Le livre en analyse


Les articles d'Annie Rolland :
De 1986 à 1997 : Je suis psychologue clinicienne en psychiatrie ; j'apprends mon métier avec les schizophrènes et les autistes.
Depuis 1997, après l'obtention d'un doctorat de psychologie, j'enseigne la psychologie clinique pathologique à l'université d'Angers. En 2000, j'ouvre un cabinet à temps partiel: je suis "psychologue de campagne", je reçois des familles, des enfants, des couples, et toute personne ayant besoin d'un accompagnement temporaire sur le chemin de sa vie.
J'ai publié avec Mahdi Boughrari en 2005 "Touareg Kel Ajjer. Proverbes et histoires", aux éditions Librairie du Labyrinthe. Et en 2008, "Qui a peur de la littérature ado ?" aux éditions Thierry Magnier.


Peter Pan, le vieil enfant…

Par
Annie Rolland
(1ere partie)

"Mourir va être une sacrée aventure."
James Matthew Barrie (1904) Peter Pan ou l'enfant qui ne voulait pas grandir.


A propos de la littérature ado [8], j'ai évoqué la problématique de Peter Pan à la croisée des chemins de la littérature et de la psychologie. Dans un premier temps, nous examinerons les créations et les réflexions que ce personnage célèbre a engendrées. Dans un second temps, je montrerai en quoi Peter Pan se constitue en mythe d'immortalité à partir de la clinique des enfants tristes et comment ceux-ci s'identifient à ce personnage afin de conjurer la peur de mourir.

Jamie et Peter

Peter Pan est un vieil enfant créé par James Matthew Barrie à Londres Le 27 décembre 1904 [1]. Le personnage facétieux que nous avons aimé grâce au dessin animé produit par Walt Disney [12] demeure cependant éloigné de l'original de la pièce de théâtre car les maîtres d'œuvre américains ont pris soin de travestir la profondeur que lui avait donnée son créateur. Dans le film des Studios Walt Disney, Peter est un être magique et malicieux accompagné de l'astucieuse fée Clochette, tandis que James Matthew Barrie l'avait doté d'une personnalité singulière où la candeur se mêle à la cruauté. Par ailleurs, il apparaît comme le chef de bande d'un groupe de garçons perdus, autrement dit orphelins. Barrie met l'accent sur l'absence de mère. Peter cherche son ombre perdue lorsqu'il rencontre Wendy et dès que son ombre est recousue, il se lance dans une autre quête à la fois insouciante et désespérée d'une mère qui lui raconterait des histoires. La mièvrerie du décor bourgeois conventionnel de Walt Disney occulte la tragédie de l'abandon. Steven Spielberg pour son film "Hook"[13], fait grandir Peter Pan confortablement au sein de la famille Darling en le privant de mémoire. Devenu avocat d'affaires, il épouse Moïra, la petite-fille de Wendy et devient le père de leurs deux enfants, il a "oublié" (refoulé?) ses aventures d'enfant perdu depuis le jour où il a accepté de rester chez Wendy. L'histoire mise en scène par Spielberg nous dit qu'il doit retrouver la mémoire, c'est à dire son imagination, pour retrouver ses enfants. La psychanalyste Kathleen Kelley-Laîné éclaire l'histoire de J.M. Barrie sous l'angle de l'absence d'une mère endeuillée et donne à Peter le visage d'un enfant perdu c'est à dire abandonné ou mort, dans tous les cas, maltraité par des parents négligents [4].

J.M. Barrie écrit que "Peter est revenu plusieurs fois à la fenêtre de la maison de ses parents avec l'intention d'embrasser sa mère, mais il finit par y renoncer, préférant jouer un merveilleux baiser sur sa flûte avant de s'envoler pour de bon vers les jardins". Il arriva un jour où Peter trouva la fenêtre fermée et il vit sa mère endormie, tenant dans ses bras un autre petit garçon ; il cria "Maman ! Maman !" Mais elle ne l'entendit pas. Selon Kathleen Kelley-Lainé, nous sommes nombreux à rencontrer Peter Pan car il est souvent là quand il s'agit de la vie et de la mort ; il attend son heure pour emmener avec lui les enfants qui tombent des berceaux, faute d'être suffisamment tenus." Les travaux de la psychanalyste soulignent la part de Peter Pan qui réside au plus profond de nous-mêmes à des degrés divers et à la faveur des circonstances. Elle montre que la vie de James M. Barrie constitue le terreau de l'invention de ce personnage imaginaire et tout-puissant, solitaire et immortel. Le jeune Jamie est âgé de six ans lorsque son frère aîné meurt accidentellement. Sa mère ne se remet pas de la perte de son fils aîné. Le jeune Jamie s'emploie à la ramener à la vie et pour cela, "il fouille la mémoire de sa mère pour connaître le moindre détail du comportement de David." [4] Avec acharnement, il mémorise le "texte" du rôle de son frère mort afin de l'incarner, le "jouer". Un matin, vêtu des vêtements de son frère, il vient se camper devant sa mère dans la posture habituelle de David : mains dans les poches, tête haute, jambes écartées. James expérimente alors une douleur qu'il ne comprend pas : il échoue à remplacer son frère et "c'est exactement à cet instant-là que Peter Pan est né, de cette blessure terrible de n'être que lui", dans le regard indifférent de sa mère abîmée dans la douleur d'un deuil impossible. La psychanalyste révèle la chaîne constitutive de la genèse littéraire de Peter Pan : "Jamie devient David, Jamie devient Peter Pan. Peter Pan est David et Jamie joue à l'enfant mort." [4] Cette transformation est le fruit de la nécessité éprouvée par un enfant d'être aimé de sa mère qui se détourne de lui. Il veut la guérir ainsi de sa dépression en lui ramenant l'objet perdu de son amour à défaut d'avoir pu le remplacer. Cette expérience pour James comme pour n'importe quel enfant constitue, une des plus cruelles désillusions. A l'âge de douze ans, âge auquel son frère David est mort, James ressent une douleur singulière et son corps s'arrête de grandir. Il n'a cessé d'écouter sa mère raconter son enfance et le fils perdu, il s'est nourri de ces histoires mortifères, stériles. Peter Pan n'aura de cesse d'obtenir de Wendy qu'elle le suive au pays imaginaire pour lui raconter des histoires. C'est ainsi qu'elle jouera le mieux le rôle d'une maman. Dans la préface de sa traduction française [1], Franck Thibault cite un passage éloquent qui fut coupé dans la version ultérieure :

"Peter: Bon alors, qu'est-ce que tu veux ?
Lys Tigré : Veux être ta squaw.
Peter: Est-ce que c'est aussi ce que tu veux, Wendy ?
Wendy: Je suppose que c'est ça Peter.
Peter: Est-ce que c'est aussi ce que tu veux, Clochette ?
(Clochette répond)
Peter: C'est ce que vous voulez toutes les trois. Très bien… Quelle chance que vous vouliez être ma mère."

Peter, comme James, demeure ancré dans une sexualité pré-genitale infantile ou la mère est le seul et unique objet d'amour. Cet amour ambivalent teinté de mélancolie et de souffrance est néanmoins transcendé par l'imaginaire tout-puissant. Dans le film Neverland [11], Johnny Depp campe avec délicatesse le personnage de James Matthew Barrie. Le lien entre la création de Peter Pan et la relation du dramaturge avec la famille Llewelyn Davies met en évidence la prédilection de James pour le jeu, l'invention de situations imaginaires avec les enfants. On y voit un homme-enfant créatif, sympathique, attentionné, en difficulté dans ses relations avec les femmes, fasciné par les mères. L'interprétation de Johnny Depp souligne un aspect troublant de la personnalité de Barrie qui n'est pas sans rappeler Peter : les affects ont déserté sa vie réelle, comme s'ils étaient totalement absorbés dans l'espace imaginaire. La joie, la peur, la haine, l'amour sont des sentiments ressentis uniquement dans le jeu.

Peter Pan ou la légèreté de l'être

Régis Loisel, auteur de l'œuvre dessinée en six tomes intitulée Peter Pan [6], révèle, sous le trait vif de son crayon d'artiste, à quel point Peter est à lui seul une mythologie de la solitude, de la souffrance et de l'angoisse d'exister. Son dessin tendre et acéré, doublé d'un scénario subtil, met l'accent sur la violence, la sexualité et la mort. J.M. Barrie s'est attaché à travestir la tragédie des enfants abandonnés, orphelins grâce à une construction imaginaire où le jeu, le faire semblant, ont la part belle. Ce faisant, il voile la réalité sombre et cruelle d'une horde d'enfants en survie dans un monde où les adultes sont des ennemis mortels.

Dans le premier tome intitulé Londres, Régis Loisel ne dissimule ni la souffrance des enfants perdus, ni la cruauté d'une société sans pitié. Il met Jack l'éventreur sur la route de Peter. Dans ces quartiers sombres et brumeux de Londres, on côtoie la misère, la crasse, le mauvais alcool, la folie, la maladie, la mort... Jack, muni de sa trousse de docteur s'étonne de croiser cet enfant à chaque fois qu'une femme est éventrée dans le quartier... Loisel laisse le doute subsister mais il sème une trace délétère comme les odeurs de caniveaux qui émanent de ces pages troublantes. Une question hante désormais le lecteur : Peter Pan et Jack l'éventreur ne seraient qu'une seule et même personne ?
Kathleen Kelley-Laîné ne laisse subsister aucun doute : Moi, quand je vous écoute dire "A chaque fois qu'il croise cet enfant, il se passe ça", j'entends que c'est de l'enfant à l'intérieur que vous me parlez, c'est à dire l'inconscient qui, par définition, ne se souvient pas. Jack ne se souvient pas qu'il a tué puisque c'est l'enfant à l'intérieur de lui qui commet ces meurtres. Dit-elle à Régis Loisel [7]. En quelque sorte il s'agit ici aussi d'aller voir ce que la mère a dans le ventre, au sens littéral, au pied de la lettre, comme seuls en sont capables les fous, privés de métaphore.
Dans son travail créateur, Régis Loisel a épousé sans le savoir la douleur d'exister du petit Jamie Barrie, l'enfant qui n'aura de cesse de ressusciter la mère absente. Le Peter de Loisel naît dans un monde cruel où les enfants sont battus, violés, crèvent de solitude avant de mourir de froid et de faim. Ce réalisme confine à l'horreur, à la bestialité et la psychanalyste ne manque pas de le souligner à l'artiste : Vous nous mettez face à des images épouvantables. Le plus étonnant quand je lis votre travail, c'est de voir combien ce que vous racontez correspond à Peter Pan et à la psychologie de Barrie pour qui le sexe n'était que des saloperies d'adultes avec pour aboutissement, la saloperie de la femme qui accouche." [7]
La scène dont parle la psychanalyste représente la mère de Peter qui arrache un bébé de ses entrailles et le mange [6, tome 2, p. 41]. Ce bébé, Peter hallucine que c'est lui et cette vision hallucinatoire dit les séparations originaire et ultime - la naissance et la mort ; et entre les deux un possible abandon. D'où viennent les bébés et où vont les morts ? Cela vaut-il la peine de vivre entre ces deux néants si l'on n'est pas aimé ? Cette douloureuse question hantait James Matthew Barrie, Disney l'a occultée, Spielberg l'a effleurée, Régis Loisel l'a magnifiquement posée dans son Peter Pan.
Peter n'a pas de mère mais il a une fée Clochette. Il est ambivalent à son égard ; enfant éternel, il la veut pour compagne complice de ses jeux, de ses guerres et de ses rêves mais il rejette cruellement ses sentiments amoureux. "Elle est amoureuse de Peter !" Insiste Loisel qui sous-entend que cela justifie tout, y compris le pire. Kathleen Kelley-Laîné nous éclaire autrement :
"Comme toutes les autres fées, Clochette symbolise la mère morte, celle qui ne vous quitte jamais car elle est toujours auprès de vous par son esprit. C'est ce qu'on dit. Clochette est ainsi : elle est l'ange gardien de Peter ; c'est elle qui trouve son ombre, et dans votre histoire, elle le découvre et le ramène sur l'île du Jamais-Jamais. D'une certaine manière, c'est elle qui met au monde Peter Pan. Elle est jalouse des autres femmes qui s'approchent de son Peter, comme le font les mères..." [7]
En effet, c'est elle aussi qui lui permet de voler et grâce à elle, l'éternel enfant se joue de la pesanteur qui nous tire irrémédiablement vers la terre. Ce faisant, il se joue de la mort de la manière la plus innocente en apparence. Elle est en quelque sorte "amniotique" en tant qu'elle le maintient en apesanteur dans une sorte d'ivresse cosmique. Mais Clochette symbolise la fusion, elle ne parle pas, elle ne raconte pas d'histoires, donc... elle ne suffit pas à Peter ; tandis que Wendy représente le monde extérieur et la possible relation avec les objets qui le peuplent : une mère, un père, des frères et surtout une histoire… avec un début et une fin ! Au lieu de l'éternel recommencement mortifère de la répétition d'un même jeu sans fin entre garçons orphelins…

Les garçons perdus

Qui sont les Garçons Perdus ? Demande Wendy. " Ce sont des enfants qui sont tombés de leur landau quand leur nourrice regardait ailleurs. S'ils ne sont pas réclamés dans les sept jours, on les envoie au Pays de Jamais-Jamais. Et c'est moi qui commande, répond Peter "[1].
Le portrait des garçons perdus au moment de leur entrée en scène dans la pièce de théâtre est un mélange de tendresse, d'ironie et de cruauté de la part de J.M. Barrie. On y apprend que Refrain est "le plus malchanceux" mais que cette malchance l'a adouci. Bouclé est "une catastrophe ambulante". Peu est convaincu que sa mère était plus aimante que celle des autres garçons car elle lui avait donné un nom, "Ma maman avait écrit le mien sur ma blouse que je portais quand on m'a perdu : "peu salissant, c'est comme ça que je m'appelle"[1, p. 84], affirme-t-il. Laplume se rappelle que sa mère disait à son père " Oh ! Comme j'aimerais avoir mon propre carnet de chèques. Je ne sais pas ce que c'est qu'un carnet de chèque mais j'aurais adoré lui en donner un", dit-il [1, p. 84].
Par la voix des garçons perdus, J. M. Barrie parle comme un enfant dont la mère s'est détournée, absente psychiquement. Il ironise par petites piques "innocentes" sur ces femmes plus égoïstes qu'aimantes et généreuses mais il dit surtout comment un enfant abandonné s'applique à restaurer l'image d'une mère idéale, à combler ses manques.
Pourquoi n'y a t il pas de filles perdues ? Peter affirme, péremptoire, que les filles ne peuvent pas tomber de leurs landaus car elles sont trop intelligentes. Nous reviendrons sur cette préférence masculine de Barrie ultérieurement car elle semble s'accorder logiquement avec son ambivalence à l'égard des femmes, filles, fées et mères. Peter aime passionnément l'idée d'une mère idéale mais il fuit les figures féminines qui l'entourent car il pressent le danger. Dans le texte de la pièce de théâtre, on peut lire ceci :
Wendy: "Ne t'en vas pas, Peter. Je connais plein d'histoires. Des histoires que je pourrais raconter aux autres garçons."
Peter (radieux) : "Viens ! Envolons-nous !"
Wendy: "Voler ? Tu peux voler ?"
(Comme il aimerait lui arracher toutes ses histoires, Peter devient dangereux.) " [1, p.76]
Peter en appelle à l'imaginaire pour conjurer la mort. Il se montre avide des histoires qu'il veut arracher aux mères, c'est à dire des métaphores qui sont comme un placenta de mots.

Peter Pan incarne la révolte des enfants par son intolérable prétention à s'élever au-dessus du malheur. Ceux qui croyaient que Peter Pan était un inoffensif lutin imaginaire vont être déçus. Sous des dehors charmants dans son pays de Jamais-Jamais, Peter est un personnage de fiction très réel. Héros de l'enfance inachevée, moribonde, il est âgé de plus de cent ans et s'édifie en mythe dans une société qui adule la jeunesse pour de mauvaises raisons.

(à suivre…)

la Cahuette
Le 28 août 2010


Bibliographie

[1] BARRIE, James Matthew (1937) Peter Pan ou l'enfant qui ne voulait pas grandir. Pour la tr. Fr., Terre de Brume, 2004.
[2] FREUD, Sigmund (1919) « Un enfant est battu ». Contribution à la genèse des perversions sexuelles.
[3] JANSSEN Christophe (2006) J. M. Barrie : mort d'un frère et travail du négatif, Cahiers de psychologie clinique, 2, n°27:123-140
[4] KELLEY-LAINE Kathleen (1992) Peter Pan ou l’enfant triste. Paris : Calmann-Levy
[5] KELLEY-LAINE Kathleen (2002) Peter Pan, la mère morte et la création du double pathologique, Imaginaire & Inconscient 2002/3, n° 7 : 87-96.
[6] LOISEL, Régis (1990-2004) Peter Pan. Tomes 1 à 6. Paris, Vent d'Ouest.
[7] PISSAVY-YVERNAUT, Christelle (2006) Loisel dans l'ombre de Peter Pan. Vent d'Ouest.
[8] ROLLAND, Annie (2008) Qui a peur de la littérature ado ? Thierry Magnier.
[9] SANGUET, Marcel (2003) "Tous les parents aiment leurs enfants..." Spirale, 2003/4,n° 28 : 65-74
[10]WINNICOTT, D.W. (1971) Jeu et réalité. L’espace potentiel. Gallimard.


Références cinématographiques

[11] FORSTER, Marc (2004) Neverland. Miramax Films Corp.
[12] GERONIMI, Clyde ; JACKSON, Wilfred ; LUSKE, Hamilton (1953) Peter Pan. Walt Disney Pictures.
[13] SPIELBERG, Steven (1992) Hook ou la revanche du Capitaine Crochet. Tristar Pictures.
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