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Etienne Delessert

Pascale Pineau
24 mai 2015

Etienne Delessert signe en ce début d'année 2015 une autobiographie, L'Ours bleu, éditée chez Slatkine. Récemment, les éditions Memo publiaient son Cirque de nuit. Une double occasion de revenir sur l'univers de cet auteur, son travail et ses projets.






Pascale PINEAU : Comment situez-vous Cirque de nuit, par rapport à vos précédents albums ?
Etienne Delessert : Je rapprocherais ce livre de La Corne de Brume : il s'agit de deux de mes titres les plus personnels.


Qu'entendez-vous par là ?

Ils parlent de ce qui m'entoure, de mon monde. Dans La Corne de Brume, je dévoilais mon environnement, le lac, etc. Là, c'est différent, plutôt un hommage à ceux que j'ai toujours admirés, comme Kafka, Beckett et Ionesco. Un regard que l’on porte à l'âge de mieux comprendre la vie, d'avoir traversé un certain nombre d'événements.


Comment est né ce livre ?

Chez moi, ça commence toujours par une histoire, une idée, les illustrations viennent après. Depuis des années, j'avais envie d'écrire sur un petit cirque. J'avais adoré un spectacle interprété par une des filles de Chaplin [ndlr : Victoria]. Ils n'étaient que deux sur scène, c'était d'une richesse d'invention formidable. Je n'aime pas du tout les grands bastringues comme on peut en voir régulièrement aux Etats-Unis.

J'avais donc cette idée en tête, et puis il y a deux ans, alors que ma femme et moi promenions notre chien sur un trottoir, une voiture est apparue, me révélant cette histoire, d'un seul coup.




Cirque de nuit, © Memo



 

J'ai imaginé un petit cirque passant devant ma fenêtre. Ce qui n'a rien d'étrange, où j'habite : il y a souvent des parades, des défilés de pompiers, etc.


D'où la nuit, la route 44 et une voiture suivie de dix chars ? Avec, en ouverture, la présence de clowns très particuliers…

En effet. J'ai placé sur le premier char les trois écrivains qui constituent mon monde personnel.





Franz Kafka, Samuel Beckett et Eugène Ionesco croqués par Etienne Delessert dans Cirque de Nuit, © Memo





Le premier texte que j'ai illustré est de Kafka (Kafka contre l'absurde, Cahiers de la Renaissance vaudoise, 1962). J'ai travaillé avec Ionesco. Chez lui, comme chez Kafka, je suis séduit par une mélancolie. Chez Beckett, c’est une sorte de jovialité qui éveille mon intérêt. Il a profondément marqué ma façon de voir le théâtre. On trouve dans ses œuvres une certaine immédiateté, de la force, des symboles, des rires et des larmes... c'est complètement moi.


Peu de décors apparaissent dans Cirque de nuit, pourquoi ?

Je n'en voulais pas. Dans un cirque, l'action se passe dans une arène, un espace limité, des actes séparés se succèdent. En plus, c'est la nuit.


Ce cirque est assez insolite. Pourquoi des anges, par exemple, qui jouent aux échecs ?

Ces anges renvoient à une série de peintures que j'ai faites il y a quelques années. Ces personnages m’interpellent, toujours représentés dans toute leur splendeur, comme s'ils étaient traités au Botox. Je ne crois pas trop à ce type d'anges. Je préfère les imaginer avec une histoire, des trognes, des vies particulières, très différents – guerriers, aimables, calmes – comme des gens avec qui l’on pourrait parler. Là, ils jouent aux échecs, déplaçant chaque pion comme s'ils avaient le pouvoir d’influencer l’orientation de la vie des gens.




Cirque de nuit, © Memo




La caravane passe et l'on retrouve le personnage évoqué au début de l'album avec son chien. Ils sont dans le désert et se dirigent vers un mirage. Qu'avez-vous cherché à dire ?

Que c'est peut-être le dernier album. On verra... En tout cas, c'est clairement un peu un « au revoir ».


On retrouve ici, comme dans vos autres histoires, une ambiance étrange, mystérieuse. Un effet volontaire ?

Parler des situations du quotidien ne m'intéresse pas. Ce n'est pas ce que je recherche dans mes livres. J'ai envie de mettre entre les mains des enfants des albums qu'ils ne comprennent pas forcément tout de suite, de créer un climat qui leur permette de s'interroger sur le monde... Qu'ils soient saisis par l'émotion.


Prendre des risques, exprimer des idées visuellement, c'est toute votre vie… Vous le racontez dans votre autobiographie L'Ours bleu.

En effet, pour moi c'est important de faire des livres qui posent des questions profondes et sensibles. Ma démarche est toujours la même, qu'il s'agisse d'illustrations pour la presse ou de tout autre projet artistique.


Proposer à Harlin Quist d'illustrer des textes d’Ionesco, c'était un pari original… Comment cela s'est-il produit ?

Après avoir été producteur de théâtre, Harlin Quist était passé à l'édition et avait créé sa propre maison en 1966. Il avait un côté provocateur et accordait une grande liberté de ton aux créateurs. Un jour, il m'a proposé d'illustrer le texte de quelqu'un d'autre ; et j'ai proposé Beckett ou Ionesco... un peu par boutade. C'est comme ça que l'aventure a commencé avec Ionesco, qui accepta de me confier quatre courtes histoires. Lorsqu'il découvrit son premier Conte illustré, il fut un peu surpris, s'attendait à quelque chose de plus doux et classique. Finalement, il s'habitua à mes dessins. (ndlr : cf réédition compilée des contes)




Illustrations d'Etienne Delessert pour Conte No 1 d'Eugène Ionesco (in L'Ours bleu, Slatkine, p. 86-87)



 

Dans l'objectif de recueillir l'avis d'un professionnel, vous êtes allé voir le phénoménologiste Jean Piaget. Son analyse a-t-elle influencé votre façon de travailler ?

Eh bien, non. Cela a conforté ma position, ma façon de dessiner pour les enfants. Je tenais à le consulter parce que mes premiers albums provoquaient des réactions contrastées et des débats. J'ai voulu vérifier auprès de lui la portée de mes dessins. J'ai pris rendez-vous ; il m'a longuement écouté et m'a avoué qu'il n'avait pas étudié les images créées par des adultes, mais plutôt celles des enfants. Le sujet l'a intéressé. Je suis alors revenu en Suisse pour explorer la question avec lui. Dans ce cadre, j'ai imaginé l'histoire d'une souris qui recevait une pierre sur la tête. Nous nous sommes concentrés sur les enfants âgés de cinq à six ans. Pendant plusieurs mois, j'ai donc travaillé avec l'une de ses collaboratrices et des élèves de classes romandes. Il y avait plusieurs façons d'étudier avec les enfants, qui étaient parfois invités à raconter des histoires à partir de mes esquisses ou à dessiner. Certaines de leurs réalisations ressemblaient étrangement à mes propres esquisses...Tout à coup, je me retrouvais plongé dans un bain de psychologie.



 
Avec Jean Piaget, 1970. Photographie de Marcel Imsand
(in L'Ours bleu, Slatkine, p. 98)



 

Tous les dix jours, je voyais Jean Piaget, chez lui, dans son jardin, où nous parlions plutôt des plantes rares qu'il essayait de faire pousser. Au terme de cette expérience, je me suis rendu compte que je pouvais me fier à mon instinct.


A plusieurs reprises, vous avez dit que votre école a été celle de la rue, des affiches, des dessins de presse et que vous ne saviez pas dessiner. Vous auriez alors beaucoup observé jusqu’à trouver votre technique...

Comme je l'indique dans L'Ours bleu, en autodidacte, je me mis à dessiner sérieusement, après avoir conçu des campagnes de publicité, contribué à la mise en page de nouveaux magazines... Au départ, je géométrisais mes personnages, faute de savoir les représenter. Pour moi, dessiner a été un acte de volonté. J'ai souvent pensé qu'il s'agissait d'une décision de carrière plutôt que d'une vocation. Vraiment. Pour mon premier dessin en couleurs – destiné à une revue d'entreprise – j'ai quitté Paris pour Lausanne et je suis resté enfermé pendant deux ou trois jours, le temps de trouver ma technique avec de la gouache. Aujourd'hui, que je travaille l'aquarelle ou que j'utilise de la peinture acrylique, je frotte mes fonds comme je le faisais déjà il y a cinquante ans. J'ai simplement lentement amélioré mes capacités d'artiste.


Il y a des techniques que vous préférez ?

Peu importe ce que l'on choisit, je pense surtout que celle que l'on retient doit servir le propos. C'est lui qui compte.


Quel regard portez-vous sur les illustrations actuelles ?

Il y en a beaucoup, mais peu de dessinateurs y mettent des idées. Nous sommes dans un monde où les gens sont devenus plus frileux, les directeurs artistiques prennent moins de risques, en raison des problèmes économiques, des pertes de travail qui menacent aujourd'hui tout le monde.


Dans votre biographie, vous n'avez pas hésité à « donner quelques coups de griffes » ?

C'est un mélange entre le métier et ma vie personnelle. J'évoque aussi bien la maison d'édition Gallimard, la bataille qui s'est déroulée entre les deux frères – Antoine et Christian – que les femmes qui m'ont accompagné. Ensuite, c'est L'Ours bleu, parce que j'aime beaucoup la couleur indigo.


Quelques projets ?

A présent, j'ai envie d'écrire et presque envie d'arrêter de dessiner... Je prévois de commencer un roman cet automne. Il sera question de la création artistique, de ce qui se passe dans la tête quand on a une idée. Ce sera un roman avec plein de choses vécues, où je disposerai de plus de liberté que dans L'Ours bleu.

En ce moment, j'expose en Suisse, à Avenches, sur le thème « Rien ne change ». Il y a des peintures sur métal, assez rugueuses et aussi des portraits.


Plus de dessins de presse ?

J'en ai fait beaucoup, j'adorais ça. C'était du travail rapide. Une bonne idée me vient en moins d'une heure. Aujourd'hui, on ne m'en demande presque plus.






27.05.2015

Pour aller plus loin : Réception d’Etienne Delessert à l’Ambassade de Suisse à Paris, le 23 avril 2015. "Un Ours bleu sous les lambris", compte-rendu signé Janine Kotwica.

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