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La Shoah, un sujet galvaudé ?

Par
Eléonore Hamaide-Jager
L’époque où la Shoah n’apparaissait pas dans les livres destinés à la jeunesse est maintenant dépassée. Au contraire, et au risque de choquer, ne pourrait-on pas dire qu’il y a «trop de Shoah» ? Plus exactement, ne faudrait-il pas continuer à explorer la manière d’écrire la Shoah pour refuser la banalisation du mal ?

A l’heure où Miep Gies, à qui l’on doit la découverte du journal d’Anne Frank, vient de décéder, on peut considérer que la Shoah a trouvé droit de cité dans les livres pour enfants, que ce soient les documentaires, les albums ou les romans. Quand les derniers témoins d’un tel drame disparaissent, la fiction ne peut se contenter d’une relation de l’événement linéaire, mais se doit de faire vivre à son lecteur l’ébranlement de tous les fondements qu’il constitue, en se confrontant à sa violence difficilement transmissible. N’est-ce pas devenu paradoxalement une étiquette «vendeuse» d’écrire «sur» la Shoah ? Les auteurs et les illustrateurs ne passent-ils pas néanmoins souvent à côté de leur sujet ?

De l’absence à l’omniprésence
Dès 1945, un des premiers livres pour enfants à paraître sur la période de l’occupation allemande, La Maison des Quatre-Vents (Casterman) de Colette Vivier, s’attache à décrire la vie d’un immeuble parisien pendant la guerre. Certes, les voisins du héros sont juifs mais l’attention se focalise surtout sur les faits de résistance de l’adolescent. Les Juifs sont peints comme des victimes des Allemands au même titre que les autres habitants du pays occupé et ils ne bénéficient pas d’un statut spécifique. D’ailleurs, dans l’intervention liminaire, Colette Vivier s’efforce de souligner la véracité des propos rapportés dans le roman, mais elle invite surtout le lecteur à focaliser son attention sur les figures emblématiques qui ont permis à la France de sortir de la guerre : les résistants. Les Juifs n’ont aucune place dans son introduction, de même que l’orphelin des camps ne bénéficie d’aucun traitement particulier à la fin de l’ouvrage, comme si son adoption par la famille Sellier compensait la perte de ses parents et résolvait sa situation. Le livre de Colette Vivier ne dépare pas face aux types d’écrits qui fleurissent au lendemain de la guerre et pendant près de quarante ans.
Dans les premiers romans pour la jeunesse traitant massivement de la Shoah, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, il est beaucoup question des enfants survivants des camps qui retracent leur enfance heureuse, les difficultés inhérentes à la guerre puis leur déportation. La plupart de ces écrits émanent de rescapés des camps, souvent des pays de l’Est, dont l’histoire familiale est déjà marquée par les pogroms. A l’image de la production en littérature pour adultes, les témoignages dominent, même s’ils sont parfois romancés. Le livre se ferme souvent sur le départ pour les Etats-Unis, synonyme d’une nouvelle vie. La plupart des livres sur la Shoah sont des traductions de récits écrits par des femmes, qui livrent leurs mémoires. Nous pensons particulièrement à Sur la tête de la chèvre d’Aranka Siegal (Gallimard jeunesse) ou à La Steppe infinie d’Esther Hautzig (L’Ecole des loisirs).
Dans les années 1990, deux phénomènes remarquables apportent des changements dans le paysage de la littérature de jeunesse : des auteurs de langue française publient à leur tour massivement sur la Shoah, parfois en rapportant leur propre expérience (Voyage à Pitchipoï de Jean-Claude Moscovici, L’Ecole des loisirs) ou celles de gens très proches (La Vague noire de Michèle Kahn, Hachette jeunesse), d’autres fois en s’appuyant sur de solides recherches historiques (Un lourd silence de Murielle Szac, Seuil jeunesse). Ils s’arrêtent sur des situations ayant spécifiquement touché la France. Il est évidemment souvent question de la rafle du Vel d’Hiv et des enfants déportés après avoir vécu dans des homes censés les protéger. Mais surtout paraissent les premiers albums s’attachant à rendre compte d’un des épisodes les plus sombres de la guerre. Déjà en 1985, un album suscite les polémiques en abordant le thème de la Seconde Guerre mondiale vue du côté allemand. Pour la première fois dans un album pour des petits enfants est représenté un camp de concentration : il s’agit de Rose Blanche de Christophe Gallaz et Roberto Innocenti, (Éditions Script). Bien plus tard ont suivi, parmi les plus reconnus ou marquants : Otto de Tomi Ungerer (L’Ecole des loisirs) et Grand-père (Circonflexe) de Gilles Rapaport en 1999, puis l’émouvant Un foulard dans la nuit (Le Sorbier) de Milena et Georges Lemoine en 2000, Le Petit Garçon étoile (Casterman) de Rachel Hausfater-Douïeb et Olivier Latyk en 2001. Ainsi, le Juif rescapé des camps et l’enfant caché deviennent un type littéraire.

Une matrice narrative incontournable ?
Il peut paraître surprenant que les mêmes scènes apparaissent dans les livres pour enfants comme dans les livres pour adultes. La répétition de livre en livre pourrait être justifiée par la conviction que les enfants lecteurs vont éprouver ce besoin de retrouver certaines étapes du parcours du rescapé, comme autant de balises didactiques de lecture. Mais cette matrice narrative s’impose pour des raisons beaucoup plus profondes. L’expérience des camps touche aux fondements de l’humanité ; aussi tous les auteurs sont forcés de se confronter à certaines interrogations qui jaillissent de leur propre incompréhension. Que les récits se centrent sur des déportés ou des enfants cachés, la question de l’identité reste cruciale : le port obligatoire de l’étoile pousse à s’interroger sur la possibilité de restreindre une personne à son appartenance au monde juif. Un peuple ne se réduit pas à sa religion ou à sa culture. Pourtant les nazis tentent d’annihiler tout particularisme. Les voyages en train et la vue des premiers déportés témoignent de cette entreprise de déshumanisation qui se poursuit jusqu’à la confiscation de la mort et de ses rites. Un être se définit aussi en partie par ses convictions morales et ses croyances, largement ébranlées chez les déportés et plus encore chez les enfants cachés, souvent tiraillés entre deux religions. Certaines scènes s’affichent comme des topoï de l’écriture de la Shoah ou de la guerre. La littérature pour adultes les a instaurés, mais la littérature de jeunesse a parfois trouvé sa propre voie, usant de ses propres leitmotivs.
Le talent supposé des Juifs pour la musique (Paule du Bouchet, Chante Luna, Gallimard jeunesse,), la ruse des enfants du ghetto (Uri Orlev, Cours sans te retourner, Flammarion) sont souvent mis en scène, parfois habilement, et émeuvent le lecteur. Pourtant l’unicité de chacun des romans réside moins dans la singularité de leur intrigue que dans l’organisation, toujours renouvelée, de scènes ou de motifs déjà connus.
Comme dans la littérature populaire, le lecteur attend et trouve des éléments distillés avec plus ou moins de talent. Ils sont vite lus, vite oubliés, ce qui semble un comble pour des ouvrages qui veulent faire mémoire de l’inadmissible destruction organisée d’un peuple. Leur didactisme n’est pas compensé par une écriture ou une construction capables de transcender la seule empathie. A côté de cette production surgissent de véritables oeuvres littéraires.

Les petites soeurs d’Anne Frank
De très nombreux écrits pour adolescents sur la Shoah, notamment ceux publiés actuellement, s’inscrivent dans la lignée de celui d’Anne Frank. Le succès de son Journal (Calmann-Lévy, 1992) a instauré une sorte de modèle de l’écriture pour la jeunesse. Ces feuillets n’avaient rien au départ qui les prédestinait à la reconnaissance publique internationale. Il s’agit d’un journal écrit par une jeune fille qui subit les lois antisémites, mais n’assiste finalement à aucun événement.
Imprégnés de cet hypotexte de haute tenue, les auteurs pour la jeunesse s’emparent de sa forme comme étant la plus propice à évoquer la Shoah, souvent marqués, comme Yaël Hassan, par leur propre découverte de l’écrit de la jeune Hollandaise. Dans de très nombreux romans, l’écriture du diariste prend en charge l’époque de la guerre, tandis que le récit est contemporain du lecteur. Aussi a-t-on affaire à un genre hybride tenant à la fois du romanesque et de l’autobiographique.
Plusieurs albums se sont également emparés de l’histoire d’Anne Frank. Josephine Poole a ainsi choisi de raconter sa courte existence dans un album éponyme illustré par Angela Barrett (Gallimard jeunesse). Irène Cohen-Janca et Maurizio A. C. Quarello ont, de manière plus subtile, donné la parole au marronnier qu’Anne Frank a décrit à plusieurs reprises dans son journal : le texte des Arbres pleurent aussi (Le Rouergue) insiste sur la vivacité de la jeune fille et son attention au monde extérieur. «A elle qui, dans sa cachette, rêvait de sentir sur son visage l’air glacé, la chaleur du soleil et la morsure du vent, j’ai donné par mes métamorphoses le spectacle des saisons.» L’illustration joue sur l’intérieur et l’extérieur, des plongées et des contre-plongées accentuent les cadrages originaux : les pieds des passants sont visibles et non leurs visages, le reflet d’Anne et son père dans une flaque d’eau laisse toute la place à l’étoile, petite touche de jaune dans une illustration privilégiant le noir et blanc et les tonalités de gris. Dans ce texte, il est question d’antisémitisme, mais pas de Shoah, comme si les auteurs ne pouvaient que manquer leur sujet.

Rester caché, être découvert ?
Au-delà du personnage d’Anne Frank, les ouvrages français privilégient la figure de l’enfant caché, avec beaucoup de réussite dans les albums. Dans Sauve-toi Elie ! (Seuil jeunesse) d’Elisabeth Brami et Bernard Jeunet, un petit garçon de sept ans reçoit, comme un cadeau d’anniversaire, l’étoile que sa mère s’empresse de lui coudre sur son vêtement. Ses parents, prévenus par un voisin de l’imminence de la rafle du Vel d’Hiv, le confient à un couple de fermiers revêches. Ces derniers lui donnent le nom d’Emile et l’envoient dès le lendemain de son arrivée à l’école. La place de l’étoile, sur le coeur, focalise toutes les douleurs : «Le maître s’est tout de suite moqué de moi devant les autres, à cause de mon accent de Paris. Ensuite, il y a eu dictée. J’ai fait tellement de fautes que je me suis retrouvé avec le bonnet d’âne enfoncé jusqu’aux yeux et ma page de dictée arrachée et épinglée sur le devant de ma blouse. Presque à la place de l’étoile que Madame François avait décousue en marmonnant : ‹Il nous fera tous prendre, celui-là !»
Elie associe directement la dictée à l’étoile, étoile qui a été cousue par sa mère avec amour et décousue avec mauvaise humeur par la fermière. Alors que le signe de distinction imposé par la loi a été enlevé, aussitôt d’autres instances du pouvoir, ici le maître, provoquent un nouveau marquage. Elie est désigné comme un étranger par son accent parisien, que le lecteur rapproche aussi des sonorités yiddish qui trahissaient certains Juifs. Subtilement, l’auteur suggère un système d’équivalence. A l’étoile vécue comme le sceau de l’infamie pour les adultes se substitue la page arrachée de l’écolier qui, dans son système de valeurs de bon élève, est aussi dévalorisante.
L’illustration de Sauve-toi Elie ! mérite également un éclairage. Bernard Jeunet représente un enfant dont le costume ne peut qu’évoquer les rayures des habits des camps. L’image du petit garçon est surmontée d’une sorte de légende, très osée par sa grossièreté dans un album, «ramasse merde», une appellation proche du type de vocabulaire en usage dans les camps pour désigner les prisonniers punis et chargés de vider les seaux d’aisance. En arrière-plan, les papiers déchirés autorisent une lecture de certains termes qui, dans ce contexte, ne sont pas non plus anodins : il est question de maternité. Quand on se souvient que la religion se transmet chez les Juifs par la mère, cette double page souligne l’absence physique de la mère, mais aussi le lien profond qui l’unit encore à son fils. La mère laisse en héritage à son enfant la souffrance et l’humiliation. La page de texte est accompagnée d’une épingle à nourrice rouillée en gros plan : l’étoile comme symbole juif est ce qui blesse, physiquement ou moralement, mais c’est aussi ce qui rattache à la mère nourricière. En lui retirant l’étoile que sa mère a cousue, la fermière a aussi symboliquement rompu le lien avec les racines familiales.
Les très nombreux parcours d’enfants cachés mettent l’accent sur la difficulté pour ces derniers de construire leur identité quand ils sont coupés de leurs racines familiales, écartelés entre leur fidélité à des traditions qu’ils n’ont pas encore intégrées et de nouvelles habitudes qui doivent les sauver. Dans L’Histoire de Clara (Gallimard jeunesse), Vincent Cuvellier a choisi de laisser la parole à dix personnages, parmi lesquels une religieuse, un Allemand, un paysan se succèdent pour raconter les quelques heures ou les quelques mois qu’ils passent en compagnie d’une toute petite fille sauvée d’une rafle par le réflexe de sa mère. L’illustration au trait rond et naïf de Charles Dutertre apporte une fraîcheur à un texte qui met l’accent sur les choix auxquels sont confrontés ces individus : le souffle court de la «vieille» s’entend dans la succession de phrases brèves, dans les exclamations qui insistent sur la fatigue d’une dame que le soleil, le rationnement, les cris d’enfants agacent, mais dont le corps retrouve les gestes efficaces qui sauvent la petite Clara. Le discours intérieur de l’Allemand se clôt sur une phrase qui dit toute la complexité de la situation et sur la série de hasards, de chance ou de malchance que tous les rescapés des camps évoquent pour expliquer leur survie : l’Allemand dit à demi-mot son savoir du sort des Juifs et, par son refus de la conduire à la Gestapo, offre à la fillette la possibilité de survivre, encore un peu car «tu vois, je ne fais pas la guerre aux enfants, bébé juif…»
Une des plus belles réussites parmi les romans revient à Berthe Burko-Falcman et son Enfant caché (Seuil jeunesse). Elle tient tout d’abord au refus du «happy end», beaucoup trop fréquent dans les livres pour enfants évoquant le sujet. Si l’on peut en comprendre les raisons, variées, de la fidélité d’un témoignage où par définition, le témoin a survécu, à des justifications plus contestables d’espoir à préserver pour un jeune lectorat, il n’en reste pas moins qu’il est nécessaire, quand on choisit d’aborder le sujet, de relater le plus justement possible la réalité de la Shoah. Cela ne veut pas dire nécessairement décrire à de petits enfants l’horreur des camps dans sa crudité la plus grande, même si des illustrateurs comme Gilles Rapaport l’ont fait avec beaucoup de talent, mais ne pas dissimuler les familles décimées et les douleurs inconsolables qui les accompagnent. La construction du roman de Berthe Burko-Falcman repose sur une double narration : des extraits du journal intime d’Esther / Estelle l’enfant cachée ponctuent, complètent et précisent la relation, par son amie Anne, de sa vie prématurément terminée. Le journal intime témoigne de toute la souffrance enfouie, difficile à formuler même aux plus proches, prêts à l’entendre pourtant. La narration suit la chronologie, mais les extraits de journaux, très variés dans le temps, suggèrent le ressassement de la souffrance et l’éclatement d’une identité à jamais anéantie. Tenter de reconstruire la chronologie du journal met l’accent sur des blancs du texte : aucun extrait ne donne le nom du père de l’enfant d’Esther, le lecteur ignore si la jeune femme est morte en couches ou par suicide, la tenue du journal n’a jamais été interrompue, mais les années d’anorexie de la jeune femme ne donnent lieu à aucun extrait.

Choquer, une nouvelle voie pour l’écriture de la Shoah ?
Il est aussi question d’anorexie dans Sobibor de Jean Molla (Gallimard jeunesse). Emma découvre le journal d’un tortionnaire nazi et se rend compte que le diariste n’est autre que son grand-père adulé. Ce secret de famille la traumatise au point de s’en prendre à son propre corps. La jeune fille relate l’apparition de sa maladie et l’histoire de sa famille au moment où elle sait qu’elle va guérir. Ce roman a été accueilli de manière mitigée et le rapprochement entre la maigreur des rescapés des camps et l’anorexie d’une jeune fille à l’aube des années 2000 a pu déranger. Néanmoins, à aucun moment Jean Molla ne pose une sorte d’équivalence des deux ou la primauté de la maladie sur les camps. Son roman doit être entendu comme un manifeste pour la libération de la parole. A l’ampleur du secret répondent des conséquences physiques et mentales très fortes sur la génération d’après.
John Boyne a marqué les esprits avec son Garçon en pyjama rayé (Gallimard). Son roman a le mérite de se confronter avec l’intérieur du camp : Bruno est le fils du responsable du camp d’«Hoche-vite», un des nombreux mots déformés dans la bouche du petit. Si sa naïveté met en lumière certains travers des raisonnements des nazis, le récit propose une situation par trop improbable pour qu’on puisse y adhérer. En effet, Bruno réussit à discuter tous les après-midis avec un enfant, déporté. L’aspect de Shmuel l’amène à s’étonner, mais Bruno n’en vient jamais au questionnement et sa naïveté, qui s’explique par son âge, devrait néanmoins laisser place à des interrogations plus précises.
Il a souvent été reproché à des romans de ne pas être réalistes, notamment par les rescapés qui considéraient que seuls les témoignages devaient décrire les camps. La fiction a peu à peu trouvé sa place, pourtant il ne s’agit pas de faire tout et n’importe quoi dans la description de l’univers concentrationnaire. John Boyne refuse la fin heureuse, mais la mort de Bruno dans les chambres à gaz à la faveur d’un déguisement est assez dérangeante pour l’invraisemblable qu’elle recèle : «En faisant abstraction du fait que Bruno n’était pas aussi maigre que les garçons de son côté de la barrière, loin de là, ni aussi pâle non plus, il aurait été difficile de les distinguer. Shmuel songea qu’ils étaient presque pareils.» Seul l’enfant juif semble évoluer au contact de Bruno qui reste égoïstement enfermé dans son rôle enfantin d’explorateur. Finalement, il faut avoir une bonne connaissance de cette période pour comprendre tous les sous-entendus du roman, jusqu’aux dernières lignes où le père est arrêté et jugé et où la portée du texte est affadie par la contextualisation : «Et c’est ainsi que se termine l’histoire de Bruno et de sa famille. Tout cela s’est passé il y a fort longtemps, bien sûr, et rien de semblable ne pourrait plus jamais arriver. Pas de nos jours.»
La difficulté n’est donc plus aujourd’hui de parler de la Shoah, même si beaucoup d’ouvrages évoquent en réalité l’antisémitisme, mais de savoir comment en parler et comment se distinguer, sinon par le soin apporté à l’écriture et à la signification des images. Certes il est bon que les ouvrages, albums ou romans, relancent durablement le débat, insistent sur l’aspect inouï de la Shoah, autant que sur l’horreur de la déportation, mais sans doute ne faut-il pas le faire en dépit de toute vraisemblance, au risque de s’éloigner de la vérité historique.

Eléonore Hamaide-Jager est enseignante à l’Université de Lille 1 et docteur ès lettres pour une thèse sur l’influence de Georges Perec sur la littérature de jeunesse contemporaine. Ses publications concernent essentiellement l’album.

Source : Revue Parole, publiée en Suisse par l'Institut Jeunesse et Médias
Crédit illustrations :
Étienne Delessert
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