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José Parrondo: «Je ne cible ni les enfants, ni les adultes, ni les presque adultes, ni les plus tout à fait enfants.»

Emilija Cirjanic
4 septembre 2018

José Parrondo est un auteur et illustrateur belge. A ce jour, il a publié une quarantaine d’ouvrages principalement à destination de la jeunesse. Ses textes et ses dessins, remplis d’une bonne dose d’humour absurde, de fantaisie et de touches poétiques, invitent les jeunes lecteurs à s’interroger sur le monde qui les entoure. Rencontre.


Parrondo

Emilija Cirjanic: Quels sont les livres qui ont marqué votre enfance? Quelle influence ont-ils sur vos propres œuvres aujourd’hui?
José Parrondo: Je me souviens particulièrement des aventures de Petzi. Petzi construit souvent des choses (un bateau, une maison…) avec une logique qui, je pense, m’a marqué. On pourrait dire que cette logique se retrouve dans la mise en place de mon univers absurde.
Dans un autre registre, j’ai beaucoup lu les Placid et Muzo poche ou Pif poche, avec 100 jeux et 100 gags. Et l’humour y est bien souvent absurde. J’ai d’ailleurs rendu hommage à ces livres avec mon Parrondo poche paru chez L’Association.

Comment est née votre passion du récit? À quoi ressemblaient vos premières illustrations?
Je suis photographe de formation. Parmi mes photographes préférés a toujours figuré Duane Michals, qui crée des séquences narratives. A l’époque de ma formation j’ai voulu suivre cette voie en photographie. Une fois sorti de l’école, lorsque j’ai commencé à faire des expositions, j’ai côtoyé des étudiants des Beaux-Arts de Liège et, comme je m’amusais bien avec eux, j’ai délaissé la photographie pour la bande dessinée et la peinture! Je me suis dirigé très naturellement vers l’auto-édition avec mes nouveaux amis. Sinon, bien entendu, mes premières illustrations sont celles de mon enfance et je ne fais pas de distinction avec celles de l’âge adulte. Ma mère collait mes dessins d’enfant au fur et à mesure dans un grand carnet que je conserve toujours. J’y ai cherché des solutions lorsque, adulte, je me suis remis à dessiner. 

Vous êtes né et vivez en Belgique. Qu’est-ce que cela signifie, pour vous, être un auteur et illustrateur belge? Est-ce que cela représente une difficulté pour percer dans l’univers du livre jeunesse francophone, qui reste très parisien?
Belge ou pas, aucune importance, pour moi ce qui a toujours compté a été de produire et de montrer cette production. 
Je me suis formé en faisant des fanzines et des expositions à Liège. Mes premiers contacts avec la France ont eu lieu au Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême. J’y vendais mes fanzines grâce à la gentillesse d’un ami, Joël Bernardis, qui m’accueillait sur son stand des éditions du Lézard. Petit à petit, au fil des ans, j’ai trouvé mes marques et j’ai fait des rencontres qui ont été décisives dans mon parcours. Mais un parcours est toujours difficile à expliquer car il est souvent tortueux. The long and winding road, comme dirait Beatle Paul, le long et sinueux chemin qui m’a mené des fanzines en photocopie vers les éditeurs.
Vers la moitié des années 90 je me suis beaucoup intéressé aux productions des éditions du Rouergue. J’étais en admiration devant ces livres que je n’avais jamais vus ailleurs. Par la poste, j’ai envoyé mes fanzines à Olivier Douzou (leur directeur artistique) et à ma grande surprise il m’a téléphoné et m’a encouragé à faire une proposition jeunesse. J’ai écrit Kiquekoi? sur mon lit et dans la foulée j’ai imaginé les personnages de Bolas Bug dans mon bain (deux livres parus au Rouergue en 1998/1999). Depuis j’ai appris à travailler sur un bureau.

Kiquekoi et Bolas Bug
«Kiquekoi?» et «Bolas Bug» de José Parrondo © Rouergue

À travers des dessins volontairement «naïfs», vous dépeignez un univers poétique avec un humour teinté d’absurde qui permet d’aborder des questions profondes. Est-ce un moyen de ne pas vous restreindre à un seul public, mais plutôt d'inviter les lecteurs de tous les âges à certaines réflexions, tout en gardant une légèreté?
Je considère que je suis dans un registre minimal plutôt que naïf. Je ne pense pas aux enfants lorsque j’imagine et réalise mes livres. Je les fais d’abord pour moi mais, bien évidemment, en veillant à ce que les futurs lecteurs puissent les comprendre et les interpréter. Je ne cible ni les enfants, ni les adultes, ni les presque adultes, ni les plus tout à fait enfants. J’espère toucher un lectorat le plus large possible. Je suis conscient du fait que mon dessin peut me catégoriser en jeunesse; mais si on dépasse les premières impressions visuelles on peut se rendre compte que le propos s’adresse à tous.

La forêt apparaît dans plusieurs de vos ouvrages, notamment dans Où?Forêt-Wood, ou encore Mirolioubov (aux éditions du Rouergue). S’agit-il d’un thème qui vous tient particulièrement à cœur?
Je ne vais jamais en forêt. Cela pourrait-il expliquer pourquoi je la dessine?

«Mirolioubov» de José Parrondo © Rouergue
«Mirolioubov» de José Parrondo © Rouergue

En tant qu’auteur et illustrateur, comment naissent vos idées? Par où commencez-vous lorsque vous vous lancez dans un nouveau projet?
Quand j’ai commencé mes premiers projets, je dessinais d’abord les personnages puis j’imaginais les interactions entre eux. Ces interactions pouvaient ensuite aider à mettre en place une histoire. 
Mais, depuis quelques années, le processus s’est inversé et j’écris longuement avant de me mettre à dessiner. Je dirais même que le dessin est une dernière étape ne représentant qu’une petite partie du parcours. 
Dans tous les cas, je me suis souvent imposé des contraintes. Pour vous donner une idée: avec Lewis Trondheim, un gaufrier immuable de 35 cases par page (Allez raconte); avec Olivier Douzou, un détournement des panneaux routiers (Nationale zéro) ou un recueil d’arbres imaginaires (Forêt-Wood); avec Anouk Ricard, un livre à lire à l’endroit et à l’envers (Voisin voisine)… Et prenons par exemple Histoires à emporter, sorti chez L’Association, dont tous les textes commencent par: Il était une fois une histoire. «Il était une fois» me semble être le pire début pour un récit; j’ai donc voulu me mettre dans une position inconfortable pour en faire surgir quelque chose. 

Forêt-Wood et Voisin voisine
«Forêt-Wood» de José Parrondo et Olivier Douzou; «Voisin voisine » de José Parrondo et Anouk Ricard  © Rouergue

Vous avez réalisé plusieurs livres en collaboration avec d’autres auteurs et illustrateurs. Quels sont les facteurs qui vous incitent à vous engager dans une œuvre à quatre mains plutôt que de travailler seul? De quelle manière se déroulent vos collaborations?
Les collaborations se sont toujours faites à distance et c’était un moyen d’être proche de créateurs que j’appréciais. Il n’y a pas de facteur précis pouvant déboucher sur une collaboration. Juste une envie, à un moment précis, de s’amuser à deux et de se lancer des idées par fax (à l’époque!) ou par e-mail. Se lancer des idées, voilà ce qui me semble le plus fructueux dans une collaboration; on veut impressionner l’autre, le défier, et on attend la même chose en retour.

Quel(s) auteur(s) rêveriez-vous d’illustrer?
Surtout pas illustrer mes écrivains préférés! Leurs oeuvres n’ont aucun besoin de dessins!

Vous avez réalisé les illustrations de la bande dessinée Allez raconte (scénario de Lewis Trondheim) qui a été adaptée en dessins animés, puis en long métrage. Comment s’est passé ce procédé? Seriez-vous prêt à le réitérer à l’avenir?
Cela a été un long processus, un travail d’équipe avec de nombreuses personnes impliquées qui m’a éloigné pendant trois ans des livres. Bien sûr, le passage en dessins animés a donné une grande visibilité à mon travail. Mais je suis plus à l’aise dans l’édition et les projets à plus petite échelle. Je préfère être seul devant ma table de travail avec mes propres contraintes et, croyez-moi, je m’en donne déjà pas mal!

Outre l’écriture et l’illustration, vous faites également de la musique et avez participé à la réalisation de morceaux pour l’adaptation en dessin animé de certaines œuvres de Nicolas Mahler. Pouvez-vous nous parler de cette expérience?
J’ai rencontré Nicolas Mahler à Angoulême par le biais de L’Association, notre éditeur commun. Je suis un grand fan de son travail. Nous explorons tous les deux un registre minimal, un cousinage est donc déjà présent. Nicolas a apprécié une cassette auto-produite que j’avais enregistrée en jouant tous les instruments sur un 4-pistes. Du home-made low-fi avec, entre autres, des instruments pour enfants. Il m’a demandé de faire des petites séquences instrumentales pour un ou deux films. Nous avons toujours communiqué de façon approximative dans un mélange d’anglais, allemand et français!

Au début de cette année est paru votre dernier ouvrage en date intitulé Le futur c’est dans un moins d’une seconde aux éditions Abstraites. Pouvez-vous nous présenter ce livre?
Ce sont des petites séquences muettes d’une page, avec des variations sur deux ou trois thèmes. C’est un livre de 24 pages taille A6, imprimé en risographie à l’encre bleue. Quelques strips tirés de ce livre ont été publiés dans le dernier Mon Lapin Quotidien, chez L’Association. 

Vous êtes, par ailleurs, co-fondateur des éditions Abstraites avec Nina Cosco. Comment vous est venue cette envie de créer votre propre maison d’édition?
Déjà, il y avait l’envie de créer quelque chose avec Nina. La structure d’auto-édition a été un moyen d’expérimenter et de s’offrir un terrain de jeu. Nous n’y publions que notre propre travail, à petit tirage (entre 50 et 100 exemplaires par livre ou affiche). Le but est aussi de faire de l’édition en toute liberté, sans contraintes de diffusion ni de vente par correspondance. Nous proposons notre production exclusivement dans des salons d’auto-édition et lors de nos expositions. J’apprécie beaucoup ce retour vers la fraîcheur et la spontanéité du fanzine. 

La Suisse romande a eu le plaisir de vous accueillir au mois de juin, puisque vous étiez l’invité d’honneur de la 15e édition du festival PictoBello à Vevey. Pouvez-vous nous raconter, en quelques mots, cette aventure?
J’ai eu un grand plaisir à participer à cet événement. Sur une seule journée, nous étions 20 dessinateurs à faire 20 fresques un peu partout dans la ville. J’avais une certaine appréhension lorsqu’on m’a proposé d’y participer car je ne suis ni un habitué du travail en direct, ni du grand format. Mais la contrainte a été vraiment très stimulante et libératrice. On peut trouver toutes les informations sur cette journée sur le site de l‘événement: www.pictobello.ch

Le dessin de José Parrondo pour PictoBello 2018
La fresque de José Parrondo pour PictoBello 2018

Quels sont vos projets en cours? Peut-on espérer un nouvel ouvrage signé de vos mains prochainement?
Oui, et justement, ce sera un livre dont le personnage sera une main! Son titre provisoire est La main à cinq doigts et il sortira à L’Association. Sa date de sortie n’a pas encore été fixée, il me reste quelques fignolages à effectuer, mais l’ensemble du projet est terminé. Comme vous avez dû le constater, les mains de mes personnages ont toujours été très sommaires, à trois doigts. Ici, la contrainte de création a été de faire un récit avec une main plus proche de la réalité, tout en restant dans mes limites de dessin. Se bousculer, se mettre au défi, encore et toujours…

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