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Le monde a besoin de Nikolaus Heidelbach et le jeune public mérite ses improbables albums

Parce qu’il est essentiel que des voix dissonantes comme la sienne continuent à se faire entendre. Portrait d’un créateur allemand à la grande indépendance d’esprit qui n’hésite pas à perturber mais aussi à ravir avec d’inénarrables livres. Et qui expose en ce moment à Paris.

Nikolaus Heidelbach, livre jeunesse, littérature jeunesse
Dominique Petre
25 novembre 2019

Ses albums sont de véritables ovnis. Pas étonnant donc que leur auteur fasse parfois figure d’extraterrestre. Vous en connaissez beaucoup qui, en 2019, utilisent des mouchoirs en tissu mais pas de téléphone portable? Invité à la foisonnante Biennale des illustrateurs de Moulins en septembre dernier, l’auteur-illustrateur allemand Nikolaus Heidelbach a eu le privilège d’exposer ses originaux dans la mairie et son point de vue, sur ses livres comme sur le monde, lors des journées professionnelles du festival.
Avec ses cheveux hirsutes, Nikolaus Heidelbach va comme un gant au Festival des Malcoiffés, qui doivent leur nom au toit plat d’un donjon de Moulins. Quelle excellente idée de la part des organisateurs de la Biennale des illustrateurs d’avoir convié cet extraterrestre venu de Cologne «à la parole si rare en France», dixit le programme.

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C’est par là que cela se passe: le salon d’honneur de la mairie de Moulins accueillait les originaux de Nikolaus Heidelbach lors de la dernière Biennale des illustrateurs (© Dominique Petre)

Sempé et Reiser (et Nicole) lui ont appris le français
A Moulins, Nikolaus Heidelbach montre qu’il a plein de choses à dire et qu’il est capable de s’exprimer dans un français impeccable. C’est grâce à Sempé et à Reiser (mais aussi, pour les lecteurs «people» de Ricochet, à une certaine Nicole) que l’artiste allemand maîtrise si bien notre langue. «J’étais très mauvais en latin, alors le professeur m’a donné un livre de Sempé avec l’espoir que je devienne légèrement meilleur en français». Si l’enseignant entendait aujourd’hui son ancien élève, il serait assurément ravi des progrès accomplis.

A Moulins, Nikolaus Heidelbach évoque ses maîtres, comme le dessinateur allemand Wilhelm Busch (auteur notamment des histoires de Max et Moritz traduites par Cavanna pour L’Ecole des loisirs) qu’il trouve génial et le dessinateur français Reiser qu’il n’hésite pas à qualifier de «dieu». «Adolescent je me rendais régulièrement en France pour acheter ses nouveaux albums», raconte-t-il, «et je les ramenais en Allemagne comme de véritables trésors». L’œuvre de Roland Topor, dont il est aussi question à la Biennale des illustrateurs de Moulins, l’a également marqué: «J’étais fasciné par son film La planète sauvage». Rien de surprenant pour un artiste qui donne parfois l’impression de venir d’une autre étoile.

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Nikolaus avec son père le peintre Karl Heidelbach, une œuvre du père et une œuvre du fils qui y ressemble et le fils devant une œuvre du père, le tout issu du catalogue d’une exposition qui les réunissait. (© N. Heidelbach, K. Heidelbach, Beltz & Gelberg, Burg Wissem Bilderbuchmuseum)   

Dès l’adolescence Nikolaus envisage de devenir artiste. Son père, le peintre Karl Heidelbach, le persuade de d’abord s’inscrire à l’université où le fils étudie la littérature allemande, l’histoire de l’art et le théâtre.

Il observe son père, le peintre Karl Heidelbach
Quand on lui demande si c’est son père qui lui a appris le métier, Nikolaus répond non sans ironie: «Oui, par ses éclats de rire lorsque je lui montrais mes dessins». En réalité, le fils apprend beaucoup en observant… et en imitant le père: «Quand il me reprochait d’avoir volé des personnages de ses peintures, je lui rétorquais que c’était un hommage», sourit-il.

Les parents ont l’habitude d’emmener leurs cinq enfants dans des musées, en Allemagne et à l’étranger. Nikolaus jouit donc d’une sérieuse formation; s’il semble imperméable au monde qui l’entoure, il connaît parfaitement ses classiques. A Moulins, où plusieurs illustratrices et illustrateurs contemporain(e)s exhibent leur talent, l’exposition qu’il va voir en premier est celle consacrée à Rembrandt, dans la cathédrale. Et il ne manque pas la visite du célèbre triptyque de 1502 du Maître de Moulins (très probablement Jean Hey) dans cette même cathédrale.
Son dernier album pas (encore?) traduit en français raconte d’ailleurs l’excursion d’une petite fille (Alma) et de sa grand-mère (Oma) au musée Wallraf-Richartz de Cologne qui possède une impressionnante collection de peinture médiévale. «Pour la visite d’un musée», explique la grand-mère à sa petite fille dès les premières lignes de l’album, «trois choses sont indispensables: de bonnes chaussures, de bons yeux et assez de temps». Autant dire qu’à travers «Oma», c’est Nikolaus qui parle. Les illustrations montrent qu’Alma suit ces conseils à la lettre, contrairement à d’autres visiteurs qui passent rapidement devant les tableaux en les photographiant à l’aide de leur téléphone.

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Un monstre qui n’empêche pas de dormir, l’illustration des contes de Grimm qu’il préfère, la couverture et une illustration de son dernier album pas (encore ?) disponible en français «Alma et Oma au musée» (© Beltz &Gelberg, Seuil Jeunesse, Beltz & Gelberg)

Il se targue de pouvoir «illustrer une virgule» dans un recueil de contes
Son art de mélanger réalité et fantaisie fait de Nikolaus Heidelbach un parfait illustrateur de contes et il a mis son talent au service de ceux des frères Grimm mais aussi de ceux d’Andersen (tous deux chez Seuil Jeunesse). Comment arrive-t-il à des dessins qui sont si proches du texte et qui offrent néanmoins une nouvelle vision de l’histoire?, lui demande Anne-Laure Cognet à la Biennale de Moulins. «Je lis et relis le conte jusqu’à 40 reprises s’il le faut, jusqu’à ce que cela fasse un déclic dans ma tête, et cela me donne un nouveau regard sur le texte», commente l’illustrateur qui se targue, (exemple à l’appui!) de pouvoir «illustrer une virgule».

Son premier livre en français est une version de Pinocchio écrite par l’autrichienne Christine Nöstlinger. Mais hormis le Seuil Jeunesse, les éditeurs qui osent l’introduire sur le marché français, dans les années 1990 et 2000 (Souffles, Le Sourire qui mord, Panama) semblent voués à la faillite. Heureusement, cela n’empêche ni le Seuil jeunesse de publier le premier abécédaire des garçons (Que font les petits garçons?, celui des filles avait été publié par Le Sourire qui mord en 1993 sous le titre Au théâtre des filles), ni Les Grandes Personnes de reprendre le flambeau et de sortir en 2015 les nouveaux abécédaires (Que font les petites filles aujourd’hui? et Que font les petits garçons aujourd’hui?) , des «indispensables» dans l’œuvre de l’auteur-illustrateur allemand.

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Des couvertures de livres qui montrent la prédilection de Nikolaus Heidelbach pour les papiers peints et une héroïne qui n’aime pas être dérangée quand elle lit (© Les Grandes Personnes, Beltz & Gelberg)

Des abécédaires atypiques de filles et de garçons
Dans ces livres atypiques, les enfants dépeints dans leurs activités préférées sourient rarement et sont extrêmement concentrés sur ce qu’ils font. La légende, souvent inoffensive, rend l’image d’autant plus perturbante. «Uwe s’exerce» montre un petit garçon qui fait le mort dans un cimetière, «Pepita s’étonne» met en scène une petite fille qui contemple son sexe (que l’on devine mais ne voit pas) dans un miroir. Quand «Patricia s’occupe de son petit frère», la fillette fait tournoyer son cadet comme si elle s’apprêtait à lancer un poids. Quant à «Irmgard» qui n’aime pas être dérangée, le regard de la fillette, assise dans un grand fauteuil et feuilletant un livre, est tel que le lecteur tourne vite la page pour ne pas l’incommoder plus longuement.

Depuis son premier livre pour enfants en 1982, Das Elefantentreffen [La réunion des éléphants] qui racontait une rencontre d’enfants en surpoids mais complètement décomplexés, Nikolaus dépeint des individus avec une empathie certaine pour leurs soi-disant faiblesses. Et il ne connait aucun des tabous habituellement répandus dans la littérature jeunesse comme la mort, le sexe, la violence.

Chez lui les monstres font partie de la vie
Invité à dîner au superbe Grand Café de Moulins et confronté à la perspective infinie des immenses miroirs, Nikolaus croit apercevoir des monstres. Des monstres qui peuplent ses illustrations depuis toujours et qui sont le thème de son premier album, Ungeheuer (Dumont, 1981), non destiné aux enfants.

Dans L’Enfant-Phoque, un autre album publié par Les Grandes Personnes qui montre l’étendue du talent de conteur de Nikolaus Heidelbach, des monstres marins envahissent plusieurs pages. Des monstres que nous pouvons devenir dès que le vernis de la civilisation se met à se craqueler, c’est à dire très rapidement. «Je ne montre pas la monstruosité mais la normalité», insiste l’auteur-illustrateur.
 

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Un enfant qui s’exerce à être mort et un autre qui sera un phoque quand il sera grand: deux étonnantes trouvailles signées Nikolaus Heidelbach (© Beltz & Gelberg, Les Grandes Personnes)

Un autre chef-d’œuvre de Nikolaus inspiré par un après-midi de mauvais temps sur la côte belge, est La Reine Gisèle (Panama): «J’ai eu une sorte de vision alors que j’étais en vacances», explique Nikolaus. «Une partie du ciel était noire à cause d’un orage imminent et une autre encore claire. Sur la mer, j’ai cru apercevoir un radeau avec une petite fille. J’ai tout de suite su qu’il s’agissait d’une reine». Et quelle reine! Qui réclame un bikini en peau de suricate à ses seuls sujets, des suricates qui chantent en français (même dans la version allemande).

Ses livres plaisent davantage aux critiques qu’au grand public
Les originaux de Nikolaus Heidelbach n’ont pas fait l’unanimité auprès des visiteurs du salon d’honneur de la mairie de Moulins et ses albums continueront probablement à choquer. «Davantage qu’au grand public, c’est aux critiques que mes livres plaisent», explique-t-il lui-même. Et il est vrai que l’auteur-illustrateur croule sous les prix et autres marques de reconnaissance des spécialistes, en Allemagne, en France et ailleurs.

Si ce qu’il raconte et dessine perturbe tant, c’est parce qu’il est comme un enfant à l’état brut, dénué de tout filtre. Dans quels vêtements goretex a-t-il grandi pour rester si imperméable au consensus et au politiquement correct? «Je peins contre toutes les règles», a-t-il déclaré dans une interview; mais c’est aussi ce qu’il peint qui enfreint les codes. «Si quelqu’un a un problème avec un de mes albums, il est libre de le refermer et de ne pas l’acheter», insiste-t-il, «mais pourquoi faudrait-il en interdire la publication ou la diffusion?». On ne peut que lui donner raison, et remercier au passage les courageux éditeurs qui publient une œuvre si peu consensuelle.

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Un garçon qui fait une étonnante découverte, une reine inspirée par la météo belge et une lectrice belge aspirant à une dédicace du roi Nikolaus (© Seuil Jeunesse, Beltz & Gelberg, Dominique Petre)

«Nikolaus Heidelbach offre un reflet puissant de l’enfance authentique qui dérange», résume Sophie Van der Linden dans le catalogue de la Biennale. «C’est ce qui en fait un auteur essentiel. Pour les enfants». L’auteur-illustrateur reste en tout cas persuadé d’une chose: «Le livre pour enfants est terriblement conservateur. Le jeune public mérite mieux que cela».


Après Moulins, Nikolaus Heidelbach conquiert Paris
Les dessins montrés à la Biennale seront visibles du 21 novembre au 21 décembre Chez les Libraires Associés. 20 dessins originaux de Nikolaus Heidelbach seront mis en vente à cette occasion.

Chez les Libraires Associés
3, rue Pierre-L’Ermite
75018 Paris
Davantage d’infos: chezleslibrairesassocies.blogspot.com


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