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L’édition jeunesse québécoise vue par Simon de Jocas

Simon de Jocas
Andréa Pelletier
8 août 2018

Si vous avez fréquenté un grand salon du livre ces dernières années, vous y avez sans doute aperçu un stand de Québec Édition. Une rencontre au dernier Salon du livre de Genève a été le point de départ de cet entretien avec le président de Québec Édition, Simon de Jocas, afin qu’il nous dresse un portrait actuel du marché de l’édition jeunesse au Québec.


Simon de Jocas

Une carrière guidée par trois passions: l’éducation, la langue et l’enfance
Simon de Jocas a débuté sa carrière en tant qu’enseignant, ce qui lui a permis de toucher à un éventail d’expériences très large. Il a enseigné aux tout-petits tout comme aux plus grands et s’est déplacé dans des lieux très variés, tels que la Côte-Nord, la région de Montréal ou encore le Nord-du-Québec, où il a fait la classe à des Inuits. Après de nombreuses années en enseignement, c’est un peu par hasard qu’il s’est retrouvé dans le milieu de l’édition scolaire, où il a occupé différentes fonctions au fil des ans, notamment celle de vice-président scolaire.

Puis, alors qu’il imagine le projet un peu fou de voyager à travers le Canada pour y vendre des livres, un ami lui annonce que les éditions Les 400 coups sont à vendre. Il n’en faut pas plus pour le lancer dans une nouvelle aventure et il devient donc, en 2013, éditeur de livres pour la jeunesse. Aujourd’hui, il est également président de Québec Édition et président du conseil d’administration de la BTLF (la Banque de titres de langue française, la société de gestion des métadonnées du livre). Il se révèle donc un interlocuteur parfait – et vraiment passionné! – pour nous dresser un portrait de l’édition jeunesse québécoise.

400 coups

Et qu’est-ce que Québec Édition?
Québec Édition est un comité de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). Son objectif est la promotion et le rayonnement international de l’édition québécoise et de l’édition canadienne de langue française (l’ANEL regroupe une centaine d’éditeurs, mais Québec Édition représente également les éditeurs qui ne sont pas nécessairement membres de l’ANEL). Le comité assure une présence active lors des événements littéraires internationaux: salons du livre (Paris, Montreuil, Genève, Bruxelles) et foires (Francfort et Bologne). Il organise également des missions à l’étranger, au cours desquelles des éditeurs québécois vont à la rencontre d’acteurs du marché du livre, afin d’établir des relations et de partager des expériences. Enfin, un programme de fellowship a aussi été mis en place ces dernières années, toujours dans le but de créer des liens entre différents acteurs de la chaîne du livre. Ce sont alors des éditeurs et des libraires étrangers qui sont reçus dans le cadre du Salon du livre de Montréal et qui ont la chance d’en apprendre plus sur le monde de l’édition québécoise.

Quebec Editions

Un marché québécois cohérent et solidaire
Une des spécificités du marché québécois réside bien évidemment dans sa petite taille (si on la compare à celle du marché francophone d’Europe). Mais ce qui pourrait être considéré comme une faiblesse devient finalement une force lorsque les éditeurs se regroupent dans une association comme celle de l’ANEL. Simon de Jocas aime bien faire remarquer aux éditeurs qu’il est essentiel de demeurer «individuellement humble, mais collectivement prétentieux». Et c’est dans cette vision commune que des éditeurs, qui sont pourtant compétiteurs sur le terrain, s’investissent complètement dans cette association. L’union fait la force, comme le dit si bien l’adage, et elle participe pleinement à une plus grande portée internationale pour les différents éditeurs. Ainsi, selon les données du Fonds du livre du Canada, qui octroie des subventions aux éditeurs canadiens actifs à l’étranger, sur l’ensemble de l’industrie du livre canadien, le secteur francophone reçoit 57% des revenus de subventions. Ceci est le reflet de l’importance de l’édition francophone pour une population qui représente 27% du Canada. Et de façon générale, le secteur jeunesse est le plus lucratif autant du côté francophone qu’anglophone.

Mais avant de s’exporter à l’étranger, il faut avouer que le livre québécois peut compter sur un partenaire de taille: le lectorat local. L’attachement des Québécois pour la création locale est très fort. Il n’y a qu’à voir le succès de l’événement Le 12 août, j’achète un livre québécois, créé il y a quelques années sur les réseaux sociaux: une journée qui s’est révélée très importante pour les libraires et les éditeurs. S’ajoute à cela le fait que les auteurs et illustrateurs aiment faire affaire avec les éditeurs locaux, assurant ainsi une certaine cohérence éditoriale. Les librairies et les bibliothèques réservent aussi tout naturellement une place de choix aux publications québécoises sur les tablettes. Enfin, une loi, communément appelée la loi 51, protège la chaîne du livre depuis 1981. Tous les acteurs de la chaîne ont une responsabilité quant à la solidité de l’ensemble. Ce n’est donc pas d’hier que la solidarité est de mise.

Pour Simon de Jocas, le marché de la littérature jeunesse profite ces dernières années d’un foisonnement certain. En effet, plusieurs maisons d’édition ont vu le jour, pensons par exemple à D’eux, Comme des géants, Monsieur Ed, qui ont su rapidement se tailler une place de choix. Deux auteurs réputés lanceront prochainement leur propre maison (les éditions Album, par Marianne Dubuc et Mathieu Lavoie). Bref, difficile de ne pas y voir une certaine vitalité et un réel engouement pour les œuvres pour la jeunesse.

Logos

Tout de même, il faut porter des lunettes roses pour croire que tout va bien et que tout le monde y trouve son compte. Le débat sur la rémunération des auteurs et des illustrateurs, qui fait rage en France et en Europe depuis un certain temps, risque fort de trouver écho au Québec. Même si les auteurs et illustrateurs québécois obtiennent environ 10% du prix de vente des livres – comparativement aux 6% généralement versés en France – il n’existe aucun programme de sécurité sociale dédié, ce qui en fait des métiers très précaires. Pour Simon de Jocas, c’est un sujet qui mérite d’être discuté et débattu. Mais il faut absolument y voir autre chose qu’un partage inadéquat des recettes entre les différents intervenants de la chaîne du livre. Le problème est selon lui beaucoup plus profond et tient plutôt de la perception générale du rôle du créateur dans la société. Une reconnaissance plus juste est nécessaire, autant de la part de la société civile que des gouvernements. L’artiste doit être reconnu comme un membre essentiel de la société et c’est cette dernière qui devrait assurer sa rémunération, comme c’est le cas pour l’éboueur, le politicien, le médecin, etc.

Aussi, il faut encore et toujours plus de lecteurs. L’équation est simple: plus de lecteurs, cela veut dire plus de ventes de livres, donc une meilleure rémunération pour les créateurs, et possiblement une meilleure reconnaissance du travail. Le potentiel est bien là, puisque le Québec compte environ 3000 écoles primaires. Et pourtant…

Trop de livres, est-ce possible?
Ce ne sont pourtant pas les publications qui manquent pour garnir les bibliothèques scolaires. Au Québec, c’est environ 725 publications pour la jeunesse qui paraissent chaque année. En France, c’est environ 6000 nouveaux titres pour la jeunesse qui sont publiés. Certains tirent la sonnette d’alarme: il y aurait surproduction et saturation du marché. Qu’en pense notre interlocuteur?

Effectivement, l’offre est faramineuse si on regarde la francophonie dans son ensemble. Une surproduction existe possiblement. La conséquence la plus évidente d’une production massive est bien évidemment que certains titres verront leur séjour écourté sur les tablettes des librairies, pour faire place aux nouveautés qui se succèdent à un rythme effréné.

Mais en fin de compte, ces chiffres sont-ils vraiment si énormes? Dans le monde idéal de Simon de Jocas – et on sent bien ici que son ancien rôle d’enseignant refait surface –, chaque classe devrait être dotée d’une bibliothèque garnie d’au moins un millier de titres, et ce dans le but d’offrir, sur une quarantaine de semaines, un choix varié selon les compétences de lecture et les goûts de chaque enfant. Dans ce monde idéal, la production actuelle ne serait peut-être même pas suffisante. Quel beau rêve pour tous les auteurs, illustrateurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires et autres amoureux du livre de ce monde!


Je dirais même plus
Lors de notre entretien, Simon de Jocas s’est montré particulièrement heureux de sa nouvelle collaboration avec des éditeurs belges dans un projet de magazine gratuit. Je dirais même plus est le résultat d’une idée lancée par Michel Demeulenaere, fondateur et éditeur de la maison d’édition belge Mijade.

Je dirais même plus

Plus qu’une simple brochure publicitaire, le magazine propose des informations sur les nouveautés, les fonds, mais surtout sur les auteurs et illustrateurs des différentes maisons d’édition associées dans le projet. Il a été lancé à la Foire du livre de Bruxelles et regroupe les éditeurs Mijade, Alice, Les 400 coups, Ker et NordSud. Le magazine a d’abord été distribué dans des librairies et bibliothèques françaises et suisses, dans le but de faire connaître leurs auteurs belges et québécois. Une aventure à suivre!
Site internet : jediraismemeplus.be