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Stéphanie Reis Pilar: «Un fabricant fait l’interface entre ceux qui créent le contenu du livre et les techniciens qui conçoivent l’objet.»

Les métiers méconnus du livre jeunesse 4

Damien Tornincasa
20 mai 2020

Stéphanie Reis Pilar est fabricante indépendante. Elle intervient notamment auprès des maisons d'édition afin de les accompagner dans la réalisation matérielle de leurs projets. Elle présente aujourd'hui aux lecteurs de Ricochet les différentes facettes de son métier méconnu.


Stéphanie Reis Pilar
Stéphanie Reis Pilar nous invite à découvrir le métier de fabricante (©Stéphanie Reis Pilar)

Damien Tornincasa: Comment êtes-vous devenue fabricante?
Stéphanie Reis Pilar: Le déclic s’est produit lors d’un voyage dans le Pacifique Sud. Je travaillais alors pour un groupe de librairies-papeteries. Entourée par de nombreux objets livres, ces derniers m’ont paru moins inaccessibles et je me suis autorisée à envisager ce milieu pour mon avenir professionnel. Je me suis orientée vers le métier de technicien-ne de fabrication en particulier, parce qu’il correspondait à mon idéal: un métier à la fois rigoureux, technique, humain et graphique.

En quoi consiste exactement votre métier?
Un fabricant en maison d’édition fait l’interface entre ceux qui créent le contenu du livre (éditeur, illustrateur, graphiste, photographe…) et les techniciens qui conçoivent l’objet (papetier, photograveur, imprimeur, façonnier…). Le fabricant conseille l’équipe éditoriale et graphique et met en place les paramètres techniques (quel papier? quelle reliure? quel mode d’impression?) afin de pouvoir réaliser l’objet souhaité, tout en respectant scrupuleusement le budget alloué au projet. Le fabricant est garant de la qualité du livre imprimé et du respect du planning de production.
C’est un métier à grandes responsabilités, très complet.

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La recherche de matériaux est une étape importante de la fabrication d'un livre (©Stéphanie Reis Pilar)

Quels sont les aspects de votre métier que vous aimez le plus? Et, au contraire, quels en sont les «mauvais côtés»?
Tout d’abord, j’aime la phase de développement technique au cours de laquelle je rencontre l’éditeur, qui me décrit son projet idéal. Je le conseille et envisage toutes les solutions possibles pour faire concorder choix graphiques et impératifs budgétaires.
Ensuite, j’aime particulièrement le travail avec les images et leur traitement en photogravure qui permet une reproduction de grande qualité.
Enfin, le passage à l’imprimerie est toujours un moment très fort: c’est l’aboutissement de mois de travail. On peut assimiler cette étape à une naissance. On voit les premières feuilles sortir; on applique les tout derniers réglages pour optimiser au maximum l’impression, la reproduction.

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Stéphanie apporte les dernières améliorations pour le livre «Les nuages de Tao» directement à l'imprimerie (©Stéphanie Reis Pilar)

Ce qui est un peu moins agréable, c’est la pression liée au fait de ne pas avoir droit à l’erreur. Pour que le projet aboutisse, il est nécessaire de faire de multiples combinaisons d’options d’impression, de façonnage de papier et de tirages dans des tableaux comparatifs infinis. Il faut faire preuve d’un grand sens de l’organisation et de beaucoup de rigueur, de manière à éviter toute négligence pouvant avoir un impact sur le budget et les commandes de matières premières. L’enjeu est important car un faux pas peut s’avérer fatal.

On peut exercer l’activité de fabricant-e dans une maison d’édition ou en freelance, comme c’est le cas pour vous. Quelles sont les différences entre ces deux statuts? Pourquoi avoir choisi de travailler de manière indépendante?
La pratique du métier en maison d’édition est très riche et chaque structure a son fonctionnement propre. Dans une maison spécialisée dans un domaine éditorial, on acquiert une expertise, alors que, dans une maison généraliste, on touche à tous les types de productions et on gagne en amplitude technique. Dans les deux cas, on tisse des liens sur le long terme avec ses collègues et les partenaires extérieurs. On se nourrit des expériences des autres. Lorsqu’on travaille en interne, on a accès à la vie entière du livre, on connaît la stratégie de communication déployée, le placement et l’accueil en librairie. L’implication de la fabrication peut s’étendre au-delà de la conception et de la réalisation des projets: c’est épanouissant.
J’ai choisi de pratiquer mon métier en indépendante afin d’accompagner les plus petites structures éditoriales (qui n’ont pas de fabrication en interne) dans la mise en place technique de leur projet. C’est toujours intéressant de rencontrer de nouveaux porteurs de projets, avec leurs exigences propres, et j’aime la variété des mandats qui me sont confiés: livres de texte à façonnage complexe, beaux-livres, livres jeunesse animés, albums jeunesse, supports de communication de luxe.
Cependant, exercer en freelance, cela implique également d’assumer ses choix seul. Il faut savoir gérer sa comptabilité, sa gestion, sa communication.

Vous êtes, entre autres, spécialisée dans les livres d’art. Vous avez également fabriqué plusieurs livres jeunesse. Quel regard portez-vous sur ce secteur de l’édition?
En effet, les productions jeunesse sont très différentes des ouvrages que je fabrique habituellement, ma spécialité étant les livres d’art ou beaux-livres.
La fabrication jeunesse est très particulière: elle implique des techniques, des matériaux, des professionnels spécifiques. Par définition, les ouvrages jeunesse doivent être attractifs sensoriellement. Il convient donc d’être attentif au choix des papiers, des surfaçages, des embellissements et des animations. Le tout doit cohabiter harmonieusement tout en restant dans un périmètre budgétaire souvent très restreint.
Mais les deux types de publications se rejoignent lorsqu’il s’agit de traitement d’images. Que ce soit pour un catalogue d’exposition ou pour un album jeunesse, il est important de respecter les images et de tendre vers la reproduction la plus juste et fidèle possible.

Récemment, vous vous êtes occupée de la fabrication de En mer, de Riccardo Bozzi et Emiliano Ponzi (Le Cosmographe, 2019), qui a fait l’objet d’une critique enthousiaste sur Ricochet. Pouvez-vous nous en dire un peu plus?
C’était un projet très enthousiasmant. Chloé Becqueriaux, la directrice des éditions Le Cosmographe, m’a contactée afin de réaliser un livre qui mettrait en valeur les œuvres panoramiques d’Emiliano Ponzi. J’ai étudié plusieurs solutions de façonnage permettant de reproduire les illustrations dans leur format original. Finalement, et comme souvent, c’est un travail collégial entre Chloé, sa stagiaire, le graphiste Frédéric Rey et moi-même qui a permis d’aboutir à l’idée finale des dépliants sur chaque double-page; dépliants que Frédéric a superbement mis en valeur. Le support que nous avons utilisé est un papier couché mat. Une production asiatique était obligatoire et nous imposait un planning très serré. Nous avons réussi à réaliser un développement, une mise en page et la photogravure en un mois. Ce titre est un excellent souvenir d’un travail d’équipe parfait.

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«En mer», un livre à rabats signé Riccardo Bozzi et Emiliano Ponzi (©Le Cosmographe/©Thomas Grand)

Chez Saltimbanque, on vous doit la réalisation de Le kiéki des monstres de Céline Potard et Sophie Ledesma. Dans cet album (qui est aussi un documentaire), le jeune lecteur se transforme en chasseur de monstres: à l’aide de sa loupe magique il s’amuse à débusquer les créatures dissimulées dans les illustrations. De la magie, vraiment?
L’impression est parfois un peu magique, en effet! Cependant, pour ce titre, la magie réside surtout dans le développement technique réalisé par l’illustratrice Sophie Ledesma pour un précédent ouvrage.
Il s’agit d’un effet d’apparition et de disparition de teintes à l’aide d’une loupe (un filtre PVC) qui laisse apparaître certaines couleurs pour en annuler d’autres. C’est un procédé simple mais qui nécessite une exactitude des teintes et des densités d’encrage. Nous avons réalisé des tests d’impression pour nous assurer de la fonctionnalité du procédé et choisir le réglage optimal. Il est nécessaire de porter une attention particulière sur presse pour assurer le respect de ces réglages prédéfinis.

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«Le kiéki des monstres» en cours de fabrication! (©Stéphanie Reis Pilar)

Vous avez participé à la réalisation d’un album jeunesse intitulé Les nuages de Tao, écrit par Flore Carciofo et illustré par Lilia Lagrifoul (autoédition, 2019). De quoi parle ce livre?
C’est mon projet de cœur. Il s’agit d’un titre autoédité par Flore Carciofo, une personne extérieure au monde de l’édition, d’une motivation et d’une efficacité rares. Cela a été un plaisir de l’accompagner dans cette aventure.
Pour en revenir aux Nuages de Tao, c’est un livre très poétique qui raconte la naissance des nuages. Un petit garçon, Tao, qui vit au Laos, s’émerveille devant les formes des nuages, mais un matin, il constate qu’ils ont disparu. Tao part alors à la recherche des nuages, mais aussi à la rencontre des autres et de son destin. C’est un très beau projet qui véhicule des valeurs écologiques et solidaires qui me sont chères.

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«Les nuages de Tao»: des tout premiers pas jusqu'au produit fini (©Stéphanie Reis Pilar/©Les nuages de Tao)

Les nuages de Tao est présenté comme un livre éthique et écoresponsable au niveau de sa fabrication et de sa diffusion. Qu’est-ce que cela signifie?
Flore Carciofo avait l’exigence d’une production écoresponsable. Nous avons donc réalisé un livre avec un impact environnemental le plus réduit possible. Alors que l’amplitude de cette production devait plutôt nous orienter vers une impression numérique, nous avons finalement opté pour une impression en offset avec des encres végétales. L’imprimeur auquel nous avons fait appel est soucieux de la protection de l’environnement et utilise des procédés de traitement des eaux et des déchets. Nous avons choisi un papier FSC non couché pour l’intérieur et la couverture, et sans pelliculage pour assurer à ce joli livre une fin de vie recyclée. Nous avons également certifié le titre Climate Neutral. L’éditrice réalise elle-même la diffusion et la distribution de ce livre et autant que possible à vélo.

Lorsqu’on observe les mentions légales figurant à l’intérieur des livres, on est souvent surpris de constater que l’impression a été réalisée en Europe de l’Est ou en Chine. De nos jours, est-il encore possible, pour un éditeur, d’imprimer en France des ouvrages de qualité à des prix raisonnables?
Oui, il est tout à fait possible d’imprimer en France et avec une très bonne qualité. Nous avons des imprimeurs de renom! Cependant, en France, l’impression coûte effectivement un peu plus cher que dans d’autres pays européens ou asiatiques. Mais en réalisant un appel d’offre rigoureux et en optimisant le descriptif technique et les matériaux utilisés, tous les projets sont envisageables en France. Au-delà du prix, l’Asie reste le principal continent producteur d’ouvrages jeunesse grâce à son savoir-faire jusqu’à maintenant inégalé.

Enfin, pour terminer, quels sont les projets et défis qui vous attendent dans les prochains mois?
Ces prochains mois sont pour moi, comme pour beaucoup d’éditeurs, de créateurs et de libraires, très incertains. L’industrie du livre est fortement touchée par la crise sanitaire que nous connaissons actuellement. À ce jour, toutes mes productions en cours sont arrêtées [1]. Les projets étant saisonniers, ils reprendront, je l’espère, selon de nouveaux calendriers. Je vais travailler sur deux ouvrages jeunesse des éditions Le Cosmographe avec des découpes dans le bloc intérieur, des marquages or sur calques et une reliure japonaise. Je vais réaliser d’autres projets comme des reproductions de facsimilés, des catalogues d’exposition et du matériel de communication de luxe. J’accompagne les éditeurs mais également toutes les structures et personnes qui souhaitent produire des imprimés haut de gamme et des beaux-livres, tels que des fondations, des agences de communication ou des directeurs artistiques. De biens beaux challenges techniques à venir.


Infos:
Site Internet de Stéphanie Reis Pilar


[1] Cette interview a été réalisée à la fin du mois d'avril 2020 (ndlr).


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