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Editions La Joie de Lire

Entretien avec Francine Bouchet

Depuis 23 ans, Francine Bouchet dirige les éditions suisses La Joie de Lire, petite maison d'édition installée à Genève. Comme elle le déclare elle-même, cette éditrice n'aime pas s'enfermer et répéter les exercices. Elle préfère expérimenter, quitte à rééquilibrer en fonction des ventes. Explorant les formes graphiques et narratives à travers des albums, des imagiers, des bandes dessinées et des romans, le catalogue des éditions La Joie de lire met en valeur des talents suisses et internationaux par le truchement d’une littérature de jeunesse variée et de qualité. Aujourd'hui, les éditions la Joie de Lire ont réussi à maintenir le cap et affichent un catalogue d'environ 350 ouvrages qui s'enrichit chaque année d'une trentaine de titres. Entretien avec Francine Bouchet, une éditrice satisfaite de son catalogue et du travail mené.



Image extraite de "Paris" de Orith Kolodny et de Francesca Bazzurro


- Pourquoi publiez-vous des ouvrages pour la jeunesse ? Comment vous positionnez-vous par rapport à ce public ? Que souhaitez-vous leur mettre entre les mains ?

On pourrait s'imaginer qu'un éditeur jeunesse est un nostalgique en quête d'une sorte de paradis perdu. Comme tout le monde, je regarde parfois en arrière, dans le rétroviseur, comme le dit le titre de l'une de nos collections, mais c'est plutôt pour m'interroger sur ce qui manquait à ce moment-là. Au temps de ma propre enfance, la littérature était riche de ses classiques à cette époque, mais les albums de qualité étaient plutôt rares, c'est principalement la diversité qui manquait.
Le développement remarquable de ce genre depuis les années 60 offre des pistes presque infinies de publications. Nous sommes aujourd'hui débarrassés de la vocation avant tout morale, voire moraliste, qui baignait l'atmosphère des livres pour enfants autrefois. Tels des explorateurs, les éditeurs jeunesse ont ouvert et ouvrent encore des voies nouvelles dans toutes sortes de domaines. Notre métier aujourd'hui exige des connaissances multiples, par exemple celle de l'histoire de l'art, celle de l'évolution des arts graphiques ou encore celle de la littérature dans presque tous ses genres.
Publier pour ce public est pour moi un moyen de m'interroger sur le sens du présent et celui de l'avenir. Que mettre entre les mains de ce jeune public qui prendra demain le relais de la marche du monde?
Ce qui nous distingue des éditeurs pour adultes est la nature innocente de notre public, sans donner raison pour autant à Rousseau. Un éditeur jeunesse a le privilège d'être au commencement des choses: les enfants sont une page blanche. Certes, quelques lignes y sont déjà écrites: nos lecteurs ont un jeune passé, des goûts, des désirs, mais ils sont encore curieux, assoiffés de savoir, libres de préjugés. Les enfants sont dans un état de confiance qui devrait alerter notre sens des responsabilités. Le menu que nous affichons dans notre catalogue est une proposition éducative au sens large. J'aime le dialogue secret avec ce lecteur que je ne connais pas, ce lecteur presque imaginaire qui fera sien, ou non, le contenu de nos différents livres.

Francine Bouchet




- Commençons par vos sorties de ce trimestre. Au menu des nouveautés, signalons une version en bande dessinée de La Chèvre de Monsieur Seguin d'Adrienne Barman, le retour du Petit lutin de Chiara Carrer, une bd du chat Milton de Haydé et d'autres surprises bien sûr. Pouvez-vous nous présenter cet alléchant programme ?

Parmi nos nouveautés importantes, figure « Paris » dans la collection documentaire « De ville en ville » (mention d’honneur à la Foire de Bologne en 2009). Bien que de même format, de même graphisme, ce titre est différent des autres titres de la collection : pas de personnage qui conduit le lecteur à la découverte d'une ville, mais une proposition de balade scandée par des citations d’écrivains qui ont chanté Paris. Ce livre très réussi à mes yeux, devrait parler aux Parisiens et pour les autres, il est une invitation à s’imaginer la capitale et pourquoi pas, une préparation à sa visite.



Autre nouveauté, une suite au lutin de Chiara Carrer. J’aime l'intelligence du propos de cette artiste, sa façon de retourner les choses, son audace à chaque page. Son nouvel ouvrage, « Le Lutin de l'univers », est sans doute le plus abstrait des lutins, mais le plus subtile. C’est un livre qui apprend à regarder autrement ce qui nous entoure. Passé le premier degré de lecture, il est des ramifications infinies du sens qui enrichiront le lecteur seul, ou accompagné d’un médiateur. Il est aussi un travail sur la langue et son lien avec la réalité. J’admire le talent de Chiara, qui se diversifie et évolue à chaque livre.



Deux nouvelles bd dans la collection "Somnambule". Pour moi cette collection est plutôt expérimentale : certains titres sont de la bd pure, par exemple Swimming Poule mouillée de Guillaume Long, alors que d'autres sont plus proches de la tradition de l’album, comme Le Génie de la boîte de raviolis, illustré par Albertine. Viennent de paraître La Chèvre de Monsieur Seguin et La Fugue de Milton. Dans le premier, Adrienne Barman revisite ce classique de façon très lumineuse avec ses personnages tortueux auxquels elle nous a habitués. Pour le deuxième, c’et le retour de Haydé avec son chat Milton. Un joyau du noir et blanc.



En littérature, va paraître un nouveau roman dans la collection Rétroviseur : "Du côté de grand-mère" de Jürg Schubiger (Prix Andersen 2009 pour l’ensemble de son œuvre) est l'histoire d'une petite fille qui vit chez ses grands-parents au Tessin pendant la guerre, loin de sa proche famille. L'ouvrage décrit le lien entre cette enfant et sa grand-mère dans ce monde rude de la montagne mais généreux toutefois, où l’on est riche de pas grand chose. J'aime énormément la pudeur de ce livre où il est question sans grandiloquence de souffrance, de nostalgie et de joie.



- Vous publiez 30 à 40 titres par an. Comment se conçoit l'équilibre entre les choix éditoriaux et les aspects financiers ?

Que les finances tiennent, c'est bien entendu le problème de tout éditeur ! On travaille comme toute entreprise avec des budgets, des calculs de rentabilité, etc. C'est un long travail, parfois galère il faut l’avouer; cela dépend des succès que nous pouvons avoir. L'essentiel de mon travail est l'éditorial. Cet éditorial est certes étroitement lié au financier, mais ce n'est pas ma première préoccupation. Quand on élabore un catalogue, on publie d'abord ce qui nous paraît être juste de publier en relation à sa connaissance du métier, aux objectifs culturels que l’on s’est fixés. Cela peut être lié à nos goûts, à notre mission par rapport au jeune public. Dans un temps très légèrement décalé, on évalue le marché et les chances de nos projets dans celui-ci. C'est d'abord une façon très intuitive de fonctionner au niveau éditorial et puis on est ramené à la réalité par les considérations économiques. Tout est question d’équilibre. Une fois les ventes lancées, il faut prendre des décisions: soit renoncer à poursuivre, soit au contraire accélérer dans une direction. Nous avions par exemple lancé une collection sur les chiens avec des petites poésies. Ce fut un bide ! Alors nous avons abandonné. A l’inverse, vu le succès de 101 bonnes raisons de se réjouir d’être un enfant, nous avons décliné le principe sur un autre thème. Ainsi est né 101 bonnes raisons de se réjouir de lire.



- On discerne, parmi votre catalogue, des achats de titres étrangers et des créations. Quelle est la part de ces achats ? Et qu'est-ce qui guide vos choix dans cette approche ?

Pour 2009, nous avons réalisé 26% de traductions. Acheter ailleurs est l’occasion de nous ouvrir à d’autres formes de sensibilité à d’autres cultures. Publier les livres des autres est généralement plus économique. Cette démarche nous permet également d’inscrire à notre catalogue des artistes qu’il serait plus difficile de publier directement en français, c’est le cas de Wolf Erlbruch, par exemple.
Ajoutons enfin que nous publions directement en français des artistes étrangers : c’est le cas de Taro Miura, Constanze Kitzing, Lucia Sforza ou Shimako Okamura, artistes que nous avons été les premiers à découvrir et que nous vendons maintenant à notre tour aux éditeurs étrangers !

La littérature est un autre cas de figure. Nous suivons ici des écrivains étrangers qui nous conviennent sur le plan littéraire. Personnellement, je lis beaucoup de littérature étrangère et cela m'a toujours plu. Je viens d'un pays multilingue où cohabitent quatre langues. Dans mon équipe, nous parlons tous plusieurs langues et sommes habitués à cette gymnastique. Ce qu'on reçoit actuellement en langue française pour la jeunesse est à nos yeux plutôt pauvre et c'est donc tout à fait normal que nous nous tournions vers la littérature étrangère. Et là nous cherchons des talents ! Nous lisons nous-mêmes ces œuvres étrangères, ou des lecteurs dans différentes langues nous signalent les livres intéressants.

- En 2004, vous aviez noué un partenariat avec l'éditeur allemand Gerstenberg qui vous permettait de publier des livres de l'éditeur allemand en langue française sous le nom Gerstenberg/La Joie de Lire. Cela semble assez inhabituel comme démarche. Ce partenariat fonctionne-t-il toujours ? Comment s'articule-t-il ?

Ce partenariat s'est malheureusement arrêté. Nous suivions les traductions et assurions la diffusion des titres que nous choisissions chez cet éditeur et les éditions Gerstenberg finançaient la fabrication. C'était pour nous une façon de trouver un apport financier supplémentaire, mais aussi une occasion de publier également des livres pour adultes. Mais cette expérience n’a pas été très concluante. Il faut dire qu’elle a débuté à un mauvais moment, lorsque les diffusions du Seuil et de Diff édit ont fusionné en une seule société, Volumen. La mise en route de cette structure a été une catastrophe !



- Plus précisément, je voudrais qu'on passe en revue quelques-unes de vos collections. Notamment les dernières-nées: la collection documentaire "De ville en ville", la collection "A la ferme" et en littérature la collection "Rétroviseur". Comment se portent-elles ? Trouvent-elles leur public ?

La collection "De ville en ville" est pour nous un pari et un retour au documentaire. Souvenez-vous: mes premiers pas dans l'édition étaient le documentaire avec la collection "Connu et méconnu". A l'arrivée du Cdrom, j’ai pensé qu’il en était fini du documentaire papier ! Les villes m'intéressent depuis l'Université. La collection est née grâce à une rencontre avec l'illustratrice Francesca Bazzurro et puis la graphiste Orith Kolodny, deux femmes avec lesquelles j'aime beaucoup travailler. Je leur ai proposé ce thème. Elles sont revenues me voir avec "Tel Aviv" que je trouvais tout à fait parfait. Mais cela n'avait pas beaucoup de sens de commencer par cette ville-là. J’ai proposé de travailler « en couple ». Ainsi est paru en même temps, Berlin.. Cette collection est expérimentale avec cette manière principalement graphique de traiter le sujet. Le public est parfois difficile à trouver, car la qualité demandée est la curiosité…Cette approche incarne pour moi "les audaces de La Joie de lire !

La collection " A la ferme" est née d’une rencontre avec une jeune photographe, Nicolette Humbert qui est venue me présenter des photos d'animaux au Salon du Livre et de la Presse jeunesse de Montreuil. Les photos m’ont beaucoup plu. Me souvenant de ces livres photos très laids des années 70, je lui ai proposé de publier un imagier pour tout-petits mais avec des photos de grande qualité. L'imagier est une structure intéressante, une manière d'initier l'enfant à la graphie et à la langue. A la ferme fut le premier titre suivi de A la ferme de tout près fondé sur le même principe, mais avec des gros plans. On peut voir dans cette collection une première initiation à la photographie. La nouveauté s’intitule Les Gestes de la ferme de tout près.


Image extraite de "Le lutin de l'univers" de Chiara Carrer


- Qu'en est-il pour la collection "Rétroviseur" ?

Un tout autre registre ! Il s'agit d'une collection d'autofiction avec des contraintes : 22 chapitres dans lesquels nous demandons aux écrivains de décliner une enfance, la leur, ou celle d'un héros. Le livre doit se terminer sur l’évocation du passage de l’enfance à l’âge adulte. Toutes les formes sont admises ; roman, poésie théâtre… Ce qui est formidable, c'est qu'à chaque fois, des pistes très différentes émergent en fonction des écrivains qui se plient volontiers à l’exercice. Chacun trouve une forme bien à lui. Prenons le cas de la répartition des chapitres, par exemple. Dans "La Vallée de la jeunesse", Eugène a choisi de partir d'objets qui font du bien ou qui font du mal. Germano Zullo nomme à chaque tête de chapitre une œuvre, texte littéraire, chanson etc. qu’il introduit de manière tout à fait personnelle à l’intérieur du chapitre. A-t-elle trouvé son public ? Cela dépend des titres. J'aime énormément "Temps interdits" de Thérèse Aouad Basbous. Cette auteure libanaise a écrit un texte magnifique et extrêmement sensuel. Avec cette collection, des jeunes peuvent y trouver leur compte mais aussi les « plus grands ». C'est ma manière de flirter avec la littérature adulte !

- Quels sont les auteurs et les illustrateurs que vous admirez et dont vous aimez l'approche. Pourquoi ?

Granville, Daumier, Teniel, Rackham, Bilibine, Potter, Chauveau sont dans ma bibliothèque. Plus près de nous, les incontournables sont Sendak, Ungerer, Lionni, Munari, Lobel, Innocenti, Delessert.
Pour les plus jeunes, y compris ceux que nous publions, il faudra attendre l’épreuve du temps !



- Qu'est-ce qui prime pour vous lorsque vous dites "oui" à un projet et que vous vous décidez de vous lancer dans la publication d'un livre ?

Au niveau de la littérature, mon oui est d'abord lié à mon plaisir de lectrice. Si le texte me parle profondément, s’il m'emballe, s’il me fait rire, si ma lecture est haletante, si les thèmes sont universels, s'il y a des tensions bien menées, des anecdotes surprenantes, si l’histoire peut révéler le lecteur à lui-même, etc. Voilà ce que je cherche. Toutes ces qualités ne sont bien sûr pas forcément réunies dans un même livre !
Pour l'image, les qualités esthétiques et le talent de l'illustrateur priment. Cela peut être maladroit parfois, mais il faut alors que ce soit compensé par une forme d'humour ou autre chose. Ce que je cherche, c'est un mariage entre un talent, une technique – très important la technique - et une exigence. Et puis, quand on m'amène une histoire, il faut avoir des choses à dire! Il faut que l'histoire soit ou drôle, ou qu'elle accroche ou qu’elle soit originale surtout si elle revisite un thème connu. Parfois, bien sûr, les projets arrivent tels quels et il n'y a rien à retoucher. Et parfois, pas. Alors commence un travail de dialogues et d'échanges. C'est là tout le plaisir du métier d'éditeur !

- Quelles sont les meilleures ventes de votre catalogue depuis la création de votre maison d'édition ?

Globalement, c'est "Le temps de mots à voix basse" de Anne-Lise Grobéty, collection Récits. Plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires ont été vendus ! Ensuite, signalons la collection des livres des saisons de Rotraut Suzanne Berner, les histoires de la vache Marta de Germano Zullo, illustrée par Albertine et les "Milton" de Haydé.


Meilleures ventes 2009


Albums
- "Les 101 bonnes raisons de se réjouir de Lire", Beatrice Masini
- "Les Flipbook" de Hervé Tullet
- " Cache-cache" de Constanze Kitzing, collection « Versatiles »
- "Le Garçon qui voulait être une marmotte", de Hans Traxler
- "Le Roi et la mer" de Heinz Janisch / Wolf Elbruch"
- "Les livres des saisons", " Le Livre de la nuit" de Rotraut Suzanne Berner
- "En ville" d'Albertine

Littérature
- "Dans l'enfer de Dante" de Christophe Léon.
- "Kurt a la tête en cocotte-minute" de Erlend Loe.
- "Une Moto dans la nuit" de Ragnar Hovland.
- "Quand le coeur s'arrête" de Adriana Lisboa
- "Les secrets d’iholdi" Mariasun Landa

Bd
- "Patatras" de Guillaume Long.


- Comment expliquez-vous le succès de l’ouvrage « Le Temps des mots à voix basse » ?

Le livre a reçu deux prix à sa sortie : le Prix Sorcières et le Prix Saint-Exupéry. Et ces prix l'ont bien lancé. Ceci n’explique pas cependant son succès à l’étranger. C'est un livre très fort, court, « efficace », mais surtout très bien écrit. Peu de gens écrivent aujourd’hui comme Anne-Lise Grobéty. Ce jugement n’engage bien sûr que moi ! Ses thèmes sont la guerre, l’amitié. La fin si bouleversante laisse le lecteur sans voix. Ce livre est une fenêtre d’espérance. Il est devenu un classique.

- Qu'est-ce qui vous intéresse chez un auteur, un illustrateur, un photographe ? Comment travaillez-vous ?

Son talent, son style, sa technique, sa capacité d’évolution, sa curiosité, son intelligence, sa générosité d’être, je sais, c’est beaucoup demander ! Mais c’est une telle chance d’être lu, de pouvoir faire connaître son travail, qu’il est légitime de mettre la barre un peu haut. Il n’y a pas de place pour la médiocrité.


Image de "La fugue de Milton" de Haydé


- Arrêtons-nous sur votre logo et plus particulièrement ce hibou, logé au cœur de la lettre O. Pourquoi avoir choisi ce symbole exprimant la sagesse et la connaissance ? Que dit-il sur l'identité de votre maison d'édition ? Quelle est son histoire ?

Le hibou voit dans l’obscurité. Il n’a pas besoin de lampe de poche pour lire sous la couette ! Son image était déjà présente dans le logo de la librairie La Joie de lire fondée en 1937 et que j’ai reprise en 1981. Comme j’ai gardé le même nom pour la maison d’édition, j’ai gardé l’oiseau de nuit.

- Qu'est-ce qui fait vendre un livre ?

Si j'avais la réponse, nous serions dans toutes les librairies ! Heureusement que nous pouvons compter sur l’enthousiasme de nos représentants, sur l’attention et le professionnalisme de certains libraires, sur la culture des bibliothécaires. Un petit éditeur ne dispose pas d’une armada commerciale pour lancer ses projets, il est par conséquent complètement tributaire des prescripteurs et de sa bonne étoile !
Nous étions par exemple sur les rangs pour acheter les droits du roman "Le Monde de Sophie". L'avance était trop importante pour une maison d'édition comme la nôtre et nous n'avons pas pu suivre. Souvenez-vous, c’est le Seuil qui l'a eu. Si le livre avait été publié chez nous, nous n'en aurions jamais vendu autant ! Pourquoi ? Car lorsque le livre est sorti, des articles importants sont parus simultanément dans toute la grande presse et les livres étaient présents dans tous les points de vente et en nombre suffisant. Nous n'aurions certainement pas obtenu cette visibilité-là. Donc il n’y a pas de regrets à avoir. La seule force est notre travail et notre engagement. Cela ne veut pas dire que les livres que nous publions n’ont pas de chance de bien se vendre. Mais il faut reconnaître que nous n'avons jamais eu un succès tel que tout à coup, un livre s'emballe au point qu'on doive le réimprimer deux fois dans le mois! Qui sait, cela aura peut-être lieu demain ?! J’ai un titre en tête, mais je ne vous en dirai pas plus !



- Quel rôle jouent les différents prescripteurs pour une maison d'édition comme la vôtre? Comment travaillez-vous avec les libraires ?

Ils sont fondamentaux pour nous ! Dès le départ, notre catalogue a été bien perçu par les bibliothécaires. Pour les enseignants c'est plus compliqué pour des raisons diverses d’ailleurs. C’est sur le travail des libraires que nous comptons principalement. Nous avons maintenant un nouveau diffuseur, harmonia mundi, qui travaille notre catalogue plus en profondeur. Ce qui me convient davantage. Le travail accompli précédemment était déjà important. Mais il nous faut passer à l’étape suivante. C'est pour cela que nous avons engagé une personne qui pousse nos ventes en France. C'est un travail en soi et j'en suis tout à fait contente ! Les grandes enseignes sont aussi très importantes pour nous, mais il faut les rappeler souvent pour qu'elles ne nous oublient pas.



- J'imagine que vous avez participé à la Foire Internationale du Livre pour Enfants de Bologne. Quels sont vos regards sur les créateurs et l'édition internationale ? Qu'avez-vous repéré ?

Notre rendez-vous annuel de Bologne est chaque fois différent, (comme celui de Francfort d’ailleurs). Pour nous, l'objectif est triple: vendre nos titres en langues étrangères, repérer chez les éditeurs les projets les plus marquants et poursuivre le travail qu'on a commencé avec eux, et enfin, découvrir les travaux des illustrateurs. Cette année, nos repérages chez les éditeurs ne sont pas très relevants. Même chose du côté des illustrateurs: peu de nouveaux projets percutants.
En revanche, ce qui est formidable pour nous, c'est la réaction émerveillée de nombreux éditeurs étrangers à notre album Les Oiseaux » écrit par Germano Zullo et illustré par Albertine. Cet album évoque l'importance des petits détails. Un magnifique regard poétique de Germano qui pour moi, est d'abord un poète. Pour la première fois, il a réussi à allier quelque chose d'enfantin, un monde onirique assez simple, à un message philosophique simple et profond. Tout un chacun peut entendre ce message à son niveau. Ce livre est pour moi une sorte de consécration. Nous l’avons montré à toutes sortes de personnes dans différentes langues et, à chaque fois, c’était la même émotion. C'est la première fois que je vis cela de manière si intense ! Les gens sont pris par la dimension quasi cinématographique de ce livre. On verra bien ce qui va se passer prochainement. Vais-je être confirmée ou infirmée dans mon jugement ? Seul l'avenir nous le dira. Ce livre sortira au mois d'août !



- Quelle est votre plus grande satisfaction et fierté en tant qu'éditrice ?

Je ferais de la fausse modestie si je disais que je ne suis pas satisfaite de mon catalogue. Quand je vois les livres exposés dans les Salons par exemple, j’éprouve une certaine fierté. Je peux défendre chaque ouvrage que nous avons publié, telle une chatte avec ses petits !
Mais ce que je préfère avant tout, c’est la reconnaissance silencieuse des lecteurs que je vois reconnaître un de nos personnages ou rire aux éclats, plongés dans leur lecture.

- Après Jürg Schubiger en 2008, Jutta Bauer, a reçu en 2010 le Prix Hans Christian Andersen. J'imagine que cette récompense vous touche et encourage votre travail d'éditrice ? Comment définiriez-vous l'univers et le travail de ces deux auteurs que vous publiez au sein de votre catalogue ?

Jürg Schubiger est pour moi un écrivain accompli. Son humour bien personnel, son sens de l’absurde sont toujours teintés de profondeur. Il a enfin été remarqué en France, grâce au Prix Andersen en 2008, alors que La Joie de lire le publie depuis 1997 !
J’aime chez Jutta Bauer, sa capacité à s'adapter à un texte. Tout en le respectant, elle l’accompagne sur un chemin qui est le sien. Elle est aussi auteur. Selma est pour moi son meilleur livre. Une histoire de brebis qui a une certaine philosophie de la vie, où la simplicité rend tous les questionnements inutiles. Ce livre s’est vendu à 300 000 exemplaires en Allemagne !



- La Joie de lire existe depuis 23 ans. Comment maintenez-vous le cap? Parvenez-vous à fidéliser et à conquérir de nouveaux lecteurs ?

C'est un équilibre qu'on essaie de tenir tous les jours ! Nous sommes aidés par certaines subventions. Et des succès nous permettent de tenir le cap financier. Pour les lecteurs, c’est une conquête permanente. Notre nouveau site Internet devrait nous permettre de faire des pas dans ce sens.

- Craignez-vous l'arrivée du livre numérique et les bouleversements qu'il va créer dans les habitudes de lecture et le métier d'éditeur ? Comment vous situez-vous par rapport à cet avènement programmé ?

Pas du tout. Au contraire je trouve cela très intéressant et je réfléchis à des pistes possibles. Certains écrivains tapent encore sur leur machine à ruban, ceci ne me choque pas. Libre à chacun de choisir son outil. L'important est de faire une analyse lucide sur les avantages du changement. Garder le cap du contenu, c’est le plus important. On aura toujours besoin de contenu. Par quel « tuyau »doit-il passer ? Il est juste et pressant d’y réfléchir, mais ce n’est pas l’essentiel !

Propos recueillis par Charlotte Javaux
Avril 2010

Photo page sommaire D.R.

Voir aussi : La joie de lire sur Ricochet
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