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Innocenti Roberto

1 septembre 2005

Illustrateur talentueux dont le travail a été plusieurs fois
récompensé, Roberto Innocenti a commencé par réaliser
des dessins animés, puis a travaillé comme vendeur,
graphiste et affichiste, avant de se consacrer depuis 1983
à l'illustration. Cet autodidacte de génie, né en 1940 dans
un petit village près de Florence, a illustré de grandes
oeuvres telles que "Cendrillon" de Charles Perrault, "Un
conte de Noël" de Charles Dickens, "Casse-Noisette" de
E.T.A Hoffmann ou encore "Pinocchio" de Carlo Collodi.
On lui doit aussi "Rose Blanche"ou encore l"Etoile
d'Erika" où Roberto Innocenti, créateur de ses histoires, a
collaboré avec d'autres. Ce grand illustrateur italien
aujourd'hui mondialement reconnu était présent au Salon
du livre et de la presse de jeunesse de Montreuil en 2004 où nous
l'avons rencontré.

Ricochet - Comment expliquez-vous votre venue à l'illustration et plus généralement à
la littérature de jeunesse ?
Roberto Innocenti
- C'est un peu long à expliquer. Très jeune, je voulais faire de l'illustration. J'ai passé beaucoup de temps à essayer d'en faire, mais en Italie le statut des illustrateurs n'est pas reconnu, c'est très mal payé et il est très difficile d'en vivre. J'ai alors réalisé beaucoup de petites choses pas très bonnes. Avec la pratique vient l'habileté. J'ai toujours voulu raconter des histoires, c'est le plus important pour moi. Après, j'ai commencé à faire un peu de tout : des affiches, du graphisme, de la typographie pour des magazines de luxe, mais pas assez d'illustrations.
Je pense que je suis arrivé à la littérature de jeunesse un peu par hasard. En 1982, Etienne Delessert, un illustrateur suisse, est arrivé à mon atelier et il m'a demandé de faire "Cendrillon". J'ai donc commencé à illustrer et mes livres ont d'abord été publiés à l'étranger: en Suisse, en France, en Allemagne, en Angleterre,...

Ricochet - Autour de votre inédit sur le Petit Chaperon rouge exposé au Salon du Livre et de la Presse jeunesse de Montreuil, qu'avez-vous voulu représenter ?
Roberto Innocenti
- Au départ, le Petit Chaperon Rouge, c'est juste une idée... J'ai pris ce
personnage pour expliquer une chose moderne pour la jeunesse. Je voulais leur montrer la vie
de la périphérie de Florence, avec la publicité, les jeux vidéo, les cafés de sport..... L'image que j'ai voulu rendre à travers cette illustration, c'est la banlieue absurde qui est tout autour. Le Petit chaperon Rouge est là pour faire voir la situation, il est même un prétexte. Je connais la périphérie italienne, les livres n'arrivent pas jusque-là. En Italie, la littérature est très compliquée parce que les gens ne lisent pas. Je pense que la lecture est en train de s'effilocher,...

Ricochet - Au sein de cette exposition, votre oeuvre a été placée face à celle de Sarah
Moon, photographe de mode, qui a, elle-aussi, transposé le personnage à l'époque
actuelle. Y-a-t-il des similitudes dans vos approches respectives ?

Roberto Innocenti - Je n'ai pas encore étudié les personnages, c'est seulement une idée que
j'ai lancée. Je pense que l'œuvre de Sarah Moon est très différente. Sarah Moon, c'est plutôt
l'ambiance de la nuit, ce n'est pas la société de la banlieue, c'est une rue de nuit,... Et puis elle
est allée jusqu'au bout de son idée, ce qui n'est pas mon cas !

Ricochet - Dans "l'Auberge de Nulle part", vous avez travaillé avec J. Patrick Lewis,
comment est né le projet ?

Roberto Innocenti - Mon problème c'est que je doute. Je ne crois pas que je suis un
écrivain. En Italie, tout le monde est écrivain et écrit sa vie (rires)... mais je ne veux pas faire
comme cela. J'aime suivre ma propre idée et non celle des autres. Lorsque je crée un livre, tout part d'une première idée et d'un sujet que je jète sur papier, ensuite je travaille à l'illustration. Dans un second temps, je retravaille au fil de l'idée et c'est alors que tout peut alors changer. C'est un processus évolutif. Quand j'ai eu fini " L'Auberge de Nulle part ", je pensais écrire l'histoire mais comme je ne suis pas sûr d'être un bon écrivain, je me suis tourné vers mon éditeur pour qu'il me conseille quelqu'un qui prenne en charge l'écriture.

Ricochet - Dans cet album, on voit apparaître une galerie de personnages comme Oliver
Twist, Peter Pan, le Baron perché, Tom Sawyer, et d'autres encore. Que représentent-ils
pour vous?

Roberto Innocenti - Ce sont des personnages que je connais depuis tout petit et qui sont
présents dans la littérature. Ce ne sont pas nécessairement des personnages très connus, mais
ils sont importants pour moi. Je ne voulais pas inventer une histoire, la créer totalement, c'est
pourquoi j'ai créé une histoire autour de personnages qui existent déjà dans la littérature. La
scénographie, la trame, l'histoire, tout était déjà écrit. C'était alors facile. Je pense que l'on
pourrait faire encore quarante livres avec la même idée ( rires).

Ricochet - Quels sont les artistes ou les personnages qui ont influencé votre travail?

Roberto Innocenti - Il y en a vraiment beaucoup, je suis déjà vieux... La plupart, ce sont des
grands affichistes du passé, de grands graphistes de la communication ou du cinéma: des
Américains, des Anglais, des Français, des Polonais, des gens comme Milton Glaser, Seymour Chwast, Folon... Par après, j'ai observé ce qui se faisait en Italie au niveau des illustrations. C'est difficile de voir de belles illustrations en Italie, parce qu'il y a peu d'illustrateurs étrangers publiés en Italie. Les éditeurs ne sont pas très ouverts à l'étranger, ils ne connaissent pas bien ce qui se fait ailleurs, alors ils ne les font pas venir non plus. En Italie, l'illustration reste quelque chose de plutôt "provincial". Je pense que ce serait bien si un éditeur italien venait à acheter les droits de mes livres pour les vendre à l'étranger. Pour le moment, les Italiens qui veulent les lire, doivent les acheter à l'étranger !

Ricochet - "Rose Blanche" mais aussi "L'Etoile d'Erika" sont deux de vos oeuvres qui
abordent le thème de la seconde guerre mondiale. C'est un thème que vous affectionnez
particulièrement ?

Roberto Innocenti - "Rose Blanche" est le premier livre dont j'ai eu l'idée, et c'est Etienne
Delessert qui m'a vraiment poussé à le faire. Ce livre, je l'avais déjà fini en 1969 ! Je pense que c'était important de faire connaître, aux enfants d'aujourd'hui, ce qui s'était passé, de leur
expliquer leur histoire. Il n'est pas possible par exemple de montrer aux enfants Auschwitz. Le
livre devient alors un moyen de rassembler les enfants, les enseignants mais aussi leurs
parents. C'est une façon d'en parler ensemble et d'entrer dans les choses difficiles aussi, dans
la vision d'horreur, d'aborder la mort, etc. C'est un peu comme la connaissance, c'est une façon
vraiment d'apprendre à connaître les choses autrement que par l'actualité telle qu'elle se
présente. C'est en quelque sorte entrer par une petite histoire dans la grande Histoire. Pour
"L'Etoile d'Erika", j'ai procédé de la même manière que pour "L'Auberge de Nulle part". J'ai
pensé le texte en images et puis j'ai fais appel à l'éditeur pour trouver une personne pour l'écrire.

Ricochet - Sur quel projet travaillez-vous actuellement?
Roberto Innocenti
- Je suis en train de travailler sur un projet très long qui va me prendre deux ans. C'est moi qui vais l'écrire en entier, cette fois! L'histoire se passera dans un village de campagne. Je vais retracer, sur un siècle d'histoire, la vie d'une famille à la campagne. Ce sera l'évolution d'une génération de travailleurs à travers l'histoire qui passe, les changements : avant et après le fascisme, puis progressivement l'abandon de la campagne vers la ville, puis les nouvelles maisons qui se créent,...

Ricochet - Un trait qui caractérise votre style est le soin que vous accordez aux détails
dans vos illustrations. Comment travaillez-vous?

Roberto Innocenti - Cela dépend d'un livre à l'autre. Pour "Cendrillon", c'était un jeu, presque une blague pour moi de transposer l'histoire de Cendrillon en 1929. Je me suis vraiment amusé à raconter cette histoire. Pour "Pinocchio", c'est différent. J'ai voulu recréer le monde de Collodi et montrer la Toscane de 1800, telle que je la connais. Comme je suis originaire de Florence, cela a été facile de recréer ce monde-là...

Ricochet - Si vous n'étiez pas vous, qui auriez-vous souhaité être?
Roberto Innocenti
- Je n'ai jamais pensé à cela....Le maximum de ce à quoi j'ai déjà pensé, c'est de recommencer ma vie. Il y a plusieurs époques dans la calligraphie et je pense que ma vie actuelle est ma première écriture, un peu comme un brouillon. J'aimerais que la prochaine vie soit celle de la belle écriture. Je n'arrive pas vraiment à m'imaginer dans une autre personne. Je voudrais plutôt faire quelque chose de poli, de parfait, sans ratures, sans plus me tromper tout le temps....quelque chose proche du cercle, mais je pense que c'est de l'ordre du
rêve...C'est une utopie ! Et puis je ne sais pas si je choisirais la sécurité de ne pas rater.

Ricochet - Paola Vassali utilise, en évoquant votre style, le terme d'hyperréalisme. Est-ce
que pour vous, une des fonctions de l'illustration, est de montrer, voire de révéler
certaines choses ?

Roberto Innocenti - L'hyper-réalisme, c'est plus que le réalisme. Ce que je pense faire, c'est
plutôt moins que le réalisme. J'essaie de faire comprendre au lecteur que je suis en train de
raconter. Je ne veux pas représenter le réel, ni simplement le transcrire. Quand j'illustre, je suis plutôt en train de raconter une histoire. Je me situe dans le figuratif plus que dans
l'hyperréalisme. Je suis alors face à deux dimensions et je cherche la troisième. Je pense aussi
que le lecteur peut toujours changer la perspective. Il peut placer le livre à tellement de
distances différentes que la réalité bouge tout le temps. Je lui propose ma propre vision, mais je pense que le lecteur change aussi cette vision.

Ricochet - Quelle est votre approche de l'illustration ?

Roberto Innocenti - Je me considère plus comme un illustrateur que comme un dessinateur.
Illustrer un livre, c'est l'interpréter. C'est une interprétation d'un texte mais pas de la réalité. Il est possible de dire deux choses différentes dans une illustration et en même temps (paradoxalement) c'est presque impossible de raconter autre chose que le texte. L'illustration
peut être plein de choses finalement : une interprétation d'un texte, mais cela peut aussi être
envisagé comme un accompagnement de son écriture à soi. Avant tout pour moi, un illustrateur est quelqu'un qui raconte une histoire. Je me comporte comme un metteur en scène. Après l'histoire peut être divertissante, comique ou tragique,... Je pense que tous les enfants peuvent être touchés par les différents styles.

Ricochet - Votre travail a été à plusieurs reprises primé. Vous avez notamment reçu
Golden Apple by Bib, Bratislava (1985 &1991), Gustav Hainemann Prize for Peace (Essen, 1985), Enfantasie Prize (Ginevra, 1990), Lucca Comics Prize for Best Illustrator (1999), Under '40 Fiction Prize (2001), Certificate of Excellence by New York Times (2002), the Silver Medal of the Society of Illustrators in New York City, Hans Christian Andersen Award en 2004 ...Quelle est votre meilleure reconnaissance ?

Roberto Innocenti - Je me souviens avoir reçu une lettre tout de suite après la sortie de "Rose
Blanche"... Bien sûr, les prix qui me touchent, mais pour moi le plus important, c'est le public. Ce qui prime, ce n'est pas le nombre total des ventes sur un an ou deux, mais le fait qu'un livre
puisse continuer à durer dans le temps après sa sortie, même s'il représente moins de livres
vendus qu'un succès momentané !

Cette interview a été réalisée avec l'aide de Séverine Lebrun, chargée de mission au centre de
promotion du livre de jeunesse de Seine-Saint-Denis qui a collaboré à la traduction et à la
relecture de ce texte. Nous tenons ici à la remercier pour son aide et ses conseils avisés.
 

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