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Le voyage de Mosca

Sélection des rédacteurs
Roman
à partir de 13 ans
: 2070574857
16.50
euros

L'avis de Ricochet

La jeune orpheline Mosca – La Mouche – s’enfuit avec son oie Sarrasin pour suivre Eponyme Clent, escroc et espion de grand chemin. Dans la grande ville de Mandelion, Mosca découvre la lutte de deux guildes ennemies, les Papetiers et les Serruriers, toutes-puissantes face à un Duc sans relief, dominé lui-même par sa sœur Dame Tamarine. Le laisser-passer de Mosca au sein de ce monde tourmenté est son père, le célèbre et mystérieux écrivain Plumedoy.
Impossible de résumer correctement l’histoire, tant elle est alambiquée : les personnages eux-mêmes s’y perdent (« Les assistants restèrent cois et tentèrent de reconstituer cette phrase dans leur tête. – Juste ciel, c’est bien compliqué… », p. 359). Il suffit cependant de se laisser porter par l’atmosphère de ce roman, librement inspirée de l’Angleterre au XVIIIème siècle : querelles intestines et places respectives du Parlement et du pouvoir royal, surveillance des imprimeries, contrôle de la navigation par les Bateliers, animation des villes et costumes d’époque… L’accumulation de détails de tous ordres concourt à créer un climat solide historiquement, qui se paye le luxe de rester très vague. De cette façon, Frances Hardinge ménage un large espace à son imagination. L’invention des Biens-Aimés, divinités qui ponctuent l’année et correspondraient peut-être à nos saints actuels, est par exemple savoureuse : « La bonne s’appelait Carole Fauvette. Elle était née un jour consacré à Cramflick, Celle-qui-conserve-leur-fraîcheur-aux-légumes-du-potager. Carotte était bien placée pour apprécier l’importance des noms. » (p. 9). La jeune héroïne Mosca – qui n’est pas la narratrice – garde une psychologie peut-être simple mais sans doute nécessaire dans une histoire déjà touffue où les personnages tendent à se multiplier ; cela n’enlève rien à son charme piquant : elle est volontaire, obstinée, à la recherche de son passé – de son père. L’écriture dense et de grande qualité, rythmée entre passages narratifs, moments d’introspection et dialogues accompagne un ton très travaillé, souvent d’humour pince-sans-rire – Frances Hardinge n’est pas étudiante en littérature à Oxford pour rien (et on ne peut qu’adresser de sincères félicitations au traducteur Philippe Giraudon). Mosca est d’ailleurs une connaisseuse et amoureuse des mots – et de quelques néologismes de l’auteur-, comme feu Plumedoy, comme Eponyme Clent au prénom évocateur : « Les mots étaient dangereux, une fois lâchés en liberté. Ils étaient plus puissants que les canons, plus imprévisibles que les tempêtes. » (p. 421). Roman d’aventure, roman de formation (vous voyez, le XVIIIème siècle n’est pas bien loin), Le Voyage de Mosca est à conseiller à de bons lecteurs qui accepteront de se laisser entraîner et apprécieront la maîtrise de cette jeune auteure.