toute, une belle vie», et qu’il a eu beaucoup de chance. Ce qui est vrai, si l’on en croit les dessins. Car l’une des magies du livre est là, dans ces multiples clins d’oeil de l’artiste récemment auréolée du Prix Hans Christian Andersen, qui montre qu’à chaque situation périlleuse, un ange gardien veillait, retenant les voitures devant l’enfant insouciant, muselant les oies agressives, détournant l’attention des militaires ; mais lorsque trop de haine submerge le monde, l’ange, impuissant, ne peut qu’essuyer une larme.
Cette belle manière de signifier que sans une part de chance, sans un petit coup de pouce du destin ou de la providence, il peut être difficile de s’en sortir, trouve un écho poétique et complice dans le regard des lecteurs. Qui y voient aussi un brin d’ironie ou de sarcasme : l’existence réserve des surprises, une part de mystère et de phénomènes surprenants, que chacun interprète à sa manière, selon sa croyance ou sa confiance. Ici l’aïeul offre précisément ce cadeau à son petit-fils, une confiance dans la vie, dans la destinée. Lui qui a traversé une des pires périodes de l’histoire récente transmet l’idée d’un bonheur toujours et malgré tout possible et, c’est là encore un autre cadeau, l’enfant pressent qu’il est lui-même un élément clé de ce bonheur.

Source : Revue Parole, publiée par l'Institut Suisse Jeunesse et Médias
Crédit illustrations :
Dessins par Etienne Delessert.
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