Aller au contenu principal

Rechercher un article ou une interview

Des mots aux couleurs: rencontre avec les créatrices de «Princesse Sara»

Les métiers méconnus du livre jeunesse 3

Laura Del Nostro
30 avril 2020

Adaptation libre et steampunk du roman La petite princesse de Frances Hodgson Burnett, Princesse Sara est une série de bande dessinée publiée aux éditions Soleil dont le succès n’est plus à démontrer! Alors que le 13e tome est en cours de préparation, Ricochet est allé à la rencontre de trois drôles de dames: Audrey Alwett, la scénariste, Nora Moretti, l’illustratrice, et Claudia Boccato, une des coloristes. Elles reviennent sur la genèse de la série et dévoilent comment s’organise le travail à six mains: une occasion unique de pénétrer dans les coulisses de la création d’une bande dessinée et de découvrir le métier méconnu de coloriste.


Interview d’Audrey Alwett, la scénariste

Audrey Alwett
Audrey Alwett

Laura Del Nostro: Pouvez-vous tout d’abord nous dire en quelques mots dans quel contexte vous avez initialement découvert Princesse Sara, et, par la suite, ce qui vous a incitée à imaginer une bande dessinée autour de ce personnage?
Audrey Alwett: Je suis une grande admiratrice du roman de Frances Hodgson BurnettLa petite princesse. Je le relisais pour la énième fois quand je me suis dit que c'était dommage que personne ne l'ait jamais adapté en BD, alors qu'il existait déjà deux films et un dessin animé. La seconde d'après, je me rappelais que j'étais jeune scénariste. C'est ainsi que l'aventure a commencé. Évidemment, je ne voyais pas l'intérêt de faire une adaptation fidèle, d'où l'idée de décaler l'univers sur un monde steampunk, mais aussi d'aborder des problématiques sociétales plus contemporaines.

Lors de votre rencontre en 2007, la collaboration avec l’illustratrice Nora Moretti est apparue comme une évidence. Puis vous avez rencontré la coloriste Claudia Boccato, avec qui cela a tout aussi bien collé. Qu’est-ce qui vous a particulièrement séduite dans leurs travaux respectifs, que vous ne trouviez pas chez d’autres créateurs ou créatrices?
Avant de rencontrer Nora, cinq dessinateurs avaient fait des essais sur la série. Aucun ne convenait. Mais quand nous nous sommes rencontrées avec Nora à Angoulême, j'ai tout de suite su que ce serait elle ou personne. Déjà, son style graphique correspondait exactement à ce que je cherchais et, en plus, nous étions tellement sur la même longueur d'onde que même son agent n'arrivait pas à traduire notre conversation assez vite! Ça a été un coup de foudre aussi bien amical que professionnel. Le projet lui parlait vraiment, elle avait tellement envie de le faire! Comme moi, elle voyait complètement l'intérêt de travailler les mille et un détails qui font la richesse d'un univers. On a tout de suite regardé ensemble dans la même direction. Et puis son dessin était frais, vivant, tout en fourmillant de détails... J'étais conquise!

Quant à Claudia, elle était avant tout une amie de Nora. Mais là aussi, après plusieurs essais couleurs plutôt désastreux auprès de différents collègues, j'ai été intensément soulagée quand elle est arrivée sur le projet! Ses couleurs ont tout de suite été une évidence et c'est elle qui a fixé toute l'ambiance de la série.

En 2008, vous signez aux éditions Soleil. En acceptant d’éditer votre projet, elles font alors le pari de proposer une série s’éloignant de leur ligne éditoriale. Un risque qui a finalement payé! Comment expliquez-vous le succès phénoménal de Princesse Sara?
Pas vraiment grâce à Soleil, en vérité... Pour être honnête, l'éditeur a signé du bout des doigts sans vraiment y croire. Ce manque d'enthousiasme s'est bien sûr reporté sur le placement en librairie: la série a été sous-posée pour l'époque. Notre toute première critique? Un journaliste web qui se moquait du livre, nécessairement mauvais puisqu'à destination d'un public féminin (la misogynie de la critique BD en 2008 était assez décomplexée). En d'autres mots, tout le monde s'attendait à ce que notre premier tome fasse un flop retentissant. Et nous avons tous été surpris quand il a fallu le réimprimer au bout de trois semaines. En fait, nous l'avons découvert plus tard, notre série a été sauvée par les bibliothécaires qui l'ont achetée en masse et fait découvrir à un public que nous avons bientôt vu arriver en dédicace. Quand on lui demandait comment il avait découvert la série, c'était toujours la même réponse: «À la médiathèque». Après ça, je dois dire que notre éditeur a tout fait pour se rattraper! Merci à lui, mais je n'oublierai pas ce que je dois aux bibliothécaires. Sans elles, sans eux, notre carrière aurait pu tourner court!

Tomes 1-12
Les couvertures des douze volumes de «Princesse Sara» (©éditions Soleil)

Lors du processus de fabrication de Princesse Sara, le travail d’illustration de Nora Moretti est dissocié de celui de la mise en couleurs, assuré par Claudia Boccato pour les quatre premiers albums de la série, puis par Marina Duclos pour les suivants. Était-ce votre décision? Pouvez-vous nous expliquer les raisons d’un tel choix?
Je pense que Claudia vous expliquerait ce choix mieux que moi. Elle a malheureusement annoncé qu’elle souffrait d'un cancer du sein et a dû s'arrêter pour des raisons de santé. Je me permets d'en parler, car je sais qu'elle lutte contre le tabou qui sévit autour de cette maladie. Bien sûr, cela a été un drame pour nous de nous séparer de Claudia, même si nous avons été ravies de trouver Marina, dont la délicatesse de la palette a fait beaucoup de bien à la série par la suite.

Nora Moretti et vous travaillez main dans la main à chacun des stades de réalisation de l’album. Comment s’est mise en place la collaboration, et dans quelle mesure a-t-elle évolué tout au long des douze ans d’existence de la série? De quelle manière cela a enrichi votre métier, et qu’est-ce que cela vous a appris sur celui de l’autre?
Vaste question! Je crois que c'est comme dans un couple, lorsqu'on fait un bébé. L'important est de communiquer et d'être d'accord sur les points essentiels. Nora et moi discutons beaucoup en amont comme en aval de notre travail et, surtout, nous avons un très grand respect l'une pour l'autre. Nous sommes très à l'écoute. Si j'écris des pages et que je sens Nora mitigée, je ne vais jamais tenter de les lui imposer. Elle est ma première lectrice et je fais confiance à son instinct. Alors je jette tout à la poubelle et je recommence. Avec le temps, je crois qu'on commence à tellement se connaître qu'on s'appuie de plus en plus l'une sur l'autre. On a aussi atteint un très haut niveau de confiance.

Travailler à six mains sur un projet, cela apporte indéniablement une grande richesse. Mais n’y a-t-il pas parfois certaines limites?
Oui, en effet! J'en vois surtout une: il est tellement confortable de travailler avec Nora et Claudia ou Marina, que j'ai désormais un mal fou à démarrer de nouvelles collaborations! Je cherche tout de suite une relation aussi formidable que celle que j'ai déjà avec mes co-autrices de Princesse Sara. Évidemment, ce n'est pas si simple!

Pouvez-vous nous dévoiler quels sont vos projets pour la suite? Princesse Sara en fera-t-elle encore partie, pour notre plus grand plaisir?
En effet, avec Nora nous avons bien avancé le tome 13, L'Université volante, qui devrait paraître en septembre si le coronavirus le permet. Il y aura au moins encore un autre cycle (quatre tomes) à Princesse Sara, car nous n'avons aucune envie d'abandonner nos personnages! Nous avons également commencé un autre projet avec Nora: Le Jardin des Fées, fraîchement signé chez Drakoo, qui devrait paraître en 2021.

De mon côté, j'écris maintenant aussi des romans. En ce moment, je suis en train d'achever le tome 2 de ma série Magic Charly chez Gallimard Jeunesse. Plus de 400 pages et il n'en faut pas une de trop, c'est un sacré travail! Enfin, j'ai une autre BD, Elfie, co-écrite avec Christophe Arleston et dessinée par Mini Ludvin, qui devrait paraître en septembre également chez Drakoo.


Interview de Nora Moretti, l’illustratrice

Nora Moretti
Nora Moretti

Laura Del Nostro: Pouvez-vous tout d’abord nous dire en quelques mots dans quel contexte vous avez initialement découvert Princesse Sara, et ce que ce personnage vous inspirait alors?
Nora Moretti: Audrey Alwett m'a proposé de dessiner Princesse Sara en 2008 et on s'est rapidement rendu compte que le dessin animé de Princesse Sarah[1] était l'un de nos préférés à l'époque de notre enfance, et que toutes les deux nous étions des fans de cette jeune «princesse» orpheline qui perd sa fortune lors de la mort de son père, un riche dandy anglais. Le roman de Frances Hodgson Burnett, La petite princesse, nous offre une héroïne qui ne baisse jamais le regard et réagit dans l’adversité avec courage et imagination, et nous trouvions qu'elle avait beaucoup à partager avec les petites filles d'aujourd'hui. La BD nous semblait une belle manière de revisiter cette histoire, car elle aurait été la toute première adaptation sous cette forme.

Lors de votre rencontre en 2007, la collaboration avec Audrey Alwett est apparue comme une évidence. Qu’est-ce qui vous a tout particulièrement séduite dans son travail?
Je ne connaissais pas le travail d'Audrey à l'époque de notre rencontre, mais j'ai adoré sa gentillesse et son enthousiasme quand elle m'a parlé de son projet, surtout si on considère la barrière de la langue: à l'époque je ne parlais pas du tout français et elle m'a toujours aidée et corrigée, me permettant de m'améliorer. Nous avons eu la chance d'avoir une très belle entente depuis le début.

Audrey Alwett et vous travaillez main dans la main à chacun des stades de réalisation de l’album. Comment s’est mise en place la collaboration, et dans quelle mesure a-t-elle évolué tout au long des douze ans d’existence de la série? De quelle manière cela a enrichi votre métier, et qu’est-ce que cela vous a appris sur celui de l’autre?
Travailler sur Princesse Sara avec Audrey et nos coloristes nous a permis de mieux nous connaître, de partager nos idées et de découvrir énormément de choses durant la phase de documentation, notamment sur la mode, les ambiances victoriennes et de la Belle Époque, la culture steampunk, etc. C'est rare, je crois, de trouver une équipe aussi agréable. Certains collègues m'ont raconté qu'ils n'ont pas eu la même chance et c'est fort dommage.

Lors du processus de fabrication de Princesse Sara, votre travail d’illustration est dissocié de celui de la mise en couleurs, assuré par Claudia Boccato pour les quatre premiers albums de la série, puis par Marina Duclos pour les suivants. Comment s’organise cette collaboration? Quelles sont les raisons d’un tel choix?
Pour Princesse Sara on avait besoin d'une coloriste avec une sensibilité particulière pour les ambiances, les robes et les détails qu'on aurait croisés dans l'univers victorien de Sara, voilà donc pourquoi, de préférence, on voulait s'orienter vers une femme, qui nous semblait pouvoir avoir plus facilement cette qualité – comme les autres autrices travaillant à la collection Blackberry, totalement féminine. Lors de la recherche de notre première coloriste, Emanuele Tenderini, coloriste vénitien très célèbre et l’un de mes amis chers, m'a conseillé Claudia, qui avait fréquenté l'un de ses workshops. Cela a été un véritable coup de foudre! Claudia s'est immédiatement passionnée pour le projet et a joué un rôle important dans le succès de la série. Ensuite Marina a poursuivi la mise en couleurs de Princesse Sara en cherchant à suivre le style de Claudia, et a continué à travailler avec nous jusqu'au tome 12, le dernier paru actuellement. Aujourd'hui on est en train de tester une nouvelle coloriste pour le prochain cycle de Princesse Sara.

Notre travail sur les pages de Princesse Sara se déroule ainsi: Audrey écrit le scénario, moi je prépare le storyboard et si tout est ok je dessine la planche définitive pour la coloriste. S'il y a des exigences particulières pour les couleurs de la page (par exemple pour l'atmosphère ou les tenues des personnages), elles sont normalement indiquées dans le scénario, autrement on les intègre en collaboration avec la coloriste. J'ai dû surveiller et retoucher un peu le travail de Marina, parfois, car elle avait moins d’expérience pour les BD que Claudia, mais c'était très instructif de collaborer et partager nos idées.

Petite anecdote sur la couverture du tome 10: on avait réalisé trois versions avec la redingote de Sara en turquoise, rouge et ivoire et avec les filles nous n'arrivions pas à nous décider, alors nous avons lancé un sondage sur notre page Facebook et le public a finalement choisi la version ivoire, qui est en fait la meilleure en termes de lisibilité du personnage.

Tome 10
Les trois versions de la couverture du tome 10 de «Princesse Sara» proposées au public. C'est la version ivoire, au centre, qui a été choisie. (©Nora Moretti, Marina Duclos et éditions Soleil)

En quoi le projet Princesse Sara est-il intéressant du point de vue de l’illustration? Quel a été votre principal défi en tant qu’illustratrice? Certains aspects requièrent-ils une attention particulière?
Comme des milliers de femmes de notre génération, Audrey et moi nous avons adoré à l'époque le dessin animé Princesse Sarah, réalisé avec un style simple mais très doux et expressif. Compte tenu de ce background visuel, pendant la phase de recherches sur les personnages et les ambiances de Princesse Sara, j'ai cherché à faire un petit clin d'œil aux personnages de notre enfance, mais en leur appliquant un style franco-belge un peu manga tout en respectant leur description dans le roman, comme demandé par Audrey. C'est le moment le plus créatif d'une BD, à mon avis, lorsqu'on cherche à donner une physionomie à chaque personnage, qu'on décide comment il sera habillé, quels objets ou voitures il pourra utiliser, etc. Justement, le défi principal – et très intéressant à dessiner – était le côté steampunk qu'on voulait donner à la série. On a donc ajouté une touche steampunk et des automates, totalement absents dans le roman: par exemple Mariette, la belle camériste de Sara, ou Amélia, l'assistante de Miss Minchin, sont toutes les deux humaines dans le roman. Et il y a aussi bien sûr la poupée qui rêve, Émilie, et d’autres encore comme la petite hirondelle mécanique que Sara utilise pour envoyer des lettres à son père, aux Indes. Et en plus il y a des voitures, des objets, des bâtiments, un sous-marin et même un dragon steampunk! Tout cela a demandé un énorme travail de recherches et de nombreux essais.

Travailler à six mains sur un projet, cela apporte indéniablement une grande richesse. Mais n’y a-t-il pas parfois certaines limites?
J'ai toujours trouvé très agréable de travailler avec mes collègues, même si évidemment c'était dommage d'habiter si loin les unes des autres (Claudia et moi en Italie, Audrey et Marina en France, et toutes dans des villes différentes). Le contact direct c'est toujours mieux pour travailler ensemble, cela va sans dire, mais nous nous sommes toujours bien débrouillées.

Pouvez-vous nous dévoiler quels sont vos projets pour la suite?
Audrey travaille déjà sur le scénario du prochain cycle de Princesse Sara, c'est à dire du tome 13 (en cours de réalisation) au tome 15. L'histoire se déroulera dans la magnifique Université volante qui donne le titre au tome 13, avec plein de nouveaux personnages et une intrigue rocambolesque, et Audrey elle-même avoue qu'elle ne nous rend pas la vie facile, ni à moi ni à Sara (rires)! Mais c'est là, je crois, qu'on voit combien nous adorons notre métier et notre série: après douze ans de travail ensemble, on s'amuse comme des gamines tout comme au début de cette aventure.

En parallèle on travaille sur le nouveau projet Le Jardin des Fées, une fantasy pleine de magie à la croisée de l'enfance de Beatrix Potter, de l'affaire des Fées Cottingley, des vieilles légendes de sorcellerie et du Jardin secret de Frances Hodgson Burnett. À paraître chez Drakoo.

Tome 13 couverture et esquisses
Le tome 13, «L'Université volante», en préparation: à gauche la couverture finale avant la colorisation (qui a été faite par Claudia Boccato), à droite différentes esquisses de Nora Moretti. Les créatrices partagent volontiers les esquisses des tomes en préparation sur la page Facebook de «Princesse Sara» (©Nora Moretti)


Interview de Claudia Boccato, la coloriste des quatre premiers volumes de la série

Claudia Boccato
Claudia Boccato

Laura Del Nostro: Pouvez-vous tout d’abord nous dire en quelques mots dans quel contexte vous avez initialement découvert Princesse Sara, et ce que ce personnage vous inspirait alors?
Claudia Boccato: J'ai connu ce personnage grâce au dessin animé. J'avais sept ou huit ans et je me souviens que je n'aimais pas particulièrement Sara: je ne comprenais pas pourquoi elle ne réagissait pas à toutes ces méchancetés gratuites. Je voulais la voir se venger! Ce n'est que des années plus tard que j'ai compris à quel point son personnage est courageux, et la force qu'il faut pour ne pas se transformer soi-même en harceleur, mais développer au contraire un profond sens de la justice.

Vous avez réalisé la mise en couleurs des quatre premiers albums de la série. En quoi le projet Princesse Sara est-il intéressant du point de vue de votre métier? Quel a été votre principal défi en tant que coloriste? Certains aspects requièrent-ils une attention particulière?
L'aspect le plus intéressant pour moi a été de recréer l'atmosphère d'une Londres victorienne avec la touche steampunk voulue par Audrey. Nous étions constamment à la recherche de documentation et d'inspiration! Mais si «Londres victorienne steampunk» est une association facile à recréer, le plus grand défi a été de rendre le tout attrayant pour un public jeune et avec un goût orienté vers un style «girly» (même si cette distinction n'a plus sens d’exister, pour moi): bref, une atmosphère enfumée, parfois déprimante, mais colorée et vivante sans être édulcorée. Un grand défi, et avec une quantité effroyable de détails!

L'aspect le plus important était le soin porté aux vêtements et à l’ambiance pour suggérer le caractère d’un personnage ou d'une scène: Miss Minchin porte des couleurs sombres et froides, tandis que la maison du Monsieur indien a des couleurs «masculines», mais elle est remplie de coussins, de tapis et de meubles indiens, ce qui la rend chaleureuse et accueillante.

Tome 1 intérieur
Les premières pages du premier tome de «Princesse Sara». On découvre immédiatement l'ambiance d'une Londres victorienne avec la touche steampunk qui fait la particularité de la série (©Nora Moretti, Claudia Boccato et éditions Soleil)

Lors du processus de fabrication de Princesse Sara, votre travail de coloriste est dissocié de celui de l’illustration, réalisé par Nora Moretti. Comment s’organise cette collaboration? Quelles sont les raisons d’un tel choix?
Habituellement le dessinateur ou la dessinatrice m'envoie les planches en noir et blanc et on discute brièvement de ce que nous voulons obtenir, souvent avec les indications du scénariste. Pour quelque chose qui est rempli de détails comme Princesse Sara, avant de commencer, j'envoie les planches à des collaborateurs qui posent les bases, c’est-à-dire les couleurs principales. Pendant qu'ils préparent ces bases, je peux me dédier à la mise en couleurs d’autres planches et projets: sans leur précieuse aide il me serait impossible de respecter les délais. Une fois que j'ai les bases, j'ajuste les couleurs, dessine les ombres et ajoute les effets, les textures et les détails, tout en travaillant sur mon écran digital avec Photoshop. J'envoie ensuite la planche au dessinateur, au scénariste et à l’éditeur et, si nécessaire, j'apporte les modifications. Pour une bande dessinée détaillée comme Princesse Sara, ce processus peut prendre deux à trois jours, même avec les bases déjà prêtes.

Le temps est l’une des principales raisons de ce choix: alors que le dessinateur travaille sur les pages en noir et blanc, le coloriste peut les travailler presque parallèlement. De cette façon, les deux peuvent faire un travail plus précis. Dans certains cas c'est une question stylistique: l'éditeur, le scénariste et le dessinateur connaissent et préfèrent la «touche» d'un certain coloriste pour leur projet.

Comment expliquez-vous que le métier de coloriste soit si peu connu du grand public? 
C'est une source de frustration pour beaucoup de coloristes, sinon pour la totalité. Je pense que c'est parce que le grand public tient pour acquis que le dessinateur est aussi coloriste de son œuvre. Mais cela s'explique peut-être aussi par le fait que beaucoup de gens croient que «l’ordinateur fait tout»: cela suscite l'étonnement quand je dis que c'est moi qui dessine les ombres à la main, choisis les ambiances et les lumières et que ce n’est pas du Photoshop. Il y a une tendance à avoir moins de considération pour quelque chose si on pense que c'est facile et automatique à faire.

Comment s’est mise en place la collaboration entre vous trois, et dans quelle mesure a-t-elle évolué au fil des années? De quelle manière cela a enrichi votre métier, et qu’est-ce que cela vous a appris sur celui des deux autres créatrices?
J’ai été choisie comme coloriste grâce à Nora: nous avions déjà collaboré et c'est elle qui m'a proposé de faire un essai. Depuis, nous sommes de très bonnes amies! Travailler sur Princesse Sara a été fondamental pour moi: c'était le premier projet que je signais en tant que coloriste et, grâce à la volonté d'Audrey, le seul dans lequel j'apparais en tant qu'un des auteurs, une reconnaissance rare. Mais c'était aussi une grande responsabilité, qui m'a appris à être professionnelle et ponctuelle. Je l’espère, du moins! En travaillant avec Nora et Audrey j'ai réalisé à quel point elles sont passionnées et dévouées à leur travail: elles prennent leur responsabilité très au sérieux en créant des personnages qui peuvent être considérés comme des exemples et ont un profond respect pour les lecteurs et les lectrices.

Travailler à six mains sur un projet, cela apporte indéniablement une grande richesse. Mais n’y a-t-il pas parfois certaines limites?
Pour de nombreux coloristes, la limite peut être de ne pas avoir une totale liberté créative, puisque pour respecter la vision de chacun, il faut trouver des compromis. Mais cette adaptabilité oblige également à trouver des solutions différentes, à sortir de sa zone de confort, et je ne vois pas cela comme une limitation. Bien sûr, il y a parfois des auteurs qui insistent pour nous faire apporter plusieurs changements indiscernables sur la même case et cela «limite» le temps qu’on peut consacrer aux autres planches! Mais en général les requêtes sont raisonnables.

Pouvez-vous nous dévoiler quels sont vos projets pour la suite?
Je suis en train de travailler pour Glénat, toujours en tant que coloriste, sur un nouveau, ambitieux, secrétissime projet qui va m'occuper pendant quelques années. Un projet à plusieurs mains, donc... souhaitez-moi bonne chance!


Infos:
Page Facebook de Princesse Sara
Page Facebook de l'événement GN «L'Orphelinat», organisé par la même équipe que celle du Bal de Princesse Sara


[1] Princesse Sarah : série télévisée d’animation japonaise créée en 1985 par Ryuzo Nakanishi d’après le roman La petite princesse de Frances Hodgson Burnett et réalisée par Fumio Kurokawa (ndlr).


Version imprimable de l'article (PDF)


Image de vignette: couverture du tome 1 de Princesse Sara (©éditions Soleil)