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Albertine: de A à Z, concilier les opposés

Albertine Zullo Littérature jeunesse Suisse
Loreto Núñez (texte et traduction)
5 décembre 2018

Albertine Zullo combine dans son nom le A et le Z, un couple de lettres opposées, l’une au début, l’autre à la fin de l’alphabet. Cette fusion de contrastes est programmatique pour sa vie et son œuvre.


Albertine Zullo Littérature Jeunesse Suisse

Albertine est profondément ancrée en Suisse, plus concrètement à Genève et dans sa campagne où elle est née et habite encore aujourd’hui avec son compagnon de vie et d’art, l’auteur Germano Zullo. Après des études à l’École des arts décoratifs et l’École supérieure d’art visuel de Genève, elle ouvre un atelier de sérigraphie et commence à collaborer en tant qu’illustratrice dans la presse suisse et française. De 1996 à 2014, elle enseigne la sérigraphie et l’illustration à la Haute École d’art et de design de Genève. Parallèlement, elle poursuit une carrière artistique très productive: dessins, sérigraphies, œuvres lithographiques, gravures sur bois, carnets et objets divers (comme des robes). Elle a eu des expositions en Suisse et à l’étranger: Paris, Bologne, Rome, Valence (Espagne) et Tokyo. Ainsi, tout en restant dans son village natal en Suisse, Albertine voyage autour du monde, comme le font ses livres, produits dans une maison de campagne helvétique, mais circulant d’un pays à l’autre, accompagnés par des textes dans des langues différentes selon les diverses traductions.

Le voyage est également un sujet très présent dans sa production, dans la perspective, encore une fois, de concilier les opposés. D’un côté, Albertine nous invite à faire des balades qui vont aussi loin qu’une autre planète; de l’autre, elle peut jouer sur une absence totale de déplacement, avec beaucoup de variations entre deux. Dans la bande dessinée Vacances sur Vénus, un jeune homme veut faire une excursion à la mer, mais se trompe de chemin et arrive sur la planète Vénus où il rencontre une étrange fille extraterrestre. L’anecdote se termine dans une sorte d’histoire d’amour à distance. Albertine met en avant la difficulté de communication entre les protagonistes sur le plan des images en présentant les mots de la jeune extraterrestre avec des pictogrammes. En outre, alors qu’elle choisit des couleurs froides et pâles pour la Terre (bleu, jaune et turquoise), ce sont le rouge, l’orange et le vert qui prédominent pour la planète Vénus. Les couleurs sont complètement absentes de À l’étranger: uniquement en noir et blanc, Albertine représente l’histoire d’un homme qui cherche en vain un pays autre que le sien où tout devrait aller mieux que chez lui. Son périple se conclut sur la découverte que cet endroit étranger qu’il a tant cherché n’est peut-être que son propre chez-soi. Le choix d’images sobres en noir et blanc accentue la force poétique du texte. De plus, la prédominance d’espaces laissés en blanc donne la possibilité de faire sentir des pauses dans le rythme textuel et iconique, offrant ainsi l’opportunité de réfléchir à ce que l’on lit et voit. Dans Des mots pour la nuit, le voyage a lieu dans le rêve du jeune protagoniste. Tout en restant dans son lit, il avance d’une page à l’autre: il se trouve d’abord dans sa chambre, entouré de jouets colorés, et passe ensuite par des paysages pleins de fleurs et de moutons; il rencontre des figures et personnages qui deviennent de plus en plus oniriques, les couleurs s’assombrissent toujours plus, à la limite d’une ambiance de cauchemar qui se transforme en une sorte de promenade intergalactique. Toutefois, le protagoniste retrouve le chemin du retour et rentre dans sa chambre. Alors que dans cet album on constate une certaine tension entre mouvement et immobilité, dans La Java Bleue nous nous retrouvons face à une histoire statique, à la limite de la claustrophobie. Il s’agit du portrait d’une famille dont l’existence tourne autour de la télévision jusqu’au jour où l’appareil implose. Jusqu’à ce moment, l’espace représenté par Albertine reste le même: le salon. Après l’implosion de la télévision, la famille doit trouver de nouvelles activités. Même si les personnages ne sortent pas, Albertine les fait bouger dans l’espace (vers d’autres chambres) et dans le temps (avec des objets du passé: une robe, une radio, beaucoup de jouets). Pendant que le père et la mère dansent, le garçon joue avec ses jouets, éparpillés partout dans le salon. Albertine transforme l’endroit fermé de la page en une scène typique de ce que dans le domaine germanophone on appelle le «Wimmelbuch», connu dans le monde francophone comme «livre-promenade», un album montrant dans une perspective panoramique de nombreuses petites figures, foisonnant de détails, sans texte ou avec très peu de texte[1]. Albertine a aussi créé des «livres-promenade» à proprement parler où elle emmène son lecteur se balader À la mer, En ville, À la montagne ou À la campagne. Grâce à ces livres grand format, le public voyage avec beaucoup de personnages dans le temps et l’espace: dans une image, à travers l’espace occupé par diverses actions simultanées, et d’une image à l’autre, d’une façon narrative, en accompagnant chaque figure dans son histoire qui avance au fil des pages.

La Java Bleue Albertine Zullo Littérature jeunesse
Image de couverture de «La Java Bleue» de Germano Zullo et Albertine (©La Joie de Lire).

Les exemples mentionnés ci-dessus représentent aussi différents types de livres: albums en général, bandes dessinées, livres-promenade. Albertine a également opté pour la forme du leporello ou livre accordéon, comme dans le cas de La Rumeur de Venise (Prix suisse Jeunesse et Médias 2009). Dans cet ouvrage sans texte, elle combine des images à la gouache et des collages basés sur des photographies de Venise. La longue ligne horizontale du leporello montre comment une rumeur se propage, lentement, mais toujours allant de l’avant: un grand poisson est ainsi changé en sirène à travers le discours des gens. Albertine réalise le tour de force de représenter la rumeur sans paroles. Outre cette union d’opposés, l’histoire incroyable et fantastique de la sirène inventée est en contraste avec les activités quotidiennes banales des personnages imagés dans le livre.

La rumeur de Venise Albertine Zullo Littérature jeunesse Suisse
Image de couverture de «La Rumeur de Venise» d'Albertine (©La Joie de Lire).

Il s’agit là d’un autre couple d’opposés que notre artiste aime combiner: la vie quotidienne et des évènements inusuels, extraordinaires. Même les personnages humains «normaux» ne sont pas représentés de façon réaliste, mais sont stylisés; ils sont tirés en longueur, comme des créatures élastiques. Ces longues figures sont très souvent aimables et charmantes, leur histoire est touchante; leur forme, toutefois, établit une distance entre elles et le public qui ne peut pas s’identifier complètement avec elles. L’écart est augmenté dans le cas de personnages qui ne sont pas humains. Par exemple, à côté des figures humaines dans les livres-promenade, on trouve Superman, des fantômes, des monstres et des extraterrestres, qui se démarquent du reste par des formes ou couleurs particulières ou par le choix du noir, en opposition avec le reste de l’image. La vache orange Marta est un personnage qu’Albertine a représenté plusieurs fois. Elle est en contraste avec les autres vaches noires et blanches et veut toujours expérimenter des choses inhabituelles, comme faire du vélo dans Marta et la bicyclette (Prix de la Pomme d’Or de la Biennale d’Illustrations de Bratislava 1999). L’irruption et la présence de «l’autre» accentue l’étrangeté de ce qui est généralement considéré comme «normal»; cela invite à questionner la «réalité» habituelle, éveille notre imagination et curiosité et constitue une réalité alternative. Dans Le Génie de la boîte de raviolis, un ouvrier d’usine rencontre un énorme génie jaune qui casse la routine de la vie monotone du protagoniste. Commençant dans une ville grise et pâle, l’histoire se termine au bord d’une rivière au milieu d’un champ vert et fleuri. En laissant derrière lui l’existence solitaire qu’il a menée en tant qu’un simple anonyme, le héros se lie d’amitié avec le génie.

Marta et la bicyclette Albertine Zullo Littérature jeunesse
Image de couverture de «Marta et la bicyclette» de Germano Zullo et Albertine (©La Joie de Lire).

La relation entre des personnages dissemblables est un élément très présent dans l’œuvre d’Albertine: cela lui donne la possibilité d’explorer la variation sur une même page, au sein d’un seul et même ouvrage. Comme dit plus tôt, un être humain peut devenir l’ami d’un extraterrestre, d’un génie ou d’un énorme cheval comme dans Dada (Prix Enfantaisie 2014). Dans Les Oiseaux (Prix Sorcières 2011, New York Times Best Illustrated Children’s book Award 2012, Prix Crescer São Paolo 2014), un petit oiseau noir, laissé seul par les autres oiseaux colorés, devient l’ami d’un chauffeur solitaire et lui enseigne à voler. Du grand désert orange et jaune des images à la gouache, nous volons avec eux vers le large ciel bleu.

Les couleurs sont très importantes dans la production d’Albertine. Elle emploie souvent des tonalités très vives. Cette sorte d’exubérance se voit très bien dans ses livres sur les vêtements et la mode, comme dans Les robes ou Grand couturier Raphaël. Toutefois, dans le domaine des couleurs aussi, Albertine joue avec les oppositions: à côté de productions très colorées, elle a créé des ouvrages seulement en noir et blanc, comme À l’étranger, mentionné ci-dessus. L’album Ligne 135 est entre deux: il est dessiné complètement en noir et blanc, à l’exception du train vert clair dans lequel une petite fille voyage depuis la ville vers la campagne pour retrouver sa grand-mère. Au fur et à mesure que le train avance, dans un long mouvement horizontal imitant le temps[2], la fillette réfléchit beaucoup à ce que signifie grandir, une multitude de pensées reflétée par le paysage qu’Albertine représente à l’extérieur. Dans Les Gratte-Ciel, l’artiste choisit la direction verticale. Sans aucune couleur et uniquement avec des traits au Rotring, elle dessine la construction de deux énormes gratte-ciel. Alors que ces bâtiments foisonnent de détails, dans Mon tout petit (Prix Bologna Ragazzi Fiction 2016), tout est réduit au minimum. Albertine emploie seulement le crayon gris: une femme, seule, attendant, puis avec un tout petit garçon dans ses bras qui devient un homme au fil des pages, alors que la femme se rapetisse toujours davantage jusqu’à disparaître à la fin. Le cycle infini de la vie est imité par le format de la production: il s’agit d’un flip book qui peut être lu de gauche à droite ou vice versa. Avec Bimbi, Albertine va un pas plus loin vers la simplicité: les traits au crayon apparaissent sans aucun texte. Comme des photos instantanées, les images représentent divers moments de la vie quotidienne des enfants, montrant la capacité d’observation exceptionnelle d’Albertine et son sens du détail.

Albertine Zullo Littérature jeunesse
Image de couverture de «Les robes» d'Albertine, image de couverture de «Les Gratte-Ciel» de Germano Zullo et Albertine et image intérieure de «Mon tout petit» de Germano Zullo et Albertine (©La Joie de Lire).

La façon dont l’artiste travaille avec les textes est aussi soignée et précise. Cela se perçoit particulièrement dans sa collaboration avec Germano Zullo. Le couple a créé de nombreux ouvrages montrant de manière exemplaire comment texte et image peuvent dialoguer – au sens fort du terme de se répondre mutuellement, en prenant en compte les spécificités de chacun et en les respectant. Ensemble, ils ont inventé des livres où l’histoire se trouve entre texte et image. Comme ils le disent, «Zullo […] dessine grâce à la main gauche d’Albertine. Albertine […] écrit grâce à la main droite de Germano» (Paquita, présentation des créateurs à la fin de l’ouvrage). Comme pour les images d’Albertine, les créations iconotextuelles du couple concilient les opposés: ils combinent humour enjoué avec critique sociale sérieuse, caricature et exagération avec observation réaliste, réalité prosaïque avec perspectives poétiques, perception terre à terre avec réflexions philosophiques profondes. Ainsi, ils s’adressent à un large public, enfants et adultes en même temps – de A à Z et de Z à A, comme leurs noms: Germano Zullo et Albertine.


Cette publication est la traduction d’un article paru initialement en anglais à l’occasion de la nomination d’Albertine par le jury du Hans Christian Andersen Award pour le Prix de l’illustration: «Albertine: From A to Z, the Journey of Combining Opposites », Bookbird, 56.3 (2018), pp. 20-23. Nous remercions Valerie Coghlan, présidente de Bookbird Inc. Board, pour son aimable autorisation de reproduction. Par rapport à la publication originale, Ricochet a ajouté des images de différentes œuvres d'Albertine. 


Bibliographie

Œuvres citées

Agopian, Annie & Albertine: Des mots pour la nuit, Genève: La Joie de Lire, 2017.
Albertine: Bimbi, Genève: La Joie de Lire, 2014.
—: La Rumeur de Venise, Genève: La Joie de Lire, 2008.
Schubiger, Jürg & Albertine: À l’étranger, Genève: La Joie de Lire, 2001.
Zullo, Germano & Albertine: Marta et la bicyclette, Genève: La Joie de Lire, 1999.

—: Le Génie de la boîte de raviolis, Genève: La Joie de Lire, 2002.
—: La Java bleue, Genève: La Joie de Lire, 2003.       
—: Vacances sur Vénus, Genève: La Joie de Lire, 2005.
—: À la mer, Genève: La Joie de Lire, 2008.
—: Paquita, Zürich: OSL, 2008.
—: En ville, Genève: La Joie de Lire, 2009.
—: Grand couturier Raphaël, Genève: La Joie de Lire, 2009.
—: Les Oiseaux, Genève: La Joie de Lire, 2010.
—: À la montagne, Genève: La Joie de Lire, 2011.
—: Les Gratte-Ciel, Genève: La Joie de Lire, 2011.
—: Ligne 135, Genève: La Joie de Lire, 2012.
—: Dada, Genève: La Joie de Lire, 2013.
—: Les robes, Genève: La Joie de Lire, 2014.
—: À la campagne, Genève: La Joie de Lire, 2015.
—: Mon tout petit, Genève: La Joie de Lire, 2015.

Études citées

Gobbé-Mévellec, Euriell: «‘Il a cueilli une rose blanche pour mettre dans son carnet vide...’ L’album face à la question du temps», Strenæ, vol. 10, 2016, URL: http://journals.openedition.org/strenae/1537, DOI: 10.4000/strenae.1537, en ligne depuis 18.4.2016, consulté le 6.11.2018.
Rémi, Cornelia: «Wimmelbooks», Routledge Companion to Picturebooks, ed. Bettina Kümmerling-Meibauer, London/New York: Routledge, 2017, pp. 158-168.


[1] Voir Remi 2017.
[2] Voir Gobbé-Mévellec 2016.

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