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Gare aux gorilles: des livres malins comme des singes

Après des sélections de livres avec des chats et des chiens et même des doudous, Ricochet ne voulait pas faire de jaloux et s’intéresse aujourd’hui aux gorilles. La «Journée mondiale des gorilles» devrait attirer l’attention sur la nécessité de protéger cette espèce menacée. Mais rien n’empêche de commencer par lire une sélection subjective des meilleurs gorilles en captivité… entre les pages d’albums, de documentaires et de romans jeunesse.

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Dominique Petre
24 septembre 2020

Comme l’expliquait George Orwell dans sa ferme, tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. Tapez «singe» dans le moteur de recherche de Ricochet et plus de cent titres apparaissent. Soit quatre à six fois moins que pour les chiens ou les chats. Pourquoi privilégier les canidés et les félins alors que les hominidés sont des protagonistes au moins aussi attachants? À l’occasion de la Journée mondiale des gorilles ce 24 septembre, justice est faite avec une sélection d’ouvrages venus tout droit de la planète des singes.

Certains écrivains jeunesse comme Anthony Browne ou Jakob Wegelius sont des récidivistes qui ont consacré plusieurs œuvres à des héros anthropoïdes. L’auteur britannique avoue (sur le site de son éditeur Walker) être fasciné par «le contraste entre force et douceur énormes que les gorilles représentent». Son confrère suédois raconte avoir eu un gorille (enfin une, Sally Jones) dans la tête pendant plusieurs années avant de coucher ses aventures sur papier. Ce qui rend le plus grand primate de la planète si touchant, c’est probablement qu’il nous semble à la fois très proche et très différent.

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Une gorille transformée en ballerine, une poignée de mains entre hominidés et un King Kong redécoupé (© Jakob Wegelius, Thierry Magnier / © Alessandra de Cristofaro, Klimane / © Antoine Guilloppé, Gautier-Langereau)

Dix lapins devenus trois puis quatre gorilles

1. Trois courageux petits gorilles, de Michel Van Zeveren, Pastel, 2003
Album, dès 2 ans

La discrépance entre le discours tenu par trois petits gorilles sous les couvertures et leur ressenti transparaît déjà sur la couverture de l’album. Qui sera le «plus cou-coucou-courageux»? Celui qui rejoint en premier ou en dernier la sécurité du lit de maman et papa gorilles? «À la base j’étais parti sur une histoire de dix petits lapins qui devaient disparaître un par un comme dans le roman d’Agatha Christie», explique Michel Van Zeveren. Puis les lapins sont devenus des gorilles «plutôt faciles à dessiner car très graphiques». Et leur couleur? «J’ai essayé les bruns et les gris mais cela manquait de peps», reprend l’auteur-illustrateur. J’ai pensé que lorsque l’on regardait attentivement les gorilles, ils étaient tellement noirs qu’ils en devenaient bleus». Le public est devenu tellement bleu des courageux gorillons que Michel Van Zeveren a imaginé deux ans plus tard une autre aventure, Le voleur de bisous, dans laquelle les trois petits gorilles sont quatre: ils ont une petite sœur.

Un classique américain roi des ventes en Allemagne

2. Bonne nuit, petit gorille, de Peggy Rathmann, Mango Jeunesse, 1997
Album, dès 3 ans

Au départ, l’Américaine Peggy Rathmann voulait apprendre la langue des signes aux gorilles. Elle a ensuite constaté qu’elle préférait les dessiner, et c’est tant mieux, car son histoire presque sans parole d’un petit gorille qui libère tous les copains de son zoo est désopilante. Les animaux qui préfèrent passer la nuit dans la chambre du gardien et de sa femme plutôt que dans leurs cages transgressent joyeusement la frontière entre nature et culture. D’autant que c’est la politesse qui va les trahir… On n’en dit pas plus! La perfection de l’album n’est pas le fruit du hasard mais de plus de deux ans de travail sur dix versions différentes. C'est à Mango Jeunesse (qui a mis le début du livre en ligne) qu'on doit l'édition en langue française de Bonne nuit, petit gorille. En Allemagne, l’album est depuis dix ans un roi des ventes, il en est à sa vingtième édition.

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De courageux gorillons belges, un classique américain et deux irrésistibles héros britanniques, soit trois excellents albums signés Michel Van Zeveren («Trois courageux petits gorilles»), Peggy Rathmann («Bonne nuit, petit gorille») et Anthony Browne («Petite beauté»). (© Pastel / © Mango Jeunesse / © 2008 Anthony Browne, from «Little Beauty» by Anthony Browne, reproduced by permission of Walker Books Ltd, London SE11 5HJ, www.walker.co.uk)

Deux fabuleux albums de l’amoureux des singes Anthony Browne

3. Petite beauté, d’Anthony Browne, L’École des loisirs, 2010
Album, dès 3 ans
et
4. Anna et le gorille, d’Anthony Browne, L’École des loisirs, 2009
Album, dès 6 ans

Son héros le plus connu est le chimpanzé Marcel mais n’empêche: on trouve des gorilles à gogo dans les albums du britannique Anthony Browne. «On les considère comme des créatures très féroces», explique-t-il, «alors que ce n'est pas du tout le cas». Anthony Browne va jusqu’à comparer les singes anthropoïdes à son propre père, un homme «à la fois fort, sûr de lui et profondément timide et sensible». L’auteur-illustrateur a même été mordu au mollet par un gorille dans la vraie vie (épisode qu’il raconte dans Anthony Browne: histoires d’une œuvre, une brochure diffusée par L’École des loisirs) mais cela ne semble en rien avoir altéré son attirance pour les grands singes et leur omniprésence dans ses albums.

Petite beauté est basé sur la fascinante et véritable histoire de Koko, un gorille capable de communiquer en langue des signes. Dans cette vidéo du journal Le Monde on peut voir qu’Anthony Browne n’a même pas dû inventer l’amour de l’hominidé pour les chatons. L’illustrateur croque de façon irrésistible l’infinie douceur dont fait preuve l’imposant Koko avec sa minuscule amie Beauté. Le gorille est comme l’album, fort et délicat à la fois, une grande beauté!

Alors qu’il avait souhaité une vraie trompette, le petit Anthony fut très déçu de recevoir un jouet de ses parents pour son anniversaire. Cet épisode autobiographique a inspiré à Anthony Browne l’histoire d’Anna et le gorille. Dépitée d’avoir reçu une peluche et non un animal en chair et en os, Anna jette le gringalet dans un coin de sa chambre. Le gorille se met à grandir et, peu à peu, à prendre la place du père d’Anna qui n’a jamais de temps pour sa fille. Admirable histoire et dessins géniaux: un album indispensable (même pour ceux qui n’aiment pas les gorilles), qui reste d’ailleurs le préféré d’Anthony Browne himself.

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Il n’y a pas photo: on comprend instantanément pourquoi Anna (de l'album «Anna et le gorille») préfère prendre un repas avec son gorille plutôt qu’avec son père (© 1983 Anthony Browne, from «Gorilla» by Anthony Browne, reproduced by permission of Walker Books Ltd, London SE11 5HJ, www.walker.co.uk)

Un nouvel album de Rascal et une classique cabane magique

5. Albert et Georges, de Rascal et Édith, Pastel, 2019
Album, dès 5 ans
et
6. La cabane magique (T. 21). Gare aux gorilles!, de Mary Pope Osborne et Philippe Masson, Bayard Jeunesse, 2020
Roman, dès 6 ans

Malgré 98% d’ADN en commun, Albert et Georges sont très différents. Albert est un homme raisonnable, ordonné, bien élevé et qui travaille beaucoup. Georges est un gorille qui affectionne les grasses matinées et ne pense qu’à s’amuser. Mais le singe aime singer et peu à peu les rôles s’inversent… Comme Albert, Rascal a toujours aimé les singes. Lors d’un séjour au Maroc, il écrit deux histoires de gorilles: Le gorille qui paraît en 2008 dans Histoires simples (La maison est en carton) et Albert et Georges illustré par Édith et publié l’an dernier par Pastel. «J’ai en mémoire des images de gorille derrière la vitre d’un zoo», explique Rascal, «dans ce jeu de regards, le lien est là, plus troublant qu’avec un chien ou certains humains». Dans l’album, poursuit-il, «il y a aussi le retour à une forme de sauvagerie, l’abandon d'une éducation et de codes sociaux ingérés de gré ou de force. Ce dont Albert rêvait, ce n’était pas de vivre avec mais de vivre comme un singe».

Dans un tout autre style, le 21e tome de La cabane de Mary Pope Osborn est magique d’efficacité. Dans Gare aux gorilles! comme dans les livres précédents dédiés aux dauphins ou aux kangourous, Tom et Léa sont télétransportés dans le milieu naturel des animaux. Il leur arrive une aventure qui leur permet d’emmagasiner des informations sur les gorilles: il faut les singer pour s’en protéger et aussi les chatouiller (au cas où cela pourrait un jour servir aux lectrices et lecteurs de Ricochet). C’est bien construit, il y a du suspense mais finalement tout finit bien, bref, Gare aux gorilles! mérite tout à fait sa place dans notre sélection du même nom.

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Georges entre dans la voiture et dans la vie d’Albert, leurs cerveaux n’ont pas le même poids et Tom et Léa vivent – comme toujours – une aventure absolument trépidante (© Édith, Pastel / © Dessin des années 1950 issu de la collection de Rascal, auteur inconnu / © Philippe Masson, Bayard Jeunesse)

Trois documentaires sur Dian Fossey, passionnée de gorilles

7. Petite et grande: Dian Fossey, d’Isabel Sánchez Vegara et Alessandra De Cristofaro, Kimane éditions, 2018
Documentaire, dès 5 ans
et

8. Dian Fossey: l’ange gardien des gorilles, de Brigitte Hache et Hypathie Aswang, À dos d’âne, 2020
Documentaire, dès 8 ans

et
9. L’incroyable destin de Dian Fossey: une vie à étudier les gorilles, de Jean-Baptiste de Panafieu et Claire de Gastold, Bayard Jeunesse, 2019
Documentaire, dès 9 ans

On les surnomme les anges de Louis Leakey. Jane Goodall, Biruté Galdikas et Dian Fossey se sont toutes trois laissées convaincre par le paléoanthropologue kényan d’aller vivre au milieu d’une espèce de grands singes, respectivement les chimpanzés, les orangs-outans et les gorilles. Elles les ont étudiés de très près – comme les scientifiques ne le feraient plus aujourd’hui – et permis de faire un grand bond en avant dans les connaissances.

Le parcours atypique de Dian Fossey est raconté (en vers!) aux plus jeunes dans la collection «Petite et grande» des éditions Kimane. Les documentaires pour enfants plus âgés d’À dos d’âne et Bayard Jeunesse offrent davantage de détails et de subtilité. Dans tous les cas, le parcours et la détermination de Dian Fossey restent impressionnants.

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Dian Fossey dans son élément, de son vivant et après sa mort (sa tombe à côté de celle de Digit, son gorille préféré) et Jean-Baptiste de Panafieu avec un «Big Foot» plus comique que scientifique (© Claire de Gastold, Bayard Jeunesse / © Hypathie Aswang, À dos d’âne / © Jean-Baptiste de Panafieu privé)

La gorille la plus craquante de la littérature jeunesse

10. Sally Jones, la grande aventure, de Jakob Wegelius, Thierry Magnier, 2016
Album, dès 9 ans
et
11. Sally Jones, de Jakob Wegelius, Thierry Magnier, 2016

Roman, dès 11 ans

Autant être honnête: les livres de Jakob Wegelius sont, avec ceux d’Anthony Browne, les véritables sources d’inspiration de cet article. De quoi l’auteur-illustrateur suédois s’est-il lui-même inspiré? «Sally Jones a fait une première apparition dans une nouvelle illustrée que j'ai écrite il y a plusieurs années», répond Jakob Wegelius. «Après avoir terminé cette histoire, le gorille (qui n'avait pas de nom à l'époque) est resté dans mon esprit et j'ai finalement décidé d'explorer sa vie». Cette exploration a abouti à Sally Jones, la grande aventure, rocambolesque épopée autour du monde de la gorille la plus craquante de la littérature jeunesse. Kidnappée au Congo belge, travestie en bébé, cambrioleuse professionnelle, assistante d’un magicien, esclave, mécanicienne de bateau… Les lecteurs sont emportés dans un tourbillon de rebondissements illustrés de manière exotique et «vintage». Avec Sally Jones, gorille femelle qui déambule dans un monde d’hommes, on réalise vite à quel pint il est difficile de se faire accepter quand on est différent. Jakob Wegelius obtient en 2008 le prix August du meilleur livre pour enfants suédois. Il serait fastidieux d’énumérer toutes les distinctions qui ont suivi mais elles sont toutes amplement méritées, tout comme celles revenues au roman policier écrit par Sally Jones elle-même quelques années plus tard, alors qu’Henry Koskela se voit injustement accusé de meurtre. La gorille mène une captivante enquête de 600 pages afin d’innocenter son meilleur ami.

En français comme en anglais, ce thriller intitulé Sally Jones a curieusement été publié en premier, suivi par la «préquelle» Sally Jones, la grande aventure qui n’en est en réalité pas une.

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Kidnappée en Afrique, Sally Jones s’apprête faire le tour du monde, Jakob Wegelius remercie le jury qui lui a attribué le prix de littérature jeunesse allemand en 2017 tandis que Sally Jones fait coucou derrière son épaule et le «Chef» Henry Koskela, accusé de meurtre (© Jakob Wegelius, Thierry Magnier / © Gerstenberg Verlag © / Jakob Wegelius, Thierry Magnier)

Un mythe redécoupé au laser

12. King-Kong, d’Antoine Guilloppé, Gautier-Langereau, 2015
Album, dès 6 ans

Quand on se renseigne un minimum (ou qu’on écrit un article sur le sujet), on se rend très vite compte que King Kong n’est pas du tout représentatif de son espèce. Les gorilles se tiennent rarement debout, ils ne sont qu’exceptionnellement agressifs et ils ne pourraient en aucun cas escalader l’Empire State Building. Pas étonnant donc que le gorille de Petite beauté d’Anthony Browne, personnage d’une grande douceur, ne se mette qu’une fois en colère: lorsqu’il regarde King Kong à la télévision. Antoine Guilloppé a revisité le mythe de King Kong en gardant tous les clichés mais on lui pardonne car ses découpes au laser sont aussi somptueuses que spectaculaires. Quel beau théâtre de papier! Le rocher en forme de tête de gorille dès la première page vaut déjà la lecture de l’album.

Un roman avec de méchants gentils et de gentils méchants

13. Ma gorille et moi, de Myriam Gallot, Syros, 2018
Roman, dès 10 ans

Jeanne a grandi dans le zoo de ses parents qui sont loin d’être des méchants. Elle considère la gorille Mona, rejetée par sa mère à la naissance, presque comme une sœur. Les choses se compliquent quand Mona doit être transférée à Milan et que de jeunes activistes anti-zoo plantent leurs tentes devant les grilles d’entrée. «Le directeur du zoo de Saint-Martin-la-Plaine et sa femme ont réellement adopté un gorille femelle dont la mère ne s’est pas occupée», explique Myriam Gallot qui renseigne un lien vidéo à celles et ceux qui voudraient le voir pour le croire.

Ce qui est remarquable dans Ma gorille et moi, c’est que rien n’est tout noir ou tout blanc mais que l’on reste dans les nuances de gris des dos argentés. Le roman pose les bonnes questions sans donner de réponses catégoriques et fait preuve d’une subtilité qui ne va pas toujours de soi dans les romans ado. «Petite, au zoo cité plus haut, j’étais terrorisée par un gorille mâle dominant, un dos argenté, Platon, qui frappait violemment du poing sur la vitre blindée qui le séparait des visiteurs», raconte l’autrice. «Peut-être ai-je voulu inventer l’histoire de la complicité entre une petite fille et un gorille pour exorciser cette peur?». Un exorcisme récompensé par une sélection pour les Incorruptibles… et pour cet article.

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Un roman qui pose des questions, un album au monstre terrifiant et le journal intime d’Ivan (© Myriam Gallot, Syros / © Antoine Guilloppé privé / © Katherine Applegate, Seuil jeunesse)

Le journal intime d’un gorille

14. Le seul et unique Ivan, de Katherine Applegate et Patricia Castelao, Seuil jeunesse 2015
Roman, dès 11 ans

Un grand singe raconte son histoire. Et quelle histoire! Tiré du véritable drame d’un gorille enfermé dans un centre commercial plus très rutilant sur une bretelle d’autoroute, le roman montre qu’«être un gorille n’est pas aussi simple qu’il y parait. Surtout quand on a été seul depuis 9 855 jours». Ivan s’accommode de sa condition car il a des amis et un faible pour la peinture, mais l’arrivée d’une petite éléphante triste et fragile bouscule sa vie… Le seul et unique Ivan a remporté la médaille John Newberry et été repris sur la liste des bestsellers du New York Times. Comble de la consécration, Disney vient de l’adapter. Le film ne sortira pas en salles mais est disponible en streaming depuis peu (voir la bande annonce du film et celle du roman).

«Les travaux menés depuis quelques dizaines d’années sur le comportement des chimpanzés, des gorilles et des orangs-outans a bouleversé notre vision de leur nature et de la nôtre», commente Jean-Baptiste de Panafieu. Et effectivement, ces albums, documentaires et romans nous en apprennent au moins autant sur les humains (pas toujours très humains) que sur les grands primates. «Quand je regarde un gorille», disait Dian Fossey, «j’ai l’impression de faire face à la meilleure part de moi-même».