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Riad Sattouf: «La BD est un moyen de communication extrêmement puissant, elle parle à tous les êtres humains»

Ses albums, comme L’Arabe du futur ou Les cahiers d’Esther parlent en tout cas (aussi) aux jeunes. Ce n’est guère étonnant, car rares sont les auteurs capables de brosser un portrait aussi pertinent de l’adolescence – syrienne, parisienne ou tout simplement humaine.

Riad Sattouf
Dominique Petre
11 mars 2020

Il a gagné le Fauve d’or, récompense ultime du festival d’Angoulême, à deux reprises. Son roman graphique autobiographique L’Arabe du futur a été traduit dans plus de vingt langues et vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires. Ses Cahiers d’Esther, qui comptent déjà quatre tomes, ont été adaptés pour la télévision. La Bibliothèque du Centre Pompidou lui a consacré une exposition et il a même réalisé la couverture du dernier Petit Robert dans lequel il a fait son entrée à la lettre S. Cela fait 20 ans qu’il écrit et dessine et il est extrêmement prolifique. Dire que Riad Sattouf est un auteur BD consacré, c’est un euphémisme.

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Esther, la perspicace héroïne des «Cahiers d'Esther», présentation franco-allemande du quatrième tome de «L'Arabe du futur» à Francfort (Riad Sattouf est entouré de Jakob Hoffmann, organisateur de la soirée, et d'Andreas Platthaus qui traduit les albums en allemand) et «Le Petit Robert» avec Alain Rey dessiné par Riad Sattouf. (© Allary Éditions/Dominique Petre/Le Petit Robert)

Ce qui étonne lorsque l’on rencontre Riad Sattouf, c’est qu’il ait gardé sa grosse (c’est lui qui l’affirme) tête sur les épaules et qu’il soit resté aussi sympathique qu’abordable. «J’ai connu des années où personne ne s’intéressait à moi ou à mes livres», explique-t-il modestement. «Lorsque j’étais étudiant et que j’envoyais mes projets aux éditeurs, j’ai essuyé des dizaines de lettres de refus. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui, malgré ma timidité, je suis toujours heureux de rencontrer des gens qui lisent et aiment ce que je fais».

Le dessin a toujours été une sorte de béquille
«Le dessin, cela a toujours été une sorte de béquille qui m’a aidé à avoir des interactions sociales». Au vu du talent de Riad Sattouf, on serait presque jaloux de ce support qui permet aux infirmes d’avancer. «Très vite, j’ai compris que je pouvais impressionner, d’abord ma famille, qui me prenait pour un Picasso alors que mes dessins d’enfant n’avaient rien d’exceptionnel, puis les filles à l’école… Encore aujourd’hui, si je suis là», explique-t-il au public venu le rencontrer à Francfort en Allemagne, «c’est grâce à mes dessins».

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Dans le premier tome de «L'Arabe du futur», Riad Sattouf explique comme ses dessins ont toujours impressionné sa famille. (© Allary Éditions)

C’est Émile Bravo qui lui conseille d’écrire ses propres histoires et qui lui fait rencontrer Christophe Blain, Joann Sfar et Mathieu Sapin avec lesquels il partagera un atelier. Quand Joann Sfar devient éditeur, il publie Manuel du puceau et Ma circoncision, deux albums qui sont à deux doigts d’être interdits et qui font entrer Riad Sattouf à Charlie Hebdo dans lequel il publie La vie secrète des jeunes de 2007 à 2012. «Quand j’étais enfant, ma grand-mère bretonne m’avait offert un livre que j’adorais qui s’appelait La vie secrète des bêtes», explique-t-il. «C’est ce qui m’a donné l’idée du titre de ma colonne hebdomadaire pour Charlie Hebdo». Une colonne inspirée par des situations que Riad Sattouf observait en vrai, notamment dans le métro parisien.

Depuis ses débuts, c’est la jeunesse qui l’intéresse
Riad Sattouf n’est pas à proprement parler un auteur jeunesse même si, depuis ses débuts, c’est la jeunesse qui l’intéresse. Comme l’ont remarqué les commissaires de l’exposition qui lui a été consacrée à la Bibliothèque du Centre Pompidou Emmanuèle Payen et Jérémie Desjardins, le thème central de son œuvre se résume par «Comment devenir grand? Comment devenir soi?».
Avant d’oser s’attaquer à sa propre jeunesse, et son incroyable épopée arabe, il a raconté Les pauvres aventures de Jérémie (2003) et puis la vie d’une école parisienne huppée dans Retour au collège (2005) qui sera son premier succès en librairie. «Mon éditeur voulait m’envoyer faire des reportages BD en banlieue mais j’ai préféré aller voir ce qui se passait chez les riches», sourit Riad Sattouf. Pour pouvoir s’introduire dans un des meilleurs collèges de Paris, il n’hésite pas à faire croire qu’il travaille à un projet éducatif.

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Personne ne fait mieux le portrait des ados (couverture originale de «Retour au collège»), ou ne se décrit mieux que comme un «homme parfait» (au début de la saga de «L'Arabe du futur»). Et la preuve qu'il a été blond: photo de Riad Sattouf avec son petit frère. (© Hachette/Allary Éditions/Allary Éditions)

Comment est né son «opus magnum» L’Arabe du futur? «J’avais l’idée d’un projet autobiographique depuis longtemps, mais en général je n’aime pas trop les autobiographies BD dans lesquelles les auteurs se dessinent bien plus beaux que ce qu’ils ne sont. Et puis je me suis rappelé que quand j’étais petit, en Syrie, j’étais hyper beau».
L’Arabe du futur est un roman graphique de longue haleine puisque quatre volumes existent déjà et deux sont encore prévus. L’œuvre n’impressionne pas seulement par sa taille mais également par la singularité du sujet, une sorte d’histoire du Moyen-Orient racontée par un charmant blondinet (Riad Sattouf lui-même) dont la mère est bretonne et le père syrien. «Les meilleures structures», commente-t-il, «c’est la vie qui nous les donne: c’est mon père, un Arabe d’extrême droite, qui m’a donné le fil conducteur de L’Arabe du futur». Né en 1978, Riad Sattouf passe son enfance entre la Libye de Kadhafi, la Syrie d’Hafez el-Assad et la Bretagne de sa grand-mère.
Le clash des cultures fait réfléchir mais aussi souvent rire tant le sens de l’observation de Riad Sattouf est aiguisé. Il a d’ailleurs prouvé qu’il pouvait tout aussi bien décrire la jeunesse parisienne que la jeunesse arabe.

Il n’embellit pas la réalité et a son franc-parler
Riad Sattouf n’embellit rien et il assume son franc-parler: ses personnages peuvent être carrément racistes, ses adolescents couverts d’acné, ses protagonistes parfois particulièrement cruels. C’est souvent pour cela qu’il fascine ses fans (ou qu’il irrite ceux qui ne le sont pas); certains spécialistes estiment qu’il «déconstruit» l’enfance. «Je veux être honnête quand je raconte la réalité telle que je l’ai vécue, je n’édulcore pas», commente-t-il. «Je raconte toujours du point de vue de l’enfant. Je ne fais pas de différence entre la famille française et la famille syrienne, des deux côtés je raconte les choses comme je les ai vécues».

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«Je n'édulcore rien», explique Riad Sattouf à la traductrice Heidi Ruppert lors de la rencontre à Francfort. Comment Esther se voit à 12 ans dans son troisième «Cahier» et un de ses adages. (© Dominique Petre/Allary Éditions/Instagram de Riad Sattouf)

Ses Cahiers d’Esther reposent sur une rencontre avec la fille de copains «qui me racontait des trucs marrants» et une demande du magazine Le Nouvel Obs de créer un feuilleton BD. La perspicace héroïne de dix ans (quand commence la série qui devrait aller jusqu’à sa majorité) décrit le monde qui l’entoure avec beaucoup d’acuité. Comme Esther l’annonce elle-même à l’âge de 11 ans, les sujets de ses histoires vraies sont: «amours, école, attentats, famille, vraie vie des jeunes». Ses Cahiers donnent un aperçu des valeurs, des pensées et des bizarreries d'une jeune Française d'aujourd'hui. Il suffit de regarder un épisode de la série produite par Canal+ pour craquer pour Esther, son père qu’elle aime d’amour, sa mère sympa et son abruti de frère.
Certes, l'image que Riad Sattouf dépeint des drames prépubères dans la France contemporaine est sombre… mais tellement vraie! Celui qui aime raconter qu’il est «né elfe pour se transformer en troll à l’adolescence» vise incroyablement juste. Pour preuve, «la véritable Esther a été très étonnée de recevoir lors de son dernier anniversaire plusieurs tomes des Cahiers d’Esther par des ami(e)s qui ignoraient totalement qu’elle était ma source d’inspiration», raconte Riad Sattouf en souriant.

La BD à la base de l’écriture
L’exposition que la Bibliothèque du Centre Pompidou lui a consacrée à l’automne 2018 a très justement été baptisée L’écriture dessinée. «À mon avis la BD est un des moyens les plus puissants qui existe, elle parle à tous les êtres humains, est à la base de l’écriture», explique Riad Sattouf, «sur les murs des grottes préhistoriques, les hommes faisaient déjà une sorte de BD». «Une des forces de la BD c’est que l’image peut raconter le contraire du texte, alors le récit devient ironique», explique encore celui qui se décrit comme «un amoureux du dessin» et qui entend faire des BD «aussi pour les gens qui n’en lisent pas d’habitude».

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Riad Sattouf en dédicace à Francfort, un dessin qui démontre qu'il ne se prend jamais trop au sérieux et la couverture du catalogue de l'exposition que le Centre Pompidou lui a consacrée. (© Dominique Petre/Allary Éditions/Allary Éditions)

Même si les ados l’apprécient, Il se défend d’écrire pour le jeune public. «La vraie Esther n’en revenait pas de trouver une planche de L’Arabe du futur dans un de ses manuels scolaires de troisième», explique Riad Sattouf. «Je ne le fais pas pour, mais si mes livres sont lus à l’école, tant mieux».
Le père de deux jeunes garçons avoue avoir parfois envie de s’attaquer aux livres pour enfants… Inutile de préciser que Ricochet attend impatiemment les débuts de Riad Sattouf comme auteur jeunesse du futur.

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