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Marine Schneider: «Le métier de mes rêves était de faire des livres pour enfants.»

Elle est le Sourire; elle est la Gentillesse; elle est le Talent. Ricochet a profité du dernier Salon du livre de Genève pour poser quelques questions à l'auteure-illustratrice belge Marine Schneider. Rencontre.

Bertille Pacquement et Damien Tornincasa
11 juin 2019
Marine Schneider - Livre jeunesse - Littérature jeunesse
© Bertille Pacquement

Ricochet: Pouvez-vous nous parler de votre parcours? Comment avez-vous atterri dans l’univers du livre jeunesse?
Marine Schneider: Lorsque j'étais toute petite, on m'a lu beaucoup d'histoires. Le métier de mes rêves était alors de faire des livres pour enfants, cela m'apparaissait comme une évidence. A l'époque, je ne savais pas encore qu'on appelait cela être «auteure» ou «illustratrice». Par la suite, j'ai souvent changé d'avis, mais j'ai toujours conservé intacte ma passion pour le dessin. J'aimais aussi écrire de petites histoires.
Puis le temps est venu de choisir des études. J'ai commencé une formation de graphisme (je trouvais cela plus rassurant d'être graphiste qu'illustratrice) mais je me suis rapidement rendu compte que ce n'était pas du tout ce à quoi j'aspirais. J'ai donc arrêté au bout d'une année, j'ai voyagé, puis je suis finalement revenue à mes premières amours en suivant des études d'illustration. L'école que j'ai fréquentée en Belgique était tournée principalement vers la bande dessinée et j'avais parfois l'impression qu'on y considérait l'album jeunesse comme la voie de la facilité. J’ai donc décidé de profiter de mes études et des enseignements précieux de mes professeurs pour explorer plusieurs formats, j’ai fait de la bande dessinée, des livres illustrés pour adultes, et évidemment, malgré tout, des livres pour enfants. C’est peut-être là que j’ai développé cette envie de faire des livres que l’on nomme «albums jeunesse» mais qui sont destinés à un public bien plus large, et qui peuvent également parler aux adultes ou aux lecteurs qui racontent les histoires aux enfants. 

Versant Sud Jeunesse vient de publier une trilogie d’albums intitulés Je suis la Mort, Je suis la Vie, Je suis le Clown (qui peuvent se lire à la suite ou séparément). L’auteure des textes est Elisabeth Helland Larsen et vous avez réalisé les illustrations. A propos du premier album, la mort est un sujet délicat à aborder en littérature jeunesse. Comment êtes-vous parvenue à la représenter par l’image? Pourquoi lui avoir donné cette physionomie assez douce, bien loin de l’image typique de la Faucheuse?
En réalité, la consigne venait de l'éditeur norvégien Magikon (le livre est d'abord paru en norvégien avant d'être traduit en français) et de l'auteure du texte. Ils ne souhaitaient pas que la mort soit représentée par une entité sombre et effrayante qu'on n'a pas envie d'approcher mais imaginaient, au contraire, un album très coloré. C'est sans doute la raison pour laquelle ils m'ont confié ce projet: j'utilise volontiers beaucoup de couleurs dans mon travail d'illustration.
J'ai fait beaucoup de recherches et de croquis pour donner une image à la mort. J'ai finalement dessiné un personnage qui ressemble à un humain. Les enfants à qui je présente le livre l'appellent d'ailleurs souvent «Madame la Mort». En même temps c'est un personnage très étrange. Si on regarde bien, on remarque qu'il n'a pas de bouche (je ne souhaitais pas lui attribuer d'expressions faciales); quant à son nez, il fait penser à celui des calaveras, crânes emblématiques du Jour des morts mexicain.
Le texte de Je suis la Mort est très poétique mais, par moments, assez direct et difficile. L’auteure dit les choses telles qu’elles sont, ce qui peut mettre le lecteur mal à l’aise. J’ai donc voulu accentuer le côté doux du dessin, également au niveau des couleurs.

Je suis la mort - Elisabeth Elland Larsen - Marine Schneider - Littérature jeunesse - Livre jeunesse - Versant Sud
«Je suis la mort», d'Elisabeth Helland Larsen et Marine Schneider (© Versant Sud Jeunesse)

A ce propos, pensez-vous que certains sujets ne doivent pas être abordés dans les albums jeunesse soit parce qu’ils sont trop compliqués à comprendre, soit parce qu’ils sont choquants ou tabous?
Je pense qu'on peut parler de tout dans un livre jeunesse, à condition de trouver les mots justes. Dans Je suis la Mort, Elisabeth aborde le sujet de la mort avec beaucoup de poésie. Mais il existe sans aucun doute bien d'autres manières de le faire. Le tout est de trouver un équilibre, par exemple entre le texte et les images: si le livre est trop dense, il sera sans doute inaccessible. Selon moi, il est souvent mieux d’aborder un sujet «tabou» en disant les choses directement plutôt que de trouver mille-et-une métaphores.

Comment s’est déroulée la collaboration avec l’auteure?
Dans le cas de Je suis la Mort, le texte existait déjà lorsque l'éditeur m'a contactée pour me proposer de réaliser les illustrations. Elisabeth avait trouvé les mots, c’était donc à mon tour de trouver les images qui allaient avec. Avec son style d'écriture, par exemple, des illustrations très sombres n'auraient pas fonctionné. J’ai d’abord dû décider sous quelle forme représenter la mort. Il fallait bien évidemment que l'éditeur et l'auteure valident mon choix. Je leur ai donc soumis trois planches et, comme cela correspondait à ce qu'ils recherchaient, j'ai continué sur ma lancée.
Pour les deux albums suivants, nous avons travaillé de manière un peu différente. Tout d'abord, le dialogue avec l'éditeur était plus libre et plus ouvert. Mais surtout, comme Elisabeth et moi sommes devenues amies, nous avons beaucoup échangé et collaboré étroitement.

Nous avons imaginé Je suis la Vie autour d'un petit déjeuner dans la maison dans les bois d'Elisabeth. Après cette rencontre, elle a écrit un texte et y a intégré des éléments que je souhaitais dessiner. Le livre est donc né de nos envies à toutes les deux. De nos trois ouvrages, c'est sans doute le plus collaboratif.
Quant au troisième album, Je suis le Clown, il a suscité tout d'abord des interrogations de ma part: je ne voyais pas vraiment le lien entre la mort, la vie et le clown, que je considérais avant tout comme un être effrayant. Elisabeth m'a fait lire plusieurs choses sur les clowns et m'a expliqué qu'ils sont très importants dans la culture norvégienne. Elle est elle-même clown professionnel dans un hôpital pour enfants. Selon elle, le clown est un personnage qui marche sur un fil entre la vie et la mort. Cela allait donc dans la continuité de nos deux livres précédents.

Dans vos illustrations on trouve de nombreux motifs végétaux ainsi que des animaux (comme l’ourse très attachante dans Hiro: hiver et marshmallows). Quel est votre rapport à la nature?
J'ai grandi dans un petit village à côté de Bruxelles, donc dans un environnement urbain. Après mon année de graphisme, j'avais besoin de changer d'air. J'ai donc voyagé pendant trois ans. J'ai découvert la Norvège. J'ai habité également dans le Colorado, où je suis littéralement tombée amoureuse de la nature. Je vivais au pied des montagnes: c'était vraiment magique. J'ai pensé alors:  «C'est là que tu aurais dû naître!». C'est dans un paysage comme celui-ci que je me sens bien, lorsque je suis entourée de grands espaces! J'ai ressenti quelque chose de similaire en traversant le Jura en voiture pour venir au Salon du livre de Genève. Il y a donc chez moi un amour de la nature qui se retrouve évidemment dans mes dessins!
Quant aux animaux, je prends également beaucoup de plaisir à les dessiner. J'ai d'ailleurs une anecdote sur les ours à vous raconter. Lorsque je vivais dans le Colorado, je travaillais en tant que jeune fille au pair. Comme il n'est pas rare de rencontrer des animaux sauvages dans cette région, j'avais dû suivre une formation où on nous apprenait comment réagir. On nous disait: «Si vous rencontrez tel type d'ours, il faut rester immobile; si vous rencontrez tel autre type, il faut lui lancer des cailloux». Un jour, je me suis retrouvée nez-à-nez avec un ours dans la forêt. Il n'était qu'à quelques mètres de moi. On s'est regardés dans les yeux; j'étais tétanisée, mon cœur battait la chamade. Au bout d'un moment, il a fait demi-tour. C'est une rencontre qui m'a marquée et c'est sans doute pour cela qu'il y a beaucoup d'ours dans mon travail!

Hiro
«Hiro: hiver et marshmallows», de Marine Schneider (© Versant Sud Jeunesse)

Vous avez participé à l’exposition 1,2,3 maisons qui s’est tenue au dernier Salon du livre de Genève. L’idée de cette exposition était de rassembler plusieurs créateurs belges autour de la thématique de la maison. Chacun s’est vu attribuer une pièce comme miroir de son œuvre. Pour vous, c’était le salon. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi?
C'est un choix des commissaires d'exposition: je n'ai pas eu de rôle à jouer là-dedans, mais je suis contente qu'on m'ait attribué cette pièce. Peut-être est-ce parce qu'ils ont vu plusieurs salons dans mes albums et que c'est le lieu où on se rencontre, où on passe du temps ensemble? Dans tous les cas, le concept de «maison» est très important pour moi. Depuis mon expérience dans le Colorado, je me pose la question: «Où est ma maison?». Est-ce l'endroit où j'ai grandi? Est-ce l'endroit où je me sens chez moi?

Salon
© Damien Tornincasa

Toujours à propos d’exposition, nous avons entendu dire que vous avez exposé un travail d’un nouveau genre à Bruxelles. De quoi s’agit-il?
Peut-être avez-vous entendu parler du festival des littératures de jeunesse Cosmos, dont la première édition a eu lieu à Bruxelles les 3, 4 et 5 mai derniers. L'idée de cette manifestation est de présenter différentes formes de littérature jeunesse, depuis le livre pour les tout-petits, jusqu'aux romans pour les adolescents. A cette occasion, j'ai exposé le travail que j'ai réalisé depuis que mon fils est né, il y a un peu moins d’une année (il s'agit avant tout de recherches, rien n'a été publié pour l'heure). Sa naissance a d'ailleurs totalement changé ma vision de la littérature jeunesse. Mon bébé est une source d'inspiration. J'ai également découvert et développé une sorte de fascination pour les livres pour les tout-petits, que je connaissais assez mal jusqu'alors. Je me suis donc mis à en créer moi-même...

Et, pour finir, quels sont vos projets à venir?
Je viens de terminer les illustrations d'un album écrit par Victoire de Changy dans lequel il y aura... un ours! Il devrait paraître aux éditions Cambourakis au mois de septembre.
Il y a également ces livres tout-carton pour les plus jeunes, dont j'ai déjà parlé. Et notamment un projet avec un blaireau, cette fois-ci [rires!], ainsi que des imagiers.
Et, après la vie et la mort, place à l'amour. Cet été je vais illustrer un texte autour de la thématique de l'amour pour le compte d'une maison d'édition espagnole.

Auteurs et illustrateurs en lien avec l'interview

marine schneider

Marine Schneider

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