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Romans romands: 10 suggestions de lecture

La Suisse et la littérature jeunesse 3

Romans romands
Ricochet
10 avril 2019

Pour ce troisième numéro de notre dossier, nous vous proposons de (re)découvrir la plume d'auteurs de Suisse romande à travers une sélection de romans pour tous les âges et tous les goûts. 


1. Les enquêtes de Maëlys (T. 18). Vendanges insolites en Lavaux, de Christine Pompéï et Raphaëlle Barbanègre, Auzou Suisse, 2019

Dès 8 ans

Dans cette nouvelle enquête, Maëlys, détective en herbe, et son fidèle ami Lucien entraînent les jeunes lecteurs à leur suite dans le Lavaux en pleine période de vendanges. Mais les évènements semblent s’enchaîner pour empêcher la récolte du raisin: brouillard, machines en panne, coupure d’électricité… Et si quelqu’un essayait de saboter ces vendanges? Comme à son habitude, notre duo de détectives mène l’enquête.

Voici une héroïne courageuse et intrépide que les jeunes lecteurs suisses connaissent bien: la pétulante Maëlys, flanquée de son meilleur ami Lucien, a fait le tour de la Suisse romande avec, depuis peu, quelques incursions en Suisse alémanique. Dans cette 18e aventure, on retrouve tous les ingrédients qui font le succès de la série: de l’humour, un mystère à élucider, une héroïne à l’imagination débordante toujours prête à se lancer dans une nouvelle enquête, le tout sur fond de découverte d’une région de Suisse et de ses traditions.

L’autrice, Christine Pompéï, a visité tous les lieux dont elle parle, puisant dans leurs légendes, coutumes et traditions pour élaborer ses enquêtes et faire ainsi découvrir les régions de Suisse aux jeunes lecteurs de façon originale et ludique. Les illustrations de Raphaëlle Barbanègre, emplies d’humour, complètent à merveille ces romans, mettant en scène les moments-clés de l’intrigue et permettant de reconnaître au premier coup d’œil tel monument ou paysage emblématique, comme l’architecture du Palais fédéral de Berne ou la perspective de la cathédrale de Lausanne depuis le bout du pont Bessières.

Tour à tour effrayantes, drôles ou intrigantes, ces enquêtes font le bonheur des jeunes lecteurs dès 8 ans.

Avis aux lecteurs débutants: depuis peu, Annélia, la petite sœur de Maëlys, est l’héroïne de sa propre série, Annélia et les animaux. Dotée d’un mystérieux don qui lui permet de communiquer avec les animaux, elle nous entraîne à la découverte des animaux emblématiques de la Suisse: le Saint-Bernard, la marmotte, et bientôt la vache d’Hérens et le cheval des Franches-Montagnes. Toujours servie par les illustrations truculentes de Raphaëlle Barbanègre, cette nouvelle série de romans s’adresse aux jeunes lecteurs dès 7 ans. (CF)

2. La vallée des mammouths, d’Olivier May et Martin Desbat, Père Castor Flammarion, 2017

Dès 9 ans

Qu’ils sont rudes les hivers dans la toundra à la fin du Paléolithique! A cause des conditions climatiques extrêmes, la horde de la Louve – une tribu de chasseurs-cueilleurs au sein de laquelle cohabitent des hommes et des loups – peine à trouver suffisamment de gibier pour assurer la subsistance de ses membres. Une seule solution: tuer un mammouth (un seul, telle est la loi de la toundra!) pour se nourrir de sa viande. Alors que les chasseurs atteignent le territoire des éléphantidés, une scène effroyable s’offre à leurs yeux: les pauvres bêtes ont été massacrées et leurs défenses sciées. Qui a bien pu être capable d’une telle violence? Et si les auteurs du carnage représentaient également un danger pour la horde de la Louve?

Si le roman historique est une forme relativement courante en littérature jeunesse, le roman «préhistorique» est, quant à lui, bien plus rare! C’est qu’il n’est pas évident de parvenir à intéresser le lecteur en mettant en scène des personnages très éloignés de sa réalité qui ont vécu il y a plusieurs milliers d’années. Défi qu’Olivier May a su relever avec brio! En effet, si l’entrée dans la lecture peut poser quelques difficultés (il faut notamment assimiler les noms des personnages comme Airelle et Petit-Nez), on s’attache bien vite aux protagonistes – qu’ils soient hommes ou animaux – et on brûle de connaître le fin mot de l’histoire. Sans avoir recours à un dossier pédagogique, l’auteur genevois réussit toutefois à glisser de nombreuses informations documentaires tout au long du récit. Le lecteur se familiarise ainsi avec les armes et outils du Paléolithique supérieur (la fronde, la sagaie, etc.), comprend la dureté la survie à cette époque et découvre les prémices de la domestication du loup en chien.

Un roman rafraîchissant (dans tous les sens du terme) et défamiliarisant, à découvrir dès 9 ans.

A lire également (de préférence dans l’ordre) dans la même série et du même auteur: Les enfants de la louve (2013) et Le secret des Hommes-Bisons (2014). (DT)

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3. Matilda à l’heure d’été, de Marie-Christophe Ruata-Arn, La joie de Lire, 2012

Dès 9 ans

Selon son entourage, Matilda est une jeune fille raisonnable. Tellement raisonnable d’ailleurs, qu’elle ne manquerait pour rien au monde les séances de rédaction du journal du collège. Ce mardi-là pourtant, sa vie prend un tournant imprévisible et, lors de la séance hebdomadaire, son poste de responsable de rédaction reste vacant. Impliquée contre sa volonté dans une histoire de vol de bijoux dans la Cité suisse de Meyrin, elle tente de mener l’enquête. Rapidement, Matilda se rend compte que des liens en apparence improbables se tissent entre certaines personnes de la Cité: les trois sœurs Arckenbruck (dames âgées dont Matilda promène le chien), Gaël (le responsable de la cafétéria du collège) et elle-même. Comment démêler les fils de cette intrigue invraisemblable? La séance de spiritisme à laquelle elle assistera lui permettra-t-elle d’avoir le fin mot de l’histoire?

Sous les traits d’un «roman policier» original, l’ouvrage de Ruata-Arn nous parle aussi de la vie quotidienne d’une adolescente de treize ans, courageuse et résolue. Y sont évoqués ses colères, ses peines, ses désirs, sa relation (parfois difficile) avec ses parents. Au fur et à mesure, un dialogue naît entre les générations, qui permet à la protagoniste de repenser ses relations familiales.

De ces quelques jours hors du commun, Matilda aura appris des choses essentielles, qu’elle pourra notamment mettre à profit dans sa pratique du journalisme: les apparences peuvent être trompeuses et «il n’y a qu’une vérité, mais beaucoup de manières de la raconter» (p. 97). Ses investigations lui montreront aussi que la détermination paie et qu’il vaut mieux, parfois, ne pas être trop raisonnable. (CS)

4. Les mises en boîtes, d’Eugène, La Joie de Lire, 2004

Dès 10 ans

Nolo est une petite ville où l’on fabrique des boîtes à longueur d’année, du matin au soir. Monsieur P. Roduit, directeur de l’usine, est également le maire de la ville, son ministre des Finances, son juge et son architecte attitré. Aussi inspire-t-il crainte et respect aux habitants, qui mènent une vie monotone et réglée comme du papier à musique. Un jour, Sachinka, une petite fille malicieuse, se met à poser des questions aux grandes personnes. Un battement d’ailes de papillon qui engendrera bien des changements…

Les mises en boîtes est le premier roman jeunesse de l’auteur lausannois Eugène. Malgré la brièveté du texte (à peine plus de 100 pages), c’est un livre extrêmement riche, aussi bien dans la forme que dans le contenu. La langue que l’auteur utilise est croustillante! Eugène joue sur les mots et les répétitions, invente des images curieuses ou poétiques, détourne les façons de dire communes et baptise ses personnages avec des noms révélateurs de leur destinée (la famille Baro, par exemple, est enfermée dans son quotidien comme derrière les barreaux d’une prison; quant à la famille Roduit, dont tous les membres ont un prénom commençant par P, règne en maître sur l'industrie de la boîte, leur produit-phare). En un mot, Eugène s’amuse avec la langue et nous amuse par la même occasion. Et ce dès l’incipit qui fait déjà sourire: «Il est six heures soixante. Le bruit du réveille-matin envahit la maisonnette de la famille Baro».

Même si le ton du roman est léger et humoristique, Les mises en boîtes agit comme un conte philosophique. On peut y voir notamment une critique de la société de consommation ainsi qu’une mise en garde face aux dangers de la ploutocratie. Mais le livre constitue avant tout une belle ode aux enfants, ces Petits Princes qui ont le don de poser les bonnes questions! (DT)

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5. Les mystères de l’eau, Blaise Hofmann, La Joie de Lire, 2018

Dès 10 ans

Une collégienne vivant au bord du lac Léman se résout à réaliser un exposé scolaire sur l’eau. Elle part à la recherche d’informations dans son environnement proche et de fil en aiguille, au hasard de ses découvertes et de ses rencontres, l’anodin et le commun se transmuent en grands mystères.

La lassitude et la nonchalance d’une adolescente vaincues par la découverte et la connaissance, c’est non le moindre des miracles réalisé par cet élément (quasi?) insaisissable: l’EAU.

Naïa (dont l’origine étymologique signifie «flot», «fluide») va tenter de remonter le courant du savoir, encouragée à cela par le discours de Prix Nobel de chimie local, récompensé pour ses recherches sur la vitrification de l’eau. Elle va tenter, du haut de ses douze ans, de saisir la complexité des liens unissant l’eau, la vie, les hommes et leur milieu, à travers différentes démarches. En effet, tout au long de son enquête, Naïa observera le milieu naturel, s’entretiendra avec des universitaires, s’abandonnera à ses pensées, se renseignera par le biais des médias, etc. Les modes du discours sont, eux aussi, multiples: narration classique, illustrations, dialogues, bande dessinée, encadré théorique, autant de procédés qui facilitent la lecture et permettent la vulgarisation scientifique.

Dans ce roman documentaire, Blaise Hoffmann joue avec les thématiques, les mots, les sons et les idées, et c’est un bel hommage à son sujet. Au fil des pages, Naïa s’interroge, Naïa évolue, tout comme son point de vue, et ses interlocuteurs philosophes, théologiens, psychologues, biologistes, géographes, écologistes et chimistes parviennent à l’éclairer en enrichissant son propos de leur science, de leur manière spécifique de l’appréhender.

Ce livre est serti d’informations précieuses et nécessaires, il dresse un premier état des lieux pertinent de la situation planétaire (accès à l’eau, droit, répartition, gaspillage). L’on (re)découvre la puissance de vie inouïe de cet élément, sa pureté, son rôle essentiel, on le redéfinit comme lien entre les éléments vivants, structure de base de nos corps solides, condition nécessaire à la vie. Et on l’approche également dans ce livre de façon plus abstraite et symbolique. Ce livre édité en partenariat avec l’Université de Lausanne a bien des mérites, dont celui de satisfaire petits et grands. (DB)

6. Le secret de mon père, de Roland Godel, Oskar jeunesse, 2013

Dès 12 ans

Le récit commence sur un drame: le décès du papa de Vincent et Corinne. Alors que chacun se remet tant bien que mal de cette disparition, un doute persiste pour les enfants. Était-ce un simple accident de voiture? Un moment d’inattention? Et pourquoi tenait-il une clé serrée dans le creux de sa main? Rapidement, Vincent trouve une boîte remplie d’objets qu’il n’avait jamais vus auparavant dans le bureau de son père. De là découle une avalanche de questions et différentes hypothèses sont avancées. Pour comprendre pourquoi leur père semblait si préoccupé avant le drame, pour faire leur deuil, tout simplement, Vincent et Corinne vont mener l’enquête. Unis dans cette aventure, ils vont avancer pas à pas vers la vérité. Une vérité qui va lever le voile sur des affaires de famille datant d’avant leur naissance.

Roland Godel nous présente une enquête rondement menée par deux enfants attachants par leur solidarité et leur ténacité dans cette épreuve. Le lecteur, tenu en haleine du début à la fin du roman, partage l'excitation des protagonistes face à leurs découvertes comme leur découragement et leurs désillusions. Le court dossier final pose et répond aux questions que chacun peut être amené à se poser: qu’est-ce-qui fait un père? La vérité est-elle toujours bonne à dire? (BP)

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7. Solar blast, de Delphine Laurent, Snag fiction, 2019

Dès 13 ans

L’humanité doit affronter une tempête magnétique due à une éruption solaire d’une ampleur inédite et se prépare, à l’échelle mondiale, à vivre des jours et des nuits d’incertitude et de difficultés majeures. Les réseaux énergétiques et électriques sont notamment menacés, et, subitement, des décisions doivent être prises, des solutions trouvées, pour le bien du plus grand nombre. Et de chacun.

Dans ce roman d’anticipation à la narration plurielle, nous suivons de près différents protagonistes. D’une part, on assiste aux tribulations technologiques et conséquentes de l’équipe scientifique, chargée de la conduite des opérations d’urgence à l’échelle planétaire, d’autre part, et en alternance, on accompagne des jumeaux, adolescents français, dont l’avion détourné en catastrophe se pose sur une terre sauvage de la baie d’Hudson, jumeaux qui vont devoir cohabiter quelque temps avec les autres passagers et la population locale.

L’on navigue ainsi, dans cette fiction, et de façon très intéressante, dans de nombreuses dimensions différentes: de l’espace, ses éruptions solaires, ses stations spatiales internationales, à l’immensité blanche et glacée des terres du nord, en passant par la sphère affective et émotionnelle des personnages; l’on pénètre également le mondes des légendes traditionnelles et cosmogoniques des tribus des banquises, tout comme celui des sphères de pouvoir des grandes nations. Tout cela est joliment orchestré, bien construit, les composantes se lient et se croisent, chapitre après chapitre. Il y a une correspondance savamment tissée et décrite entre les lieux et les êtres, l’intime et l’universel, le micro et le macro. La tension est maintenue tout au long du livre, dans une mise en abyme bien maîtrisée: si le sort général de la planète et de l’humanité se trame en arrière-plan, en écho, au premier plan, c’est bien le destin individuel de chacun qui se joue. Et le focus sur les jumeaux, dont le sort semble écrit et scellé dans une bien tragique légende, sert bien ce propos. Chacun, dans l’urgence qui menace son milieu, adoptera en son for intérieur l’attitude qui pourra sauver son propre monde. La problématique est bien contemporaine et interpelle réellement. L’exploration passionnée des liens subtils entre les éléments contribue également à la belle réussite de ce roman: le feu et la glace, le ciel et la terre, les hommes et les femmes, la connexion gémellaire entre les corps ou les âmes, l’ancestral et le futur, le désarroi et l’espoir, tout cela danse, palpite, et se conjugue finement. Et contribue à embarquer le lecteur avec plaisir. (DB)

8. Les disparitions d’Annaëlle Faier, de Jean-Noël Sciarini, L’École des loisirs, 2013

Dès 13 ans

Annaëlle est une genevoise de quinze ans qui affirme, dès les premières pages de son journal intime, être une «superhéroïne inversée». Son pouvoir ne consiste pas à faire apparaître des choses mais à les faire disparaître! Le jour de son quinzième anniversaire ne se passe pas comme prévu: son premier amour a une nouvelle fille à son bras et ses parents lui annoncent qu’ils se séparent. Annaëlle est persuadée d’être à l’origine de ces deux séparations et se renferme sur elle-même, mettant de côté ses amis et son travail scolaire. Submergée par le désarroi et la culpabilité, elle décide de devancer ses «disparitions» en s’imposant des règles de conduite strictes. Désormais, elle s’habillera en noir afin d’être le plus invisible possible et portera des gants pour éviter de faire disparaître des gens en les touchant. Mais surtout, Annaëlle se lance dans l’écriture de son journal intime, pour laisser une trace, de peur de disparaître à son tour.

Jean-Noël Sciarini met en évidence dans ce roman toute la complexité de la dépression et décrit avec justesse toutes les phases de cette maladie. En présentant ce roman sous la forme d’un journal intime travaillé et retravaillé comme un roman par Annaëlle, il permet au lecteur de vivre à travers l’héroïne et de saisir ses questionnements, ses incompréhensions, ses angoisses; de suivre ses pas en avant, mais aussi ses difficultés à se détacher d’un état qu’elle a fait sien. L’auteur réussit avec brio à traiter de ce sujet complexe et délicat et nous présente une héroïne étonnante et touchante. Les personnages «secondaires» jouent, quant à eux, un rôle primordial dans le cheminement de l’héroïne. Un roman très riche, par son sujet mais aussi par sa construction. Un livre surprenant à découvrir ou à relire! (BP)

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9. Le roi des rois, de Nathalie Wyss, Magnard jeunesse, 2019

Dès 13 ans

C’est l’histoire d’une amitié à toute épreuve entre deux enfants des rues en Inde, qui ont toujours pu compter l’un sur l’autre pour se sortir de toutes les galères. Mais un jour, Shiva, le meilleur ami du narrateur, meurt brutalement. Pour rendre hommage à son ami disparu, ce dernier va entreprendre un long voyage pour rejoindre la ville sainte de Vârânasî, où Shiva rêvait d’aller. Un voyage qui va lui permettre de faire son deuil et de grandir.

On se sent transporté en Inde dès les premières pages de ce roman grâce au talent de l’autrice qui a su décrire avec justesse ce pays: la chaleur, la senteur des épices, les rues bondées et bruyantes. Mais elle y dévoile aussi une sombre réalité et n’épargne pas le lecteur: misère, saleté des rues, conditions d’hébergement précaires, nécessité de chaparder pour trouver de quoi se nourrir, mort brutale… Elle décrit avec justesse le quotidien des enfants des rues, pauvres, orphelins et livrés à eux-mêmes. Son style si particulier s’accorde bien souvent avec les états d’âme du héros, alternant des passages proches du langage parlé quand il décrit la dureté de son quotidien, et d’autres empreints de nostalgie ou de poésie lorsqu’il se prend à penser à son ami ou à rêver à la destination de son voyage et à une vie meilleure.

Ayant vécu un temps en Inde, l’autrice a côtoyé de près cette population et elle a tiré de son expérience un récit poignant, dur mais empreint d’une note d’espoir.

Un très beau roman à découvrir dès 13 ans.(CF)

10. Quelques années de moins que la Lune, de Germano Zullo, La Joie de Lire, 2006

Dès 14 ans

Derrière le titre de ce livre, aussi poétique que mystérieux, se cache un récit autobiographique signé Germano Zullo. A la manière d’un Tolstoï – mais en cent pages seulement! – l’auteur genevois évoque trois périodes de sa vie: l’enfance, l’adolescence et la jeunesse, jusqu’à la rencontre avec Albertine, avec qui il partagera sa vie et sa passion pour la création littéraire.

Plusieurs thématiques s’entrecroisent au fil des pages et forment une toile dans laquelle le lecteur se laissera volontiers capturer. Tout d’abord, il est question de famille et d’origines. Fils d’immigrés italiens (il nomme souvent ses parents «Papa Maman», comme s’ils ne formaient qu’une seule entité), le jeune Germano est confronté à une double appartenance géographique et culturelle. La Suisse est le pays qui l’a vu naître et dans lequel il grandit. L’Italie est le pays de la parenté restée à Gioia (oncles, tantes, grands-parents, etc.) qu’il retrouve plusieurs fois par année après de longues heures de train; c’est aussi le lieu des premiers émois amoureux. Germano est pris entre deux univers foncièrement inconciliables, dont les discordances se retrouvent jusque dans les paysages: «Il existe une frontière très nette entre la Suisse et l’Italie. La Suisse est verte, liquide, fraîche. L’Italie est terreuse, ignée, emplie de mirages. Le paysage n’est jamais tout à fait pareil, ni jamais tout à fait différent.» (p.13).

Quelques années de moins que la Lune, c’est également le récit d’une enfance solitaire. Germano joue – aux petites voitures, au ballon, à la balançoire – mais ne «donne à personne le privilège de jouer à tous ces jeux avec [lui]» (p. 15). Et c’est peut-être parce qu’il aime être seul qu’il entretiendra un rapport aussi fort aux mots et aux histoires. Le livre retrace en effet les différentes étapes qui conduiront Germano à devenir écrivain: les fumetti que son papa lui lisait le soir en Italie; l’apprentissage de la lecture et de l’écriture; la première bande dessinée lue et relue à maintes reprises; les idées d’histoires rassemblées dans un grand cahier noir; la première machine à écrire et la frénésie qui l'accompagne; l’obsession de Germano pour les titres; le premier recueil de poésie envoyé à de grands éditeurs, etc.

En plus de parler de sa propre expérience de la création, Germano Zullo fait des clins d’œil intertextuels à d’autres artistes: chacun des vingt-deux chapitres contient un titre renvoyant à une œuvre littéraire, cinématographique ou musicale. Citons, par exemple, Tintin au Congo, Pinocchio, Fahrenheit 451, La Dolce vita ou encore Les Fleurs du mal.

En un mot, Quelques années de moins que la Lune est un livre qui sait convoquer l’universel à travers l’intime et inversement. Un petit bijou de la littérature romande à découvrir dès 14 ans. (DT)

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Les rédacteurs: Delphine Bernard (DB), Christine Fontana (CF), Bertille Pacquement (BP), Camille Schaer (CS), Damien Tornincasa (DT)